L HORLOGE DU BARBIER
On conte et on raconte à ces messieurs qu'il y avait une fois un barbier; ce barbier avait unehorlogequicheminaitetcheminait depuisdes sièclesetne manquait jamais l'heure, sans qu'on eût besoin de la remonter. Le barbier l'avait réglée une fois, et dès lors, toujours et sans cesse, tic tac, tic tac, tic tac. Ce barbier était vieux, vieux, et ne savait plus luimême combien il avait de centaines d'années... Tous ceux du pays couraient à lui dans sa boutique pour demander ta l'horloge, qui était enchantée, les choses
qu'ils voulaient savoir. Venait Je paysan fatigué et amer, car il avait besoin d'eau pour ses semailles et voyait encore fermées les portes du ciel. Et l'horloge répondait (en vers) :
— Tic tac, tic tac, tic tac. — Tant que je serai rouge, — l'eau ne doit pas venir, et le domaine est à moi. — En tonnant, en tonnant, — s'il ne pleut pas cet an-ci, — il pleuvra l'autre.
Venait le pauvre vieux, appuyé sur son bâton, pris par l'asthme au point qu'il n'en pouvait plus, et il demandait :
— 0 horloge, horloge, dis-moi, y a-t-il beaucoup d'huile à ma lampe ?
Et l'horloge aussitôt :
— Tic tac, tic tac, tic tac. — De soixante à septante, — l'huile s'écoule dans la lampe. — Après l'an septante un, — la mèche seule s'allume péniblement.
Venait le garçon féru d'amour, galant et pimpant, tout battant neuf, riant, faisant bombance, et s'avançant vers l'horloge :
— Horloge, dis-moi, y a-t-il quelqu'un qui vogue plus heureux que moi au royaume d'amour?
Et l'horloge alors :
— Tic tac, tic tac, tic tac. — Ce roi n'a pas de jugement ; — aujourd'hui heureux, demain dans l'abîme ; — aujourd'hui faisant figure, — demain dans le tombeau.
Vient et vient le malandrin de première classe, le chef camorriste de la vicaria (prison,) tout houppe et toupet, tout boutons et bagues, et en mâchant ses paroles il dit :
— A toi, horloge ! quel potentat y a-t-il qui puisse s'affranchir des mains que voilà ? Je serais homme à te couper la route à toi-même.
Et IMiorloge, plus hautaine encore que lui :
— Tic tac, tic tac, tic tac. — Celui qui court pieds nus sur les rasoirs — tôt ou tard y perd sa semelle (sa peau.)
Vient après le pauvre affligé à jeun, nu, malade de la tête aux pieds :
— 0 horloge, horloge, quand auront à fìnir ces misères? Dis-moi, par charité, la mort quand viendra-t-elle?
Et l'horloge toujours de la même façon :
— Tictac, tic tac, tictac. — Aux malheureux et aux disgraciés — souvent sontdestinésplusdejours.
Et ainsi toute sorte de gens venaient voir cette horloge merveilleuse et tous lui parlaient, et elle donnait réponse à chacun. C'était elle qui savait dire quand venait l'hiver et quand venait l'été, savait dire quand il faisait jour et à quelle heure finissait la journée, savait dire combien les gens avaient d'années, depuis combien de temps était fait le pays ; en somme c'était une horloge machine, une horloge sans égale, car il n'était chose qu'elle ne sût dire. Chacun l'aurait voulue en sa maison, mais nul ne la pouvait avoir, car elle était enchantée, aussi se rongeait-on inutilement, mais tous, ou voulant ou ne voulant pas, ou en cachette ou à haute voix, avaient à louer le vieux maître barbier qui avait su faire cette horloge prodigieuse et l'avait su faire pour cheminer toujours, et nul ne la pouvait démonter ou arrêter, hormis le maître qui l'avait faite.
Et qui l'a dit ce conte et qui l'a fait dire — ne puisse jamais mourir de maie mort.
Cette histoire a été écrite par M. Salomone-Marino sous la dictée d'une femme du peuple, nommée
Rosa Amari, Tous nos lecteurs l'ont compris : l'horloge c'est le soleil, et le barbier c'est Dieu ; la conteuse comprenait-elle l'allégorie? M. Salomone ne le dit pas, mais elle devait y entrevoir quelque double sens mystérieux, d'où la gravité, la solennité quasi biblique de ses paroles. Il y a de l'Orient dans cet apologue, et c'est ainsi que les filles de Sicile, les simples filles des rues et des champs, qui n'ont pas la moindre notion de l'alphabet, apportent peut-être à M. Benfey, à M. Max Millier et à leurs jeunes émules des pays latins, de nouveaux documents attestant la parenté des races indo-Européennes, et leur étroite union dans une antiquité si reculée que les calculs de l'homme n'en peuvent mesurer l'éloignement.
LES CONTES — NAPOLITAINS — LE PENTAMERON DE BASILE — LA POSILLICflEATA — LES CIIANTE-IIISTOIRES • — MAITRE MICHEL — COSIMO SALVATORE — LE CYCLE CAROLINGIEN, A NAPLES.
Il est temps de quitter la Sicile et de passer le détroit. C'est à Naples que nous devrions trouver le plus de contes de nourrice. Un napolitain du XVIP siècle, Gian Battista Basile en avait recueilli cinquante dans un livre précieux intitulé Pentameron ovvero Lo Cunto de li cunti, tratteuimiento de Peccerilli, imprimé pour la première fois en 1637 et souvent réimprimé depuis lors, traduit en italien et de nos jours en allemand par M. Félix Liebrecht. Mal gré les censures de Galiani qui en trouvait le fond stupide et la forme monstrueuse, ce Penlameron ou le conte des contes, divertissement pou?' les petits enfants, rendit célèbre le nom de Gian Battista Basile et son anagramme de Gian Alesio Abbattutis; les fées, les ogres, les ogresses de l'ingénieux narrateur intéressent encore aujourd'hui les savants. Par malheur, Basile n'écrivait pas le dialecte, parlé ; il s'était fait un patois de salon qui, s'enjolivant, avait perdu la
naïveté populaire. Son recueil est d'abord trop ancien, trop connu grâce aux traductions et aux plagiaires, pourqu'on puisse encore y puiser.
Il y encore la Posillicheata de monseigneur Pompeo Sarnelli, évêque de de Bisceglie : cinq nouvelles écrites en napolitain et censément racontées par quatre paysannes à leur mère, après un dîner à Pausilippe. L'évoque de Bisceglie était un homme d'esprit qui écrivait avec entrain, mais son volume est de 1684. De recueil plus récent, il n'y a guère que les contes de Pomigliano dont on parlera plus tard.
Au reste le peuple de Naples a ses conteurs ordinaires, officiels ; ce sont les chante-histoires. Ici nous n'avons pas besoin de recourir à la science des autres ; il nous suffira de fouiller dans nos souvenirs personnels. Le chante-histoires est un professeur d'antiquités, de déclamation et de poésie ; sa chaire était un tréteau dressé sur le port. Autour du tréteau étaient rangés des bancs de bois où s'asseyaient les auditeurs ordinaires, ceux qu'on appelait les appassionati^ les passionnés. Dans ce public en chemise et en caleçon, il se mêlait assez souvent des femmes. M. Rajna, le savant commentateur de TArioste, conteste le fait et croit que nous nous souvenons mal. Nous pouvons lui assurer qu'autrefois (vers 1840), maître Michel, qui était le chante-histoires en vogue, attirait les vieilles matrones et les jeunes marinarelles du quartier. Il est vrai que maître Michel était moins libre dans ses propos que le Cosimo d'aujourd'hui; il sautait à pieds joints sur les passages scabreux des anciens poèmes. Le clergé qui l'épiait, un peu dans l'intérêt des mœurs, un peu par jalousie du métier, ne lui auraitpas permis de raconter l'épisode de Joconde. Il y avait
donc des l'ornmes, et l'auteur de ce livre se souvient Tort bien (quoiqu'il n'eût alors que dix ans) qu'elles écoutaient des oreilles et des yeux. Quant aux hommes, les uns étaient recueillis, repliés sur euxmêmes ; les autres suspendus, bouche béante, aux paroles de l'orateur; ceux-ci riaient, pleuraient, s'irritaient et, du geste et de la voix, accompagnaient le récit du maître. Des marmots, vêtus d'un fragment de toile qui flottait autour d'eux comme un papillon, écoutaient gravement, les mains derrière le dos, campés d'aplomb comme des statuettes. Derrière les bancs des passionnés se pressait, debout, la foule mobile des amateurs. Maître Michel, monté sur sa planche et tenant en main une longue verge (peut-être le pàêèoq antique) qui lui servait de sceptre ou de trident, soulevait à son gré ce peuple turbulent, cette mer houleuse. Derrière lui se dressait le vieux Château-neuf, la forteresse aux canons braqués sur la ville. Devant lui les mille navires du port étendaient, comme une forêt de sapins, leurs vergues blanches. Par- dessus les mâts et par delà la mer, immobile dans son manteau bleu, fumait le Vésuve ; à l'horizon enfin, comme des piliers d'azur, les montagnes de Gastellamare et de Gaprée semblaient soutenir la coupole éclatante du ciel.
