‹ Les contes du rouetChapitre 2 sur 35 · BIBLIOTHÈQUE DES D¥.V\ MONDES · texte numérisé non relu

BIBLIOTHÈQUE DES D¥.V\ MONDES

FRINZINE & es ÉDITEURS I, Sue Bonaparte

ToBi droit! rlgaarcuieincnt rtscriés.

LA BELLE AU BOIS RÊVANT

LA BELLE AU BOIS RÊVANT

Xe n'est pas seulement l'histoire que 1 l'on écrit à l'étourdie , c'est la i légende aussi ; et il faut bien reconnaître qu'il est arrivé fréquemment aux conteurs les plus consciencieux, les mieux informés, — M"' d'Aulnoy, le bon Perrault lui-même, — de ne pas relater les choses exactement de la façon qu'elles s'étaient passées dans le pays de la féerie. Ainsi, l'aînée des sœurs de Cendrillon ne portait pas au bal du prince, comme on l'a cru jusqu'ici, un habit de velours rouge -avec une garniture d'angle-

terre; elle avait une robe d'écarlate, brodée d'argent et passementée d'orfroi. Parmi les monarques de tous les pays, priés aux noces de Peau d'Ane, les uns, en effet, vinrent en chaise à porteurs, d'autres en cabriolet; les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ; mais on a omis de nous faire savoir que le roi de Mataquin fit son entrée dans la cour du palais, assis entre les ailes d'une tarasque qui jetait par les naseaux des flammes de pierreries. Et ne croyez pas me prendre sans vert, en me demandant par qui et de quelle manière je fus éclairé sur ces points importants. J'ai connu jadis, dans une «.haumine, au bord d'un champ, une très vieille femme, assez vieille pour être fée, et que j'ai toujours soupçonnée d'en être une; comme je venais parfois lui tenir compagnie quand elle se chauffait au soleil devant sa maisonnette, elle m'avait pris en amitié, et, peu de jours avant de mourir, — ou de s'en retourner, son temps d'épreuve fini, dans le mystérieux pays des Vivianes et des Mélusines, — elle m'offrit en présent d'adieu un rouet

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fort ancien et fort extraordinaire ; car, chaque fois qu'on en fait tourner la roue, il se met à parler ou à chanter d'une petite voix douce, un peu chevrotante, pareille à celle d'une mère-grand qui s'égaye et bavarde ; ce qu'il dit, c'est beaucoup de jolis contes, les uns que personne ne sait, les autres qu'il sait mieux que personne ; et, dans ce dernier cas, comme il ne manque point de malice, il prend plaisir à faire remarquer et à rectifier les erreurs commises par les personnes qui se sont mêlées d'écrire ces récits. Vous voyez que j'ai de qui apprendre ! et vous seriez bien étonnés si je vous disais toutes les choses qui m'ont été révélées. Tenez, par exemple, vous vous imaginez connaître dans tous ses détails l'histoire de la princesse qui, s'étant percé la main d'un fuseau, s'endormit d'un sommeil si profond que rien ne l'en put tirer, — pas même l'eau de la reine de Hongrie dont on lui frotta les tempes, — et qui fut couchée, dans un château, au milieu d'un parc, sur un lit en broderie d'or et d'argent ? J'ai le chagrin de vous dire que vous ne savez pas du tout ou que vous savez fort

mal la fin de cette aventure; et vous ne manqueriez pas de Tignorer toujours, si je ne me faisais un devoir de vous en instruire.

« Oui, oui, — a ronronné le Rouet, — la princesse dormait depuis cent ans lorsqu'un jeune prince, poussé par l'amour et par la gloire, résolut de pénétrer jusqu'à elle et de réveiller. Les grands arbres, les épines et les ronces s'écartèrent d'eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu'il voyait au bout d'une grande avenue, où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, personne de ses gens ne l'avait pu suivre, parce que les arbres s'étaient rapprochés après qu'il avait été passé. Enfin, quand il eut traversé plusieurs cours pavées de marbre, — des suisses au nez bourgeonné, à la face vermeille, dormaient à côté de leurs tasses où ils avaient encore quelques gouttes de vin, ce qui montrait assez qu'ils s'étaient endormis en buvant, — quand il eut suivi de longs vestibules, et monté des escaliers où des gardes ronflaient, la carabine à l'épaule, il se trouva dans une chambre toute dorée et il vit, sur un lit dont les rideaux

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étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu'il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont Téclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.