En face de cet auditoire et de cette nature, maître Michel commençait ainsi :
Rinaldo allora un gran fendente abbassa
E il Saracin percuoto sulla Icsla ;
La fcpada trincia il capo ed olirò passa.
Trincia in due parli il corpo e non s'arresta :
Anche il cavallo in due metà trinciò,
Et sette palmi sotto terra entrò ^
» Renaud alors porte un grand coup d'estramaçon et frappe
n CONTES POPULAIRES EN ITALIE
On le voit, c'est l'histoire de Renaud que raconte le chante-histoires. Renaud est le héros du peuple napolitain, et Ton serait traité d'impertinent par le professeur du port, si on lui apprenait que Roland le Furieux joue le rôle principal dans le poème de l'Arioste. C'est pourquoi le chante-histoires est appelé aussi le chante-Renaud.
Dans ce mot composé, le verbe est aussi exact que le substantif. Le professeur ne déclame pas les vers italiens, il les chante.
M. Rajna remarque que cette cantilène est restée la même dans la bouche de tous les chante-histoires, napolitains ou siciliens ; il y voit une tradition qui remonte peut-être au moyen âge. Quand le lecteur a chanté l'octave de PArioste ou de tel autre poète qui a célébré Renaud, il n'a encore prouvé qu'une chose, c'est qu'il sait lire, science fort rare à Naples, même chez les bourgeois, et indispensable aux conteurs pour mériter la faveur populaire. Cependant, il aurait beau chanter de l'italien toute la journée, il ne serait pas compris par les plébéiens. Les vers de l'Arioste ont besoin pour eux d'une traduction et d'un commentaire : le professeur prend donc la parole et explique son texte dans le langage de ces bonnes gens. C'est là son triomphe. Jamais docteur de Sorbonne n'a montré une si vaste érudition ; jamais commentateur de Dante n'a tant enrichi de son propre fonds les passages obscurs du poète. Il transporte son auditoire dans le moyen âge, 0Ì1 combattait Renaud le paladin contre les païens d'Assyrie; il groupe autour de lui tous les
le Sarrasin sur la tête. L'épce tranche la tête et passe outre, elle tranche en deux le corps et ne s'arrête pas : elle trancha aussi le cheval en deux moitiés et s'enfonça de sept palmes dans la terre.
personnages qu'il connaît : la sirène Gléopâtre, Frédéric Barberousse, l'empereur Néron, sainte Diane, vierge et martyre, dont la chapelle est à Baia (à ce nom on se découvre et l'on se signe) : il raconte les malheurs des chrétiens persécutés par les protestants arabes, qui versaient du plomb fondu dans les oreilles de saint Procope (à ce récit on éclate en cris d'indignation) ; il console enfin son auditoire en lui apprenant comment la vierge Judith, ayant coupé la tête au sultan, le grand Renaud, courant à son secours, massacra de sa propre main toute une armée de nègres. Mais un grand péril menace le vertueux paladin... Ici tout le peuple est en suspens, attendant avec une muette anxiété qu'on lui dise quel était ce péril : mais le chante-Renaud, s'interrompant tout à coup, ajoute ces trois vers de sa façon à la strophe de l'Arioste :
Ora vi piaccia aLiuanlo a por la mano A vostra borsa, e farmi clono alquanto ; Che finito ho di già l'ottavo canto ^
11 reste alors planté comme un piquet sursa planche et les passionnés, qui n'ont pas toujours dîné ce jour-là, s'empressent de lui porter leur obole.
Le chante-Renaud a quelquefois un autre chantehistoires qui lui fait concurrence et lui enlève bon nombre d'auditeurs ; c'est le narrateur des hauts faits des Spicciarelli et d'Angelo del Duca, malandrins célèbres. Les deux rivaux tiennent leurs séances à quelques pas l'un de l'autre, se mesurent du
' Quii vous plaise maintenant de mettre quelque peu la main à votre bourse et de m'offrir quelque petit don, car 'ai déjà fini le chant huitième.
regard, comptent leurs soldats et commencent. C'est à celui qui criera le plus fort, et ils s'agitent, se démènent et vocifèrent si bien, qu'on finit toujours par ne plus comprendre ni l'un ni l'autre. Les deux auditoires murmurent, s'insurgent, se renvoient des apostrophes, et quelquefois même en viennent aux mains. Plus souvent les deux professeurs se livrent un combat singulier ; chacun, du haut de son tréteau, défend son héros et sa cause.
— Quoi? dit l'un, tu voudrais comparer à Renaud le grand paladin, ton brigand d*Angelo?
— Non, jamais ; mort à Angelo I crie la foule.
— Pourquoi pas ? répond l'autre. Tous deux faisaient le même métier.
— C'est vrai, adhèrent les partisans d'Angelo.
— Le même métier 1 dit le professeur. Ceci est une infâme calomnie ! Renaud n'était pas un voleur, entends-tu ?
— Non, répond le chœur ; vive Renaud !
— Il n'était pas voleur, qu'était-il donc ? Tout le monde sait fort bien qu'il prenait volontiers l^s poules des autres.
— Bien touché, s'écrient les angélistes triomphants.
— Et parce qu'il volait des poules, était-il moins galant homme ? riposte le chantre de Renaud.
Et, fier de cet argument suprême, il se redresse de toute sa hauteur, fait le geste d'un Romain qui se drape et jette à son adversaire ses deux vers improvisés :
Disse Rinalde che non ô vergogna Rubare e assassinar quando bisogna ^
1 Renaud dit que ce n'est pas une honte de voler et d'assassiner quand il le faut.
Le chante-histoires avait une grande influence sur le peuple de Naples. Tous ceux qui l'entendaient ne vivaient guère que de ses récits. Le pêcheur laissait ses filets, la fille du marinier, la marinarella^ quittait ses amours, le moine même oubliait sa quête pour passer quelques heures à l'écouter. Un jour, arrivant à Naples et débarquant sur le port, un voyageur vint s'y arrêter, le facchino qui portait sa malle la déposa tranquillement sur le sol et s'assit dessus pour écouter le chante-histoires. Ce n'était pas seulement une distraction pour ce peuple enfant, mais un véritable besoin que cette récréation poétique. C'était le spectacle du lazzarone, qui, ne travaillant pas, avait besoin d'être amusé le jour. Les chante-histoires entretenaient donc sa fainéantise, et en quelque sorte aussi son ignorance, en occupant à la fois son temps et son esprit. Ils lui donnaient'encore la désinvolture de manières, la liberté de geste et l'air matamore qui nous étonnent en lui, quand nous l'abordons pour la première fois. Ils furent longtemps les seuls instituteurs du peuple.
La dernière fois que nous avons vu l'un de ces jongleurs, ce n'était plus sur le port, mais sur une petite place près de la douane, un carrefour humide et sans soleil. Nous reconnûmes aussitôt notre homme, non plus maître Michel d'autrefois, mais son successeur en titre, un hercule à lunettes, dont
Nous empruntons ce dialogue avec; chœurs à un livre de M. Bidera intitulé : Passeggiata per Napoli e contorni (Napoli 1844). M. E. Bidera, penseur aimable et causeur órudit, a écrit des livres précieux à consulter sur les mœurs napolitaines. Son ouvrage capital, Quaranta secoli della stoì^ia rf* Napoli (quarante siècles de l'histoire de Naples) est l'un des travaux les plus singuliers et les plus savants que nous connaissions.
nous avons malheureusement oublié le nom. Le public était moins nombreux, moins lldèle surtout : les pas* sionnés semblaient beaucoup plus rares. Nous en retrouvâmes cependant deux ou trois, imaiobiles comme autrefois et plus attentifs que jamais à cette histoire mille fois entendue. Quant au chanteur, il était toujours le même, fier, pompeux, épique, et plus roi dans son exil qu'il ne nous l'avait paru dans ses grands jours de toute-puissance. Il parla quatre heures selon son habitude, et s'arrêta tout à coup au moment le plus dramatique pour accabler son auditoire de son iai pitoyable conclusion :
Dò la felice nolle a chi mi ascolta : Narrerò di Ri nî)! do un'altra voltai
Il ôta alors ses lunettes, ramassa son mouchoir, roula son manuscrit sous son bras, et s'en alla gravement suivi d'une foule suppliante. — « Mon bon cantastorie, lui disaient les plus influents, apprendsnous, je te prie, ce qui arrive à ce pauvre Renaud que tu as laissé si misérable; pour l'amour de Dieu, dis-le-nous. » Mais le cantastorie resta immobile, car il savait à merveille, le puissant romancier, que tout son pouvoir était dans son silence, et que la moindre parole indiscrète serait une véritable abdication. Il continua donc sans sourciller sa marche triomphale et entra majestueusement dans une taverne voisine, en souriant comme Jupiter.
Cependant un voyageur alerte et un peu pressé, M. Renato Fucini ou Neri Tanfucci, a retrouvé récemment aux environs du môle deux chante-histoires, il les a écoutés en courant, sans enthousiasme,
1 Je donne la bonne cuit à qui m'écoute ; je conterai sur Renaud une autre fois.
plus occupé de l'auditoire qui se grattait d'une façon inquiétante que du jongleur en plein vent donnant une matinée littéraire, comme nos récitateurs de profession. Ils se grattaient tous, nous dit le malin touriste, et si les Napolitains étaient faits de fromage et non de chair, au bout de vingt quatre heures il ne leur resterait plus que les ongles.
M. Rajna, qui est un homme de science, a pris au sérieux ces chante-histoires qu'il a écoutés patiemment l'an dernier, au mois d'août. Il explique d'abord pourquoi Renaud est le héros des Italiens et non Roland, le héros de France. C'est que Roland, le chevalier par excellence, était trop parfait pour les méridionaux ; aussi l'Arioste a-t-il dû pour l'humaniser le rendre amoureux fou et fou furieux : à la bonne heure ! Renaud, au contraire, plaisait tel qu'il était, par son indiscipline et sa turbulence, aux imaginations vésuviennes qui sont toujours en éruption. Voilà pourquoi le jongleur popuLaire est devenu le chante-Renaud ; on l'appelle même aujourd'hui Renaud tout court.
M. Rajna en a vu trois : l'un sur le môle, l'autre aux carmes, le troisième hors de laporteCapouane: avis aux voyageurs qui partent maintenant pour ce beau pays. Le Renaud du môle, le plus ancien, a nom Cosimo Salvatore ; vous le trouverez au pied de la lanterne, abrité sous une sorte de hangar. Devant lui, quelques bancs sont disposés en fer à cheval, une tente écarte les rayons du soleil couchant. Tout le public est masculin, comme autrefois celui des comédies grecques. Les camorristes abondent ; le public est composé surtout de pêcheurs et de marins. Cosimo se tient au milieu ; avant de commencer, il badine avec ses fidèles. C'est un homme de cinquante ans qui porte les favoris en collier,
mode hideuse qui persiste à Naples dans le monde des lazzaroni. Ses cheveux grisonnent et manquent tout à fait au sommet de la tête, le visage est sympathiquement cordial et ouvert. Ajoutez à cela un air égaré, l'effarement de l'inspiration, et des boucles d'oreilles.
Cosimo prend ses aises ; il met bas sa veste, retrousse les manches de sa chemise et déboutonne son gilet, car il fait chaud. Pour dissimuler sa calvitie, Cosimo ne se couronne pas de chêne ou de laurier, comme Jules César, mais se coiffe d'un bonnet prosaïque. Il tient d'une main la fameuse baguette et de l'autre un livre fermé.
Attention ! On commence. La lecture est précédée d'une longue prière en octaves qui viennent tout droit du moyen âge. Toutes les fois que, dans cette prière et dans la lecture qui suit, le nom de Dieu est prononcé ou celui de la Vierge et des saints, ("osimo porte la main à son bonnet ; le public en fait autant, tout le monde salue du même geste.
Quelques-uns improvisent, d'autres disent par cœur, Cosimo lit son texte. On dit qu'en France le peuple n'aime pas qu'un curé lise son sermon ; il n'en va pas de même à Naples. Pour les illettrés du môle, tout ce qui est écrit est sacré. C'est un honneur que de savoir lire. On raconte qu'un jour un vieux Renaud devint aveugle ; comme il savait son métier, il ne s'en présenta pas moins à l'auditoire un livre à la main ; de temps en temps il y jetait les yeux et tournait les pages. Il faisait semblant de lire, bien qu'il sût par cœur son texte cent fois répété. La chose alla bien quelque temps', mais un beau jour, l'un des auditeurs qui avaitquelques notions de l'alphabet s'aperçut que le livre était tourné la tête en bas. Cela fit une émeute, un chorus de
hiióes et de sifflets ; le public ne voulut plus rien entendre. Renaud eut beau se défendre, alléguer son malheur, solliciter la commisération des bonnes âmes; il ne lisait plus, il était fini.
Cosimo gesticule peu; son livre le gêne; mais il va et vient, fait des pas en avant et des pas en arrière comme les prédicateurs italiens. Les pupilles bougent beaucoup, se lèvent au ciel, se noient dans les paupières en produisant une cécité intermittente, et sous ces yeux blancs passent des sourires vagues; le poète prend alors un aird'étrangeté, d'égarement qui fait peur. Vous le croiriez fou ; on ne vit pas impunément dans la société de Renaud, de Roland et d'Astolphe.
D'autres s'agitent beaucoup en récitant et font une pantomime effrénée ; on se rappelle l'anecdote d'un chante-histoires qui, racontant un duel entre paladins où l'un des combattants fut abattu d'un coup formidable, mit dans sa gesticulation tant de véhémence et de réalisme, qu'il tomba lui même les quatre fers en l'air. Le public fut divisé, les uns rirent aux éclats, les autres applaudirent. L'artiste se leva aussitôt, en prenant l'air avantageux d'un homme qui n'a pas manqué son effet. Tout le monde crut alors qu'il l'avait fait exprès et les applaudissements redoublèrent. Renaud profita de l'occasion pour tendre son plateau à la foule qui le remplit de cuivre et môme d'argent.
La lecture de Cosimo, comme celle de maître Michel, est coupée de commentaires en dialecte, souvent exacts, mais pas toujours. Le maître ne comprend pas tout ce qu'il explique. De loin en loin, le marchand de fruits ou d'eau glacée interrompt la conférence par des intermèdes réconfortants. La séance dure une heure et demie; après
quoi maître Cosimo tire son bonnet et le présente aux auditeurs en leur demandant la charité pour le pauvre aveugle. Les novices pensent alors que Renaud parle de lui-même et s'étonnent de ne pas s'être doutés encore de sa cécité. La collecte faite, Cosimo la remet dans les mains d'un véritable aveugle assis là parmi la foule, c'est une aumône qu'il lui fait tous les jours. Après quoi le marchand de fruits vient quêter pour Cosimo. Les places de banquettes coûtent un sou, ceux qui se sont tenus debout donnent ce qu'ils peuvent, un centime ou deux, quand ils les ont. A ce métier Cosimo gagne trois francs par jour.