J'accorde que les choses se passèrent ainsi — c'est toujours le Rouet qui parle — et l'auteur, jusqu'à ce moment, n'a point menti avec trop d'effronterie. Mais il n'y a rien de plus faux que le reste du conte ; et je ne saurais admettre que la Belle réveillée ait regardé le prince avec des regards amoureux, ni qu'elle lui ait dit : « Est-ce vous, monseigneur ? Vous vous êtes bien fait attendre. »

Si tu veux savoir la vérité, écoute.

La princesse étendit les bras, leva la tête un peu, ouvrit ses yeux à demi, les referma, comme effrayée de la lumière, et soupira longuement, tandis que Pouffe, la petite chienne, éveillée aussi, jappait avec colère.

— Qjii donc est venu, demanda enfin la filleule des fées, et qu'est-ce qu'on me veut ?

Le prince, à genoux, s'écria :

— Celui qui est venu, c'est celui qui vous

adore et qui a bravé les plus grands périls (il se vantait un peu ) pour vous tirer de l'enchantement dont vous étiez captive. Quittez ce lit où vous avez dormi cent ans, donnez-moi la main, et retournons ensemble dans la clarté et dans la vie.

Etonnée de ces paroles, elle le considéra et ne put s'empêcher de sourire: car c'était un jeune -prince fort bien fait, qui avait les plus jolis yeux du monde, et qui parlait avec une voix tràk mélodieuse.

— C'est donc vrai, dit-elle en écartant ses cheveux, l'heure est venue où je puis être délivrée de mon si long sommeil ?

— Oui, vous le pouvez.

— Ah! dit-elle.

Et elle songea. Puis elle reprit :

— Que m'arrivera-t-il si je sors de l'ombre, si je reviens parmi les vivants ?

— Ne le devinez-vous point? Avez-vous oublié que vous êtes la fille d'un roi ? Vous verrez accourir à votre rencontre votre peuple ravi, poussant des cris de plaisir et agitant des bannières de toutes les couleurs; les femmes,

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les enfants, baiseront le bas de votre robe ; enfin vous serez la plus puissante et la plus fêtée des reines de la terre.

— Il me plaira d'être reine, dit-elle. Que m'arrivera-t-il ensuite?

— Vous vivrez dans un palais brillant comme l'or, et, en montant les marches de votre trône, vous marcherez sur des mosaïques de diamants. Les courtisans groupés autour de vous chanteront vos louanges ; les fronts les plus augustes s'inclineront sous la grâce toute puissante de votre sourire.

— Etre louangée et obéie, ce sera charmant, dit-elle. N'aurai-je pas d'autres plaisirs ?

— Des caméristes adroites comme les fées vos marraines vous vêtiront de robes couleur de lune et de soleil, vous poudreront les cheveux, vous mettront des mouches au bord de l'œil ou au coin de la bouche; vous aurez un grand manteau de drap d'or, traînant derrière vous.

— A la bonne heure ! dit-elle. Je fus toujours un peu coquette.

— Des pages jolis comme des oiseaux vous

oflFriront dans des (frageoirs les épices les plus fines, verseront dans votre coupe les vins sucrés dont le parfum est si doux.

— Voilà qui est fort bien ! dit-elle. Je fus toujours un peu gourmande. Seront-ce là toutes mes joies ?

— Un autre délice, le plus grand de tous, vous attend.

— Eh ! lequel ?

— Vous serez aimée !

— Par qui ?

— Par moi ! Si vous ne me jugez pas indigne de prétendre à votre tendresse...

— Vous êtes un prince de bonne mine, et votre habit vous va fort bien.

— ... Si vous daignez ne pas repousser mes vœux, je vous donnerai tout mon cœur, comme un autre royaume dont vous serez la souveraine, et je ne cesserai jamais d'être l'esclave reconnaissant de vos plus cruels caprices.

— Ah ! quel bonheur vous me promettez !

— Levez-vous donc, chère âme, et suivezmoi.