Dans ces lectures, le professeur suit un certain ordre, il ne ressemble pas à nos conférenciers vulgaires, qui colportent de ville en ville une vingtaine de causeries détachées sur toute sorte de sujets. Il y a les jectures des dimanches et celles des jours ou • vriers: les dimanches, dans l'après-midi, on lit le Guerrino Meschino, que Cosimo a déjà parcouru d'un bout à l'autre deux cents fois environ ; il le sait par cœur. Les jours ouvriers il suit à la file tous les poèmes et romans du cycle carlovingien, depuis les Reali di Francia, \a. grande compilation que l'historien Hanke n'a pas dédaignée, jusqu'à Drusiano del Leone; VAncroia, V Innamoramento di Carlo- Magno; l'Orlando innamorato ei Ï Or landò furioso îovment un groupe à part. On a ainsi toute l'histoire poétique des princes et des paladins français depuis (Constantin jusqu'à Roncevaux et au delà. Vous ne trouverez dans aucune université savante un enseignement aussi complet sur les héros et sur les récjts du bon vieux temps; en ces matières Cosimo est plus savant que M. Gaston Paris. Il lit environ trois cents octaves par jour et s'arrête quand le soleil se
couche et quand le souffle lui manque, sans préméditer le passage où il dira: La suite à demain. 11 est en ceci moins charlatan que Boiardo et les autres. Il conserve quantité de poèmes inédits composéspar le vieux pêcheur Esposito, qui mourut aveugle dans un hôpital en 1847. Cosimo possède cinquantequatre romans imprimés ou manuscrits ; sa collection ferait envie à plus d'un bibliophile. Telle de ces copies (croyez-le si vous pouvez) lui aurait coûté trois cent cinquante francs.
M.Rajna nous parle aussi des autres Renauds qu'il a entendus à la porte Capouane et aux Carmes ; en le suivant jusque-là, nous ne manquerions pas d'amuser le lecteur, mais il est temps de nous arrêter. Ce que nous avons dit suffit pour montrer ce qui reste encore des anciens jongleurs et des histoires du moyen âge. On a vu comment tout cela s'est perpétué chez un peuple qui a gardé religieusement dans sa béate ignorance l'imagination crédule et fraîche du bon vieux temps. Tout cela va cesser grâce aux instituteurs primaires : ceux-ci vont lemplacer les chante-histoires et substituer des grammaires aux manuscrils de maître Cosimo. Sera-ce un bien ou un mal? nous n'en savons rien, nous savons seulement que cela est
t nécessaire. Il ne faut ni mépriser le passé, ni tourner le dos à l'avenir.
POMIGLIANO D ARGO — UN CONTE DE GIORDANO BJIUNO — LES IMBRIANI — GHANSONS d'eNFANTS — LE CONTE DE MICCO — LA LEGENDE DE TENNISJE — HISTOIRE d'aM- MAUX — NOEL — VIGNA — JOSEPH LA VÉRITÉ — l'oI- SEAU GRIFFON.
Pomigliano d'Arco est un grand village qui s'étend au pied du Vésuve, sur la route de Naples à Noie. Les habitants en sont fort épris et chantent volontiers ce refrain : « Je n'aime pas l'air d'Acerra, je n'aime pas l'air des vergers, j'aime Pomigliano la belle; où je suis né je veux mourir. » Giordano Bruno devait passer par cette bourgade quand il allait de Noie à Naples. Ce dominicain du XVl'' siècle, qui, révolté des mœurs de son couvent, jeta le froc aux orties, entra dans le protestantisme et passa outre, imagina une philosophie plus avancée que son temps et mourut sous les coups de l'Inquisition en disant à ses juges: « Votre arrêt vous fait peur plus qu'à moi-même, » Giordano Bruno riait volontiers comme Luther. Il écrivit contre l'avarice et la pédanterie une comédie un peu grasse, le Candelajo, qui fut regardée autrefois comme un imbro-
glio de mauvais goût et qu'on admire aujourd'hui comme un chef-d'œuvre. Un des personnages de la pièce, nommé Barra, fait le récit suivant, que nous abrégeons :
Moi donc, qui ne suis pas si fort en rhétorique, je venais avant-hier de Nola par Pomigliano, seul et sans compagnie ; après avoir mangé, n'ayant pas trop envie de payer, je dis au maître de la taverne : — Messire hôte, je voudrais jouer — A quel jeu, ditil, voulons-nous jouer? J'ai ici un jeu de tarot, — Je répondis: A ce maudit jeu, je ne peux gagner, parce que j'ai une mémoire détestable — Il dit: J'ai des cartes ordinaires. — Je répondis : Elles sont peut être biseautées, et vous en reconnaîtrez les marques ; en avez-vous qui n'aient pas encore servi? — 11 répondit que non. — Donc, pensons à un autre jeu. — J'ai un tric-trac [le tavole), sais-tu?
— Je n'y entends rien. — J'ai des échecs, sais-tu?
— Ce jeu me ferait renier le Christ. — Alors la moutarde lui monta au nez: — A quel diable de jeu veux-tu donc jouer, toi? Propose. »
Ici Barra propose différents jeux que nous n'indiquons pas parce qu'ils nécessiteraient des commentaires très longs et très inconvenants. Le tavernier se fâche, et le voyageur goguenard, après la boule, le mail, la toupie, offre enfin une partie de course.
« Or sus, dis-je, jouons à courir. — En voilà d'une bonne, dit-il! — et j'ajoutai : (Je jure) par le sang de rimmaculée que tu y joueras. — Yeux-tu bien faire? dit-il. Paie-moi, et si tu ne veux pas aller avec Dieu, va avec le prieur des diables. — Je dis: (Je jure)... que tu joueras. — Et que je n'y jouerai pas, disait-il. — Et ([ue tu joueras, dis-je. — Et que jamais, jamais je n'y jouerai! — Et que tu y joueras à l'instant même! — Et que je ne veux pas!
— Et que tu voudras. — A la fin, je me mis à le payer avec mes talons habiles à courir. Kt voilà que ce porc, qui tout à l'heure disait qu'il ne voulait pas jouer et jurait qu'il ne jouerait pas, se mit à jouer, et jouèrent aussi deux de ses marmitons, de sorte que, me courant après un bon moment, ils m'atteignirent enfin, (mais seulement) par leurs cris. Sur quoi je vous jure, par la plaie terrible de saint Hoch, que ni moi ne les ai plus entendus, ni eux ne m'ont plus vu.
Nous avons cité ce passage non-seulement parce que les Italiens le vantent pour la vivacité du dialogue, mais encore parce que c'est un des plus anciens contes de Pomigliano. C'est là peut-être que Giordano Bruno l'a trouvé; il eût pu aussi le trouver ailleurs.
Parmi les habitants les plus distingués du village, on compte aujourd'hui M. Vittorio Imbriani, qui appartient à l'une des meilleures familles du pays. Son père, Paolo-Emilio Imbriani, avait épousé la sœur du baron Carlo Poerio : aussi fut-il exilé de Naples après les troubles de 1848 ; il alla s'établir à Turin où il ht estimer sa ville natale. Il y put rentrer après la révolution de 1860 et devint sénateur du royaume 'd'Italie, professeur de droit constitutionnel, recteur de l'université ; enfin, en 1870, syndic de Naples. C'est lui qui, en dépit de toutes les oppositions, changea le nom de l'ancienne rue de Tolède qui est aujourd'hui la Via Borna. Le sénateur avait un goût particulier pour le style lapidaire: à Genève, où il passa quelques jours il y a peu d'années, ce qu'il admira le plus, ce ne fut ni le lac, ni le Rhône, ni la cime du Mont-Blanc, ce fut l'inscription qui décore la façade de l'université;
il la transcrivit sur son calepin et déclara que le peuple de Genève était un grand peuple.
Paolo-Emilio Imbriani est mort il y a quelques années en laissant une grande réputation de droiture et de fermeté. Il avait eu cinq fils qui représentaient tous les partis napolitains : l'un d'eux était clérical, un autre conservateur, les trois autres républicains de diverses nuances ; les plaisants prétendaient qu'à la table de famille, pour éviter des bourrasques, on devait placer des paravents entre chacun des convives ; nous savons au contraire que, malgré leurs dissentiments politiques, les cinq Imbriani vénéraient leur père et se chérissaient entre eux.
Trois des cinq fils sont morts jeunes; le plus intéressant pour nous est Giorgio Imbriani, étudiant, journaliste, ultra-républicain, jacobin, terroriste et surtout bon enfant. C'est lui qui en 1869, lors de l'anti-concile réuni à Naples contre celui du Vatican, salua le délégué mexicain de ce cri féroce: « Vive le pays qui a tué un empereur! » Il n'en avait pas moins l'âme douce et candide. En 1871 il vint en France avec Garibaldi et se battit pour nous contre les Prussiens, qui le tuèrent. Son corps, ramené en Italie, a été déposé, avant celui de son père, dans le caveau de la famille à Pomigliano d'Arco.
M. Vittorio Imbriani est unéruditetun polémiste, très-conservateur en politique et un peu téméraire en littérature : il ne craint pas de donner des coups, ni d'en recevoir. Il a professé avec succès, comme primt docent, à l'université de Naples, et l'on cite de lui des travaux estimés, notamment une étude sur le Pentamerone de Basile. Aussi appartient-il à cette famille de savants dont M. Pitre, le collecteur des œuvres poétiques et narratives du peuple sicilien, est le membre le plus laborieux et le plus modeste.
Ces hommes d'étude parcourent les rues et les champs, écoutent les récits des nourrices et des paysannes, et les écrivent sous leur dictée en notant avec soin la prononciation de ces simples gens ; ils arrivent ainsi à faire de curieuses études sur les patois, sur les dialectes, sur les coutumes et les traditions, sur la mémoire et l'imagination populaires. Us publient ensuite ces dictées naïves en y ajoutant des notes et des commentaires qui ont exigé de longues recherches et qui intéressent de plus en plus les studieux et les curieux.
Les plus petites choses préoccupent aujourd'hui la critique la plus docte et la plus fine ; il ne faut donc pas s'étonner qu'un Imbriani consacre tant de zèle et de temps auxnarrations des bonnes femmes. Il y trouve des leçons de philologie, de psychologie, qu'il nous transmet avec beaucoup d'enjouement et de sagacité. Ce qui le frappe avant- tout, c'est à quel point les mêmes histoires se retrouvent dans toutes les provinces de l'Italie et dans tous les pays de l'Europe. Il semble que toutes les races aient puisé à la même source et rapporté leurs contes de l'extrême Orient. En creusant ce simple sujet, on arrive à d'étranges profondeurs ; on fouille sous la tige d'une fleur des champs et l'on trouve des racines cent fois séculaires. Yoilàde quoi intriguer les ci'itiques, ceux-là surtout qui aiment à chercher et à deviner.
M. Imbriani a donc recueilli et publié les chansons et les contes de son village, aidé dans ce travail par une institutrice des écoles conïmunales, M"** Rosina Siciliano, qui s'est donné la peine de noter ponctuellement, avec une orthographe nouvelle, tout ce qu'elle entendait raconter aux vieilles femmes de l'endroit. En même temps dans d'autres
provinces, les Pouillcs, la Sicile et surtout la Principauté ultérieure, des lettrés écrivaient avec la même exactitude les variantes des mêmes contes, narrées par d'autres villageois qui n'avaient jamais quitté leur clocher. Ainsi s'est formé le recueil des contes de Pomigliano.
M*'° Rosina Siciliano a pris d'abord au vol les chansons des nourrices et des enfants, celles qu'on murmure auprès des berceaux, celles qui accompagnent les rondes bruyantes et les jeux des fillettes et des garçons déjà grands. Ces jeux sont très divers, et l'on n'a pas dédaigné de nous les signaler, car il n'est rien d'indifférent en ce monde. Les enfants saulent à cloche-pied en avançant l'un vers l'autre, ou se rangent en deux files pour se rapprocher ou s'éloigner alternativement, ou s'assoient à terre les jambes étendues et les relevant l'une après l'autre jusqu'à ce qu'ils soient tous sur leurs pieds. Ils se tiennent debout autour de la maman ou de la nourrice et posent leur index sur ses genoux, puis avancent successivement leurs autres doigts quand un refrain le leur ordonne ; une petite fille s'accroupit à terre et ses compagnes dansent en rond autour d'elle. D'autres s'amusent à un divertissement plus compliqué où sont mêlés la main chaude, le cachecache, et le cheval fondu, (^lacun de ces jeux est accompagné d'une chanson particulière, ordinairement très folle et qui montre la gaieté du pays. Il en est aussi de très-pieuses. Voici une cantilène que les femmes répètent en faisant danser un bambin sur leurs genoux :
« Jésus-Christ voulait du pain : La Madone n'en avait pas. — Va, dit- elle, dans le panier, il y a des raisins secs, — Jésus-Christ n'en trouva point : la Madone s'agenouilla. — Agenouillons-nous, mon
fils, et dis-moi ton catéchisme : — apprenons ce qu'il nous dit, nous irons en paradis : — c'est Tendroit des belles choses, qu'on y monte, on s'y repose — Dans l'enfer, le feu ardent ; qu'on y tombe, on s'en repent. »
En voici une autre du même ton :
a Jésus-Christ allait au ciel, après lui Barthélémy. — Jésus-Christ se retournant : — Que fais-tu, Barthélémy?
— Je m'en viens derrière vous. — Ne viens plus derrière moi, redescends, entre à l'église ; tu verras là tous les saints, tu verras aussi Marie toute pleine de couronnes. Prenons des gerbes de fleurs pour en fleurir son mouchoir, prenons des gerbes d'étoiles, nous en fleurirons son voile. »
Traduisons encore un ou deux refrains chantés par les nourrices en berçant leur enfant :
« Viens, sommeil, je veux te payer deux demi sous par heure : ça fera deux sous pour deux heures. En peu de temps, je te ferai seigneur. Sommeil, qui vient du haut du mont, mets-lui ta boule d'or au front, mets-la sans lui faire du mal. Le petit veut faire dodo, veut dormir sur un lit de menthe ; — l'enfant, dort, la mère est contente — veut dormir sur un lit de rose ; l'enfant dort, la maman repose.
({ Viens, sommeil, si tu veux venir et ne te fais pas tant prier. La nuit je te prie et t'appelle, et. tu ne viens jamais qu'au jour.
« Sommeil, sommeil, qui tardes et ne viens pas, viens à cheval sur un beau cheval . blanc. L'enfant s'endort, et sa mère lui chante ; la mère chante pour le faire dormir. Paix et sommeil à mon petit enfant ! »
Telles sont les premières paroles qu'entendent les enfants de Pomigliano.
Quand'ils sont un peu plus grands, on leur conte dos histoires, et l'on commence par desimpies filastrocche, rengaines ou litanies bouffonnes qui amusent les bambins de tous les pays. 11 en est quantité de pareilles dans la littérature enfantine de l'Allemagne. Voici \'ix plus populaire de ces fariboles pomiglianaises ; nous tâcherons de l'abréger :
Une mère avait un fils nomrné Micco (diminutif de Dominique.) Un jour elle l'envoya ramasser des herbes pendant qu'elle faisait cuire les macaroni. L'enfant tardant à venir, la mère mangea presque tout : il ne resta plus au fond du chaudron qu'un fil de pâte qu'elle saupoudra de fromage et qu'elle noya dans du bouillon ; mais Micco ne voulut pas de cette pitance. La mère dit alors :
— Bâton, bats Micco parce qu'il ne veut pas manger les macaroni.
Le bâton n'eut pas l'air d'entendre. La mère dit alors :
-:- Feu, brûle le bâton, parce que le bâton ne veut pas battre Micco et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Le feu n'eut pas l'air d'entendre. La mère dit alors :
— Eau, éteins le feu, parce que le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre Micco et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Mais l'eau n'eut pas l^air d'entendre. La mère dit alors :
— Bœuf, bois l'eau, parce que l'eau ne veut pas éteindre le feu, le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre Micco et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Mais le bœuf n'eut pas l'air d'entendre. La mère dit alors.