— Vous suivre ? déjà ? Attendez un peu. Il

LA BELLE AU BOIS RÊVANT II

faut que je réfléchisse. H y a sans doute plus d'une chose tentante parmi tout ce que vous m'offrez, mais savez-vous si, pour l'obtenir, il ne me faudrait pas quitter mieux ?

— Que voulez-vous dire, princesse ?

— Je dors depuis un siècle, c'est vrai, mais, depuis un siècle, je rêve. Je suis reine aussi, dans mes songes, et de quel divin royaume !

Mon palais a des murs de lumière ; j'ai pour courtisans des anges qui me célèbrent en des musiques d'une douceur infinie, je marche sur des jonchées d'étoiles. Si vous saviez de quelles belles robes je m'habille, et les fruits sans pareils que l'on met sur ma table, et les vins de miel où je trempe mes lèvres ! Pour ce qui est de l'amour, croyez bien qu'il ne me fait pas défaut ; car je suis adorée par un époux plus beau que tous les princes du monde et fidèle depuis cent ans. Tout bien considéré, monseigneur, je crois que je ne gagnerais rien à sortir de mon enchantement ; je vous prie de me laisser dormir.

Là-dessus, elle se tourna vers la ruelle, ramenant ses cheveux sur ses yeux, et reprit son

long somme, tandis que PouflFe, la petite chienne, cessait de japper, contente, le museau SUT les pattes. Le prince s'éloigna fort penaud. Et, depuis ce temps, grâce à la protection des bonnes fées, personne n'est venu troubler dans son sommeil la « Belle au Bois rêvant » .

lEDS nus, les cheveux au vent, un vagabond passa sur la route, devant le palais du roi. Tout jeune, il était très beau avec ses boucles dorées, avec ses grands yeux noirs et sa bouche aussi fraîche qu'une rose après la pluie ; comme si le soleil eut pris plaisir à le regarder, il y avait sur ses haillons plus de lumière et de joie que sur les satins, les velours, les brocarts des gentilshommes et des nobles dames groupés dans la cour d'honneur.

— Oh ! qu'elle est jolie ! s'écria-t-il en s'arrêtant tout à coup.

Il avait aperçu la princesse Roselinde qui prenait le frais à sa fenêtre ; et, vraiment, il était impossible de rien voir sur la terre qui fût aussi joli qu'elle. Immobile, les bras levés vers la croisée comme vers une ouverture du ciel, par où s'offrirait le paradis, il serait resté là jusqu'au soir si un garde ne Teût chassé d'un coup de pertuisane, avec de dures paroles.

Il s'en alla, baissant la tète. Il lui semblait maintenant que tout était sombre devant lui, autour de lui, l'horizon, la route, les arbres en fleur; depuis qu'il ne voyait plus Roselinde, il croyait que le soleil était mort- Il s'assit sous un chêne, à la lisière du bois, et se mit à pleurer.

— Eh ! mon enfant, pourquoi vous désolezvous ainsi ? demanda une vieille bûcheronne qui sortait de la forêt, l'échiné courbée sous un tas de branches flétries.

— A quoi me servirait de vous l'apprendre ?

Vous ne pouvez rien pour moi, bonne femme.

— En cela vous vous trompez, dit la vieille.

En même temps, elle se dressa, rejetant son

fardeau ; ce n'était plus une bûcheronne, mais une fée belle comme le jour, habillée d'une robe d'argent, les cheveux enguirlandés de fleurs de pierreries ; quant aux branches sèches, elles avaient pris leur vol en se couvrant de feuilles vertes, et, retournées à l'arbre d'où elles étaient chues, elles chantèrent pleines d'oiseaux.

— Oh ! madame la fée ! dit le vagabond en se mettant à genoux, ayez pitié de mon infortune. Pour avoir vu la fille du roi, qui prenait le frais à sa fenêtre, mon cœur ne m'appartient plus ; je sens que jamais je n'aimerai une autre femme qu'elle.

— Bon ! dit la fée, ce n'est pas là un grand malheur.

— Peut-il en être un plus grand pour moi ?

Je mourrai si je ne deviens pas l'époux de la princesse.

— Qui t'empêche de le devenir ? Roselinde n'est pas fiancée.