— (lorde, attache le bœuf, parce que le bœuf ne veut pas boire l'eau, l'eau ne veut pas éteindre le feu, le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre Micco, et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Mais la corde n'eut pas l'air d'entendre. La mère dit alors :
— Souris, ronge la corde, parce que la corde ne veut pas attacher le bœuf, le bœuf ne veut pas boire l'eau, l'eau ne veut pas éteindre le feu, le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre Micco et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Mais la souris n'eut pas l'air d'entendre. La mère dit alors :
— Chat, croque la souris, parce que la souris ne veut pas ronger la corde, la corde ne veut pas attacher le bœuf, le bœ>uf ne veut pas boire l'eau, l'eau ne veut pas éteindre le feu, le feu ne veut pas brûler le bâton, le bâton ne veut pas battre Micco et Micco ne veut pas manger les macaroni.
Et comme ça le chat croqua la souris, la souris rongea hi corde, la corde attacha le bœuf, le bœuf but l'eau, l'eau éteignit le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit Micco et Micco mangea les macaroni.
Nous avons en France plusieurs rengaines pareilles, notamment la chanson de Biquon et Biquette bien connue de nos enfants. N'est-il pas singulier que dans tous les pays on les amuse avec les mêmes fariboles ?
Une lectrice inconnue a bien voulu traduire et nous envoyer de Harlem une version hollandaise du conte de Micco. C'est la Légende de Tennisje^ diminutif de Antheunis, Antony, Antoine.
Il y avait un fois un petit homme qui, balayant sa petite étable, y trouva un petit sou d'or, et avec cela il acheta un Tennisje. Mais Tennisje ne voulut pas aller à l'école sans être porté (sur les bras) ou charrié en brouette. Alors on va trouver le petit chien : « Petit chien, veux-tu mordre Tennisje, car Tennisje ne veut pas aller à l'école sans être porté ou charrié en brouette? — Non, w dit le petit chien. Alors on va trouver le petit bâton : « Petit bâton, veux-tu battre petit chien car petit chien ne veut par mordre Tennisje et Tennisje ne veut pas aller à l'école sans être porté ou charrié en brouette? — Non, » dit le petit bâton. Alors on va trouver le petit feu : « Petit feu, veux- tu brûler petit bâton, car petit bâton ne veut pas battre petit chien et petit chien ne veut pas mordre Tennisje, » etc. (Toujours en répétant toute la litanie.) Alors on va trouver la petite eau ; « Petite eau, veux-ti. éteindre petit feu, car, etc. (nous supprimons les répétitions.) — Non,» dit la petite eau. Alors on va trouver la petite vache : « Petite vache, veux -tu boire, petite eau, car, etc. — Non, » dit la petite vache. Alors on va trouver le petit boucher : « Petit boucher, veux-tu tuer petite vache, car, etc. — Non, » dit le petit boucher. Alors on va trouver la petite potence : « Petite potence, veux-tu pendre petit boucher, car etc. — Non, )) dit la petite potence. Alors on va trouver la petite souris : « Petite souris, veux-tu grignoter petite potence, car, etc. — Non, » dit la petite souris. Alors on va trouver le petit chat : « Petit chat, veux-
tu attraper petite sduris, cav etc. — Oui ! » dit le petit chat.
Et le chat de courir après la souris, la souris vers la potence, la potence vers le boucher, le boucher vers la vache, la vache vers l'eau, l'eau vers le feu, le feu vers le bâton, le bâton vers le chien, le chien vers Tennisje, et Tennisje vers l'école sans être porté ni charrié en brouette.
Un humaniste allemand du XVP siècle, Bebel ou Babelius, qui fut professeur à Tubingue et maître de Mélanchthon, ne dédaigna pas d'écrire en latin l'historiette que voici :
Deux frères partirent un beau matin pour aller cueillir des poires sur un chêne ; l'un monta sur l'arbre et en secouait les branches, l'autre demeura au pied du chêne et devait ramasser les fruits qui tomberaient. Il ne tomba rien, car les chênes ne portent pas de poires. Cependant celui qui était en bas dit à l'autre :
— C'est toi qui les manges toutes, et tu ne m'en laisses point.
— Nullement, répondit celui qui secouait les branches : c'est moi qui ai toute la peine, et c'est toi qui croques tous les fruits.
De là une discussion qui tourna en dispute, et des coups de langue on en vint aux coups de poing.
Mais je n'ai jamais pu savoir, dit Bebelius, comment les deux frères se sont mis d'accord.
En nous racontant cette facétie, le savant allemand ne nous dit pas où il l'avait prise ; elle lui était peut-être venue d'un humaniste italien qui la tenait d'un simple paysan. 11 est certain que la fable court encore les provinces de Naples et d'AveUino ;
il y a des additions et des variantes. Au lieu de deux frères, ce sont deux bêtes amies, le coq et la souris', qui vont cueillir des poires dans un verger. Le coq y met de la mauvaise foi : du haut de l'arbre il jette à sa compagne un fruit qui lui fend la tête. Elle court alors chez le médecin qui, pour la guérir, lui demande des chiffons. Elle va chez le chiffonnier, qui réclame en paiement une queue de chien ; le chien, pour donner sa queue, veut du pain, mais le boulanger a envie d'un lion que la souris va demander à la montagne. Et ainsi de suite : on comprend tout ce que l'imagination et la volubilité méridionales peuvent broder sur ce canevas. La kyrielle de refrains recommence à chaque nouvelle démarche de la souris : — Montagne, donne-moi le lion, afin que je le porte au boulanger ; le boulanger me donnera du pain, que je porterai au chien ; le chien des chiffons que je porterai au médecin, et le médecin guérira ma tête que le coq a fendue.
Enfin la souris va chez un galantuomo (un monsieur) et lui demande de l'argent ; le galantuomo ne veut lui en donner que si elle entre à son service ; elle y consent, mais sa tête fendue s'enfle à tel point qu'elle en meurt.
Dans ce dernier trait perce la haine du paysan contre le monsieur, le galantuomo. Le conte de Behel devient une satire sociale. Nous ne sommes pas bien sûr que la nourrice de qui nous le tenons n'ait pas un frère ou un amant dans la montagne. La Principauté ultérieure, d'où nous vient cette fable, lo Haddro et lo Sorece, est le pays d'Italie le plus fertile en brigands.
Les animaux jouent un grand rôle dans ces récits populaires ; non-seulement ils pensent et parlent comme des chrétiens (on appelle ainsi les hommes
94 CONTES POPULAIRKS m ITALIE
dans les provinces méridionales,) mais encore ils vivent en parfaite harmonie avec l'être qui se croit seul doué de raison et qui se dit le roi du monde. Cet accord entre bêtes et gens, que les Allemands pensent avoir inventé ou retrouvé dans leurs traditions les plus anciennes, existait bien avant eux dans l'extrême Orient et s'est perpétué jusqu'à nos jours dans les contes de Pomigliano, d'Avellino, de la terre d'Otrante et de l'Ombrie.
Saint François d'Assise trouvait des sœurs et des frères dans toutes les créatures ; il pleurait en voyant un agneau mangé par un porc, il attirait à lui des troupeaux de moutons qui aimaient à le suivre ; les oiseaux allongeaient le cou, étendaient les ailes pour l'écouter. Un jour qu'il allait prêcher dans Alviano, les hirondelles faisaient grand bruit sur les toits des maisons voisines. Il les laissa trisser un bon moment, puis il leur dit :
— Hirondelles, mes sœurs, vous avez assez parlé, il est temps que moi aussi je parle.
Les hirondelles se turent jusqu'à VAmen ûnai. Une cigale chîintait sur un figuier près de la cellule du saint homme et venait souvent se poser sur sa main.
— Chante, lui disait-il, ma sœur cigale, et loue le Seigneur avec ta joyeuse chanson.
Et la cigale chanta bruyamment sur la main de François d'Assise jusqu'à ce qu'il lui permît de retourner sur le figuier. Gela dura huit jours, après quoi François dit à ses frères, les moines :
— Congédions notre sœur cigale ; elle nous a joyeusement exhortés toute une semaine à la louange du Seigneur.
Il reste quelque chose de cette harmonie paradisiaque dans les fables populaires des Italiens. On
laconte à Pomigliano qu'il y avait une fois une petite vieille qui, balayant une petite église, y trouva un petit sou.
— Q'en ferai-je? se dit-elle. Si j'achète des caroubes, il en faudra jeter les gousses ; si j'achète des carottes, il en faudra jeter les queues ; si j'achète des châtaignes, il en faudra jeter les écorces; achetons de la farine et faisons de la polente.
Ainsi fit-elle, puis elle mit la polente sur la table et retourna à l'église et laissant ouverte la fenêtre de la maison. Passa une chèvre qui, alléchée par l'odeur, sauta par la fenêtre et entra dans la chambre. Quand petite vieille voulut rentrer, elle ne put ouvrir la porte parce que la chèvre était derrière. Petite vieille dut rester dehors, et elle pleurait, pleurait ;... passa un àne qui lui dit :
— Dame petite vieille, pourquoi pleures-tu?
— Parce que la chèvre est dans ma maison.
— Ne pleure plus, je vais la faire sortir. L'àne monta :
— Toc, toc.
— Qui est-là ?
— Je suis l'âne.
— Et moi je suis la chèvre ; j'ai trois cornes au front, pars vite ou je t'éventre.
L'âne se sauve, petite vieille restait dehors et pleurait, pleurait ;... passe ensuite un chien, puis un mouton, même dialogue avec la vieille et avec la chèvre. Arrive enfin la souris.
— Dame petite vieille, que fais-tu là?
— Il y a la chèvre dans ma maison.
— Quoi! c'est tout ça? Sois tranquille, je vais la faire sortir.
— Voyez-vous ça? L'âne ne l'a pas fait sortir ni le chien ni le mouton, et tu la ferais sortir, toi ?
Petite souris monta, heurta à la porte.
— Toc, toc.
— Qui est là?
— Je suis la petite souris.
— Et moi, je suis la chèvre, j'ai trois cornes au front, pars vite, ou je t'éventre.
— Et moi, je suis commère la souris, le cou tordu, le cœur bilieux, pars vite, ou je te crève les yeux.
La chèvre se sauva tout de suite. Et comme la dame petite vieille entra dans la maison avec commère petite souris, ils se marièrent et demeurèrent ensemble tous les deux.
Notons qu'en italien et en patois la souris, sorcio, swrece, est du genre masculin, ce qui rend le mariage plus vraisemblable. Ce conte plaît particulièrement aux bonnes gens de Pomigliano, c'est un des premiers que les nourrices racontent aux enfants. Il y a beaucoup d'additions et de corrections : voici en quelques mots la variante qui a le plus de succès :
La petite vieille trouve un petit sou, mais au lieu de farine elle achète du blanc et du rouge, elle se farde, et se met au balcon. Passent divers animaux (autant qu'on en veut) qui la demandent en mariage, elle leur dit :
— Faites-moi entendre la voix que vous avez. L'âne brait, le mouton bêle, le chien aboie, le
chat miaule, le taureau beugle, et ainsi de suite. La petite vieille répond à chacun d'eux :
— Vous me feriez peur la nuit.
Vint la souris qui se mit à guiorer bien tendrement. La petite vieille épousa donc ce petit animal, et un jour qu'elle allait à la messe, elle le laissa près du pot-au-feu, en lui recommandant de n'y pas toucher. A son retour, plus de mari. Elle le
chercha partout (ici les détails surabondent) et finit par le trouver dans le pot, brûlé vif. La douleur de la vieille est poignante.
Le même conte court dans toutes les provinces italiennes. Dans celle d'Avellino, ce n'est pas une petite vieille, c'est une chatte qui épouse la souris : singulier mariage. Dans la terre d'Otrante, la veuve du conte est une fourmi. Il en existe une version grecque où la fourmi désolée se lamente entourée de ses compagnes.
uEt la fourmi resta veuve, dit le texte grec, parce que celui qui est rat doit être goulu ; si vous n'en croyez rien, allez dans la maison de la fourmi, et vous la verrez. »
Dans tous ces récits, le. conteur imite le cri des animaux qui recherchent la vieille, ou la chatte, ou la fourmi en mariage : ce sont là des drôleries qui ont toujours diverti les enfants et aussi les vieillards. Les naifs et les précieux ont souvent les mêmes goûts. M. Imbriani nous le prouve par quantité d'exemples. Il s'est donné la peine de chercher dans toutes les littératures ce genre d'imitation, et il n'a pas oublié les vers autrefois célèbres du seigneur Du Bartas, que Goethe regardait comme un de nos plus grands poètes :
La gentille alouellc avec son lire lire...
Vire cl désire dire : adieu, Dieu, adieu. Dieu.
Jusqu'ici nous avons nagé dans la fantaisie ; les narrateurs populaires n'aiment pas à cheminer pédestrement dans la vie réelle, ils y passent quelquefois, mais ne s'y arrêtent point. Leurs histoires possibles ne sont jamais que des anecdotes, encore ne sont-elles guère vraisemblables ; celle de Muzzella par exemple nous montre un mari au désespoir
parce que sa femme ne parle pas. Il va se plaindre à son compère, qui lui dit :
— Il 3^ a un moyen de la faire parler, achète-lui des souliers trop étroits.
Le mari suit le conseil, mais la Muzzella reste muette. Le compère dit alors :
— Achète-lui une robe trop courte.
Mais la robe trop courte ne réussit pas mieux que les souliers trop étroits. Le compère dit alors :
— Cache-toi derrière la porte et pousse un graid cri pour l'effrayer.
Mais la Muzzella garde obstinément le silence.
— Il n'y a plus qu'un moyen, dit le compère, couche- toi sur ton lit et fais le mort ; il faudra bien qu'elle te pleure, et tu l'entendras parler.
Ainsi fit l'homme, et la femme pleura en effet en criant de toute sa force :
— 0 mon mari, mon mari î ô les souliers étroits, étroits ! ô la robe courte, courte ! ô la peur derrière la porte! 6 mon mari, mon mari, qu'ai-je à faire à présent ?
Seulement elle prononça ces mots en bégayant et en balbutiant, ce qui faisait une lamentation grotesque.
Matite mmio, mal ite! a cappa titta titta, a vunnel^ luccia cQtta,cotta,a paula allete a potta ! malite mmio, inalite mmio^ comnrhagge'afà ? Le mari sauta aussitôt à bas du lit et dit à sa femme :
— Ah ! c'est pour ça que tu ne voulais point parler? tu es donc bègue? que je t'y reprenne, et tu auras affaire à moi.
Voilà comment il entendit parler sa femme.
Yoici une autre anecdote, Natale, dont nous trouvons une variante dans le Moyen de parvenir. La
CONTINS l>0PtTI.AIRE8 KN ITALIE 99
chambrière d'une veuve, dit Beroalde, était jolie, mais un peu follette ; sur quoi sa maîtresse lui disait toujours qu'elle n'avait point d'esprit. Or est-il qu'il y avait un jambon à la cheminée ; et cette fille, le voyant là, si longtemps, s'en ennuyait. Elle demanda à madame si elle le mettrait cuire. — «Non, ditelle, c'est pour les Pâques, n Cette fdle en fit le conte à quelques autres de ses compagnes, qui s'en gaussaient en son absence. Mais le clerc du notaire Barde ne fut point si sot, qu'il n'y prît garde pour éprouver le sens de la fillette. Un jour que la bonne femme était allée à sa métairie, et qu'elle avait laissé Mauricelte toute seule, il vint heurter et demanda madame. Maurjcette dit qu'elle n'y était pas. — « J'en suis bien marri, parce que je suis Pâques qui étais venu quérir le jambon qu'elle m'a promis. » -- Il entra, et la chambrière le laissa paisiblement prendre le jambon.