— Oh! madame, regardez mes haillons.

l8 LES CONTES DU ROUET

mes pieds nus ; je suis un pauvre enfant qui mendie sur les chemins,

— N'importe! il ne peut manquer d'être aimé, celui qui aime sincèrement ; c'est la loi éternelle et douce. Le roi et la reine te repousseront avec mépris, les courtisans feront de toi des risées , mais si ta tendresse est véritable, Roselinde en sera touchée, et, un soir que, d'avoir été chassé par les valets et mordu par les chiens tu pleureras dans quelque grange, elle viendra, rougissante et heureuse, te demander la moitié de ton lit de paille.

L'enfant secoua la tête ; il ne croyait pas qu'un tel miracle fût possible.

— Prends garde 1 reprit la fée ; l'Amour n'aime pas que l'on doute de sa puissance, et il se pourrait que tu fusses châtié d'une façon cruelle à cause de ton peu de foi. Cependant, puisque tu souffres, je veux bien venir à ton aide. Fais un vœu, je l'exaucerai.

— Je voudrais être le plus puissant prince de la terre, afin d'épouser la princesse que j'adore.

— Ah ! que ne vas-tu, sans te troubler d'un

tel souci, chanter une chanson d'amour sous sa fenêtre ! Enfin, puisque je l'ai promis, il sera fait selon ton désir. Mais je dois t'avertir d'une chose : lorsque tu auras cessé d'être qui tu es encore, aucun enchanteur, aucune fée, pas même moi I ne pourra te remettre en ton premier état ; une fois prince devenu, tu le seras pour toujours.

— Croyez-vous qu'il prendra Jamais envie au royal mari de la princesse Roselinde d'aller mendier son pain sur les routes?

— Je souhaite que tu sois heureux, dit la fée avec un soupir.

Puis, d'une baguette d'or, elle lui toucha l'épaule, et, dans une brusque métamorphose, le vagabond fut un seigneur magnifique, éblouissant de soie et de joyaux, chevauchant un étalon de Hongrie, à la tête d'un cortège de courtisans empanachés et de guerriers aux armures d'or, qui soufilaient dans des trompettes.

Un aussi grand prince n'était pas pour être mal reçu à la cour; on lui fit l'accueil le plus empressé; pendant une semaine, il y eut en son honneur des carrousels, des bals, toutes les fêtes qu'on peut imaginer. Mais ce n'était pas de ces plaisirs qu'il était occupé ! A toute heure du jour et de la nuit, il songeait à Roselinde ; quand il la voyait, il sentait son cœur déborder de délice ; quand il l'entendait parler, il croyait ouïr une musique divine, et il faillit se pâmer d'aise, une fois qu'il lui donna la main pour danser une

pavane. Une chose le chagrinait un peu : celle qu'il aimait tant ne paraissait point prendre garde aux soins qu'il lui rendait ; elle restait le plus souvent silencieuse, avec un air de mélancolie. Il n'en persista pas moins dans le projet de la demander en mariage ; et, conmie on le pense, les royaux parents de Roselinde se gardèrent bien de refuser un parti aussi considérable. Ainsi le vagabond de naguère allait posséder la plus belle princesse du monde ! Une si extraordinaire félicité le troublait à tel point qu'il répondit au consentement du roi par des gestes extravagants peu compatibles avec la solennité de son rang, et, pour un peu, il eût dansé la pavane, devant toute la cour, tout seul. Hélas! cette grande joie n'eut qu'une courte durée. A peine avertie de la volonté paternelle, Roselinde tomba, à demi-morte, dans les bras de ses demoiselles d'honneur; et quand elle revenait à elle, c'était pour dire, avec des sanglots, en se tordant les bras, qu'elle ne voulait pas se marier, qu'elle se tuerait plutôt que d épouser le prince.

Plus désespéré qu'on ne saurait Texprimer, le malheureux amant se précipita, en dépit de l'étiquette, dans la chambre où l'on avait transporté la princesse, et, tombé sur les genoux, tendant les bras vers elle :

— Cruelle, s'écria-t-il, rétractez ces paroles qui m'assassinent !

Elle ouvrit lentement les yeux, et répondit avec langueur, avec fermeté cependant :

— Prince, rien ne triomphera de ma résolution ; je ne vous épouserai jamais.

— Qjuoi ! vous avez la barbarie de déchirer

un cœur qui est tout vôtre ! Quel crime ai-je commis pour mériter une punition semblable ?

Doutez-vous de mon amour? Craignez-vous que je ne cesse un jour de vous adorer ? Ah ! si vous pouviez lire en moi, vous n'auriez plus ni ce doute ni ces craintes. Ma passion est si ardente qu'elle me rend digne même de votre incomparable beauté. Et si vous ne vous laissez point émouvoir par mes plaintes, je ne trouverai que dans le trépas un remède à mes maux ! Rendez-moi l'espoir, princesse, ou bien je m'en vais mourir à vos pieds.

Il ne borna point là son discours : il dit toutes les choses que la plus violente douleur peut inspirer à un cœur épris ; si bien que Roselinde ne laissa pas d'être attendrie, mais point de la façon qu'il eût voulu.

— Malheureux prince, dit-elle, si ma pitié, à défaut de ma tendresse, peut vous être une consolation, je vous l'accorde volontiers. Je suis d'autant plus portée à vous plaindre, que j'endure moi-même le tourment qui vous navre.

— Qjae voulez-vous dire, princesse ?

— Hélas ! si je refuse de vous épouser, c'est parce que j'aime d'un amour sans espérance un jeune vagabond qui passa un jour, pieds nus, les cheveux au vent, devant le palais de mon père, et qui m'a regardée, et n'est pas revenu !

ISOLINE-ISOLIN

ISOLINE-ISOLIN

|L arriva une fois que deux fées se rencontrèrent sur la lisière d'une forêt auprès d'une grande ville; Tune d'elles, qui se nommait Urgande, était de fort maussade humeur parce qu'on avait négligé de la convier aux fêtes données pour le baptême de la fill-e du roi ; mais l'autre, — elle se nommait Urgèle, — éprouvait toute la satisfaction possible parce qu'on l'avait priée à ces belles réjouissances; et, chez les fées, c'est comme chez les hommes : on est bon quand on est content, méchant quand on est triste.

— Eh ! bonjour, ma sœur, dit Urgèle.

— Bonjour, ma sœur, grogna Urgande. Je suppose que vous avez eu beaucoup de plaisir chez votre ami le roi de Mataquin.

— Plus de plaisir qu'on ne saurait dire ! Les salles étaient si bien illuminées que Ton se serait cru dans notre palais souterrain où les murs sont de pierreries et les plafonds de cristal ensoleillé ; on a servi les mets les plus délicats dans des assiettes d'or, sur des nappes de dentelle ; on a versé dans des coupes en forme de lys des vins si parfumés et si doux que je psnsaiis boire du miel dans des fleurs; et, après le repas, de jeunes garçons et de belles demoiselles, si légers et si bien vêtus de soies de toutes les couleurs qu'on les prenait pour dés oiseaux de paradis, ont dansé des danses qui étaient les plus jolies du monde.

— Oui, oui, j'ai entendu d'ici les violons.

Et sans doute, pour reconnaître une aussi agréable hospitalité, vous avez fait à la petite princesse votre filleule des dons fort précieux ?

— Cela va de soi, ma sœur ! la princesse sera belle comme le jour ; quand elle parlera.

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ce sera comme un chant de fauvette ; quand elle rira, ce sera comme une rose épanouie; enfin, il n'est pas de perfections dont je ne lui aie fait présent ; et, lorsqu'elle viendra en âge d'être mariée, elle épousera un prince si beau et si amoureux que jamais on n'en aura vu d'aussi charmant ni d'aussi épris.

— A merveille 1 dit Urgande en grinçant des dents. Je veux, moi aussi, me montrer généreuse envers votre filleule.

— Oh ! ma sœur, ne lui faites pas quelque don fatal ! Ne prononcez pas quelque terrible parole, que vous ne pourriez point rétracter ! Si vous aviez vu la petite princesse dans son berceau, si mignonne et si frêle, semblable à un oiselet sans plume, si elle vous avait souri avec ses yeux couleur de bleuet et sa bouche couleur d'églantine, vous seriez tout attendrie et n'auriez pas le cœur de lui vouloir du mal.

— Oui, mais je ne l'ai point vue ! Elle sera donc belle comme le jour, puisqu'aucune fée ne saurait empêcher ce qu'une autre fée a résolu ; elle aura la voix douce comme celle des fauvettes et la lèvre épanouie comme les

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roses, elle épousera le plus beau et le plus amoureux des princes; seulement....

— Seulement? répéta Urgèle pleine d'inquiétude.

— Seulement, dès qu'elle sera mariée, le soir même de ses noces, elle cessera d'être fille pour devenir garçon !

Vous pensez si la bonne marraine se montra épouvantée de cette prophétie. Elle pria, elle supplia, mais Urgande ne voulut rien entendre

et s'enfonça dans la terre avec un ricanement qui fit peur à tous les oiseaux de la forêt.

Urgèle continua son chemin, la tête basse, en se demandant comment elle garantirait sa filleule d'un aussi fâcheux accident.

A seize ans, la princesse Isoline était si bellts que, par toute la terre, il n'était bruit que de sa beauté ; ceux qui la voyaient ne pouvaient se défendre de Tadorer, et ceux qui ne la voyaient point ne laissaient pas d'en être épris à cause de ce que publiait la renommée. De sorte que, de tous les pays, des ambassadeurs venaient à la cour de Mataquin demander la main de la princesse pour les plus riches et les plus puissants monarques. Hélas ! le roi et la reine, avertis de l'avenir promis à leur enfant, ne savaient que répondre ; il eût été imprudent .

de marier une demoiselle qui, la nuit de ses noces, devait être si étrangement métamorphosée. Ils congédiaient les ambassadeurs avec beaucoup d'égards, sans consentement ni refus, et se désolaient autant qu'il est possible. Quant à Isoline, à qui l'on avait laissé ignorer son cruel destin, elle se souciait fort peu d'être épousée ou non ; son innocence ne s'inquiétait pas de cela ; pourvu qu'on la laissât jouer avec sa poupée et avec son petit chien dans les allées du jardin royal, où les oiseaux lui disaient : «Votre voix est plus douce que la nôtre», où les roses lui disaient : « Nous sommes moins roses que vos lèvres, » elle se montrait satisfaite, ne demandait pas autre chose ; elle était comme une petite fleur qui ne sait pas qu'elle doit être cueillie.

Mais un jour qu'elle était occupée à nouer une tige de liseron au cou de son bichon qui jappait d'aise, elle entendit un grand bruit sur la route voisine ; elle leva les yeux, elle vit un cortège magnifique en marche vers le palais, et, à la tête du cortège, sur un cheval blanc secouant sa crinière, il y avait un jeune sei-

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gneur qui avait si bonne façon, avec une beauté si éclatante, qu'elle en eut la vue éblouie et le cœur tout troublé. « Ah ! qu'il est aimable 1 » pensa-t-elle ; et, songeant pour la première fois à de telles choses, elle s'avoua que, s'il avait l'intention de la demander en mariage, elle n'en éprouverait aucun déplaisir.

Le jeune seigneur, cependant, par-dessus la haie fleurie, avait aperçu Isoline; il s'arrêta, charmé aussi.

— Veuillent les bonnes fées, s'écria-t-il, que vous soyez la fille du roi de Mataquin !

car je viens pour l'épouser, et il n'y a rien sur la terre d'aussi charmant que vous.

— Je suis la princesse Isoline, dit-elle.

Ils ne parlèrent plus, se regardant toujours; à partir de ce moment, ils s'aimèrent d'une tendresse si ardente qu'il n'y a pas de mots pour l'exprimer.

On juge de rembarras où se trouvèrent le roi et la reine ! Ce n'était pas à des ambassadeurs, cette fois, qu'il fallait répondre, mais à leur fille elle-même, suppliant , pleurant, jurant qu'elle ferait une maladie si on ne la mariait avec son amoureux, et qu'elle en mourrait à coup sûr. D'autre part, le prince Diamant n'était pas de ceux qu'il est facile d'évincer ; il était fils de l'empereur de Golconde, il pouvait mettre en campagne contre ses ennemis quatre ou cinq armées dont une seule eût suffi à ravager plusieurs royaumes ;

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