Arrêtons-nous ici, la fin de l'histoire est leste.
A Pomigliano, les choses se passent autrement : c'est un mari et une femme qui sont en scène. Le mari possède un cochon et le garde pour Noël.
La femme se mit à la fenêtre et interpelle tous les hommes qui passent en leur demandant :
— Est-ce vous qui vous appelez Noël ?
Un curieux lui répond : « C'est moi, » et elle lui donne le cochon, qu'elle a préalablement décoré d'une longue chaîne d'or et de pendants d'oreilles en perles. Le même conte se fait à Bologne, seulement il y est question de Janvier, non de Pâques ni de Noël. Dans les Fouilles, on raconte l'histoire d'un père qui a beaucoup d'enfants. Sa fille cadette est le souffre-douleur de la maison, laide et sotte. On lui donne les reliefs des repas et le rebut des habits. Un jour son père a pitié d'elle et lui dit :
— Voici dix ducats; quand mai viendra, tu auras une robe neuve.
La pauvre fille ne se sent pas de joie et se met à chanter tous les matins à sa fenêtre :
— J'aurai une robe neuve quand mai sera venu ! Passe un marchand ambulant qui lui demande ce
qu'elle chante. La niaise s'empresse de le dire, et le marchand d'entrer dans la maison :
— Mai, c'est moi, s'écrie-t-il, et je t'apporte ta robe.
11 donne alors à la jeune fille une pièce d'étoffe grossière et emporte les dix ducats.
On voit que les contes de Pomigliano courent le monde ; il en est un entre autres qui a fait beaucoup de chemin. On rapporte que Frédéric II se rendait souvent pour les affaires de l'État chez son chancelier Pierre des Vignes. Un beau matin il ne le trouva pas ; mais, la chambre étant ouverte, il entra tout droit, et surprit au lit la femme de Pierre, qui était fort belle. Elle était endormie, et l'empereur ne la réveilla pas. Il se contenta de ramener la couverture sur les bras nus de la dame et se retira chastement, mais en laissant son gant sur le lit par malice ou par mégarde. Pierre, étant rentré, trouva le gant de l'empereur et en fut très-marri, mais n'en dit rien ; seulement il n'adressa plus la parole à sa femme, qui, fort affligée de ce silence, alla s'en plaindre au souverain. Frédéric se rendit chez Pierre, qui voulut devant sa femme lui donner une petite leçon à mots couverts, et il improvisa un couplet que nous transcrivons parce que ce sont peut-être les plus anciens vers italiens que l'on connaisse et parce que Fauriel les a cités inexactement :
Una vigna ho pianta.
Per travers è in Irà
Chi la vigna m'ha goaslà.
llan fait gran pecca
Di far ains che lant mal.
La femme de Pierre lui répondit aussitôt :
Vigna sum, vigna sarai, La mia vigna non falì mai.
Pierre répliqua sur-le-champ (et la paix fut .faite) :
Se COSSI è come è narra,
Più amo la vigna che fis mai K
Brantôme trouva ce petit trait de bonne prise : il le glissa dans ses Dames galantes, et suhsïduaie marquis de Pescaire à l'empereur Frédéric. Cependant l'anecdote est bien plus ancienne que Pierre des Vignes ; on la trouve dans plusieurs versions du livre de iSenf/âfôar, et précisément dans le Miscldé sendabaì\ dans le Syntipas grec et dans les Sept vizirs turcs, sous ce titre : la Trace du lion. C'est peut-être de là qu'elle est venue directement à Pomigliano,en Sicile, à Venise, dans l'Italie entière. Toutefois le dialogue rimé de Pierre des Vignes se retrouve plus ou moins altéré dans les versions populaires du récit. Voici comment on le narre à Venise :
Un roi a défendu à son majordome de se marier ;
1 C'est presque de l'ancien français. Pierre des Vignes dit, en équivoquant sur son nom : « Une vigne ai plantée, à travers est entré qui la vigne m'a gâtée ; ils ont fait grand \ péché, de faire ains que tant mal. » La femme répond : « Vigne suis, vigne serai, ma vigne ne faillit jamais. » Pierre consolé s'écrie : « Si est ainsi comme est narré, plus aime la vigne que lis jamais. »
102 OONTEB POPULAIRES KN ITALIE
le majordome tombe amoureux d'une très-belle femme et l'épouse en secret. Le roi l'apprend, et veut voir cette fort belle femme. A cet effet, il charge le mari d'un message, entre au gynécée, et sans réveiller la belle endormie, la recouvre discrètement et laisse un gant sur le lit. Le majordome, en rentrant, trouve le gant du roi, et depuis ce moment boude sa femme. Le roi offre alors un banquet à tous ses gentilshommes et commande à ceux qui sont mariés de ne pas venir seuls. Le majoi'dome a beau se défendre, il est forcé de s'exécuter. Au banquet, tous les conviés avaient un mot à dire, Vigna seule (la femme du majordome) se taisait.
— Que ne parlez-vous? lui demanda le maître.
Elle répondit :
Vigne é!ais et vigne suis.
Aimée étais et plus ne suis, Et ne sais par quelle raison La vigne a perdu sa saison.
A quoi le majordome riposta :
Vigne étais, vigne seras, Airnco étais, plus ne seras.
Par la griffe du iion La vigne a perdu sa saison.
Le roi comprit et répliqua aussitôt :
Dans la vigne suis entré, A ses pampres j'ai louché ; Mais, par le sceptre que j'ai, De ses fruits n'ai pas mangé.
Là-dessus réconciliation générale.
Nous (lisions que le peuple n'est pas réaliste ; il serait plutôt moraliste : plusieurs de ses contes ont la prétention d'enseigner la vertu. Tel est celui que M. Imbriani a ntiis en tête de son livre.
Il y avait un petit garçon nomnné Joseph et surnomnné ta Vérité^ parce qu'il ne disait jamais de mensonge. Vint à passer le roi qui, émerveillé du phénomène, voulut prendre l'enfant à son service et lui fit garder les vaches de la cour. Tous les matins, l'enfant se présentait au roi en lui disant :
— Serviteur de sa majesté.
— Bonjour Joseph la Vérité, comment vont les vaches?
— Fraîches et grasses.
— Gomment vont les veaux ?
— Frais et gros.
— Comment va le taureau ?
— Fort et beau.
Le roi était très-content de Joseph et le louait sans cesse ; les courtisans jaloux voulurent que le vacher fût pris en flagrant délit de mensonge. A cet effet, ils lui envoyèrent la « femme » et cette femme devait l'induire, « par ses paroles et ses manières, à tuer le taureau. » Joseph se laissa tenter et sacrifia la belle et forte bête, mais il se trouva après « fort embrouillé » sur ce qu'il aurait à dire au roi. Il fit une répétition pour préparer sa réponse, mit son manteau sur une chaise et supposa que ce fût le souverain.
— Serviteur de sa majesté.
— Bonjour Joseph la Vérité, comment vont les vaches ?
— Fraîches et grasses.
— Gomment les veaux ?
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— Frais et gros.
— Comment le taureau ?
— Fort et beau;... non, dit-il en se reprenant, cela ne va pas bien. Je ferais un mensonge. Quand le roi me demandera: Comment va le taureau? il faudra que je lui réponde: Le taureau est mort, et c'est moi qui l'ai tué.
Ainsi fit-il, et le roi le loua très fort de sa franchise. Joseph ne quitta pas la cour où on le tint en haute estime, et les courtisans se rongèrent les doigts.
Telle est la biographie de Joseph la Vérité comme on la raconte à Pomigliano. Si l'on veut comparer les récits du peuple avec ceux des écrivains de profession, qu'on cherche dans Straparole la cinquième fable de la troisième Nuit, on y verra comment Yseult femme de Lucaferro di Albano de Bergame, croyant avec astuce dauber Travaglino, vacher d'Emilien son frère, pour le faire paraître menteur, perdit le patrimoine de son mari et rentra chez elle avec la tête d'un taureau aux cornes d'or, toute honteuse. On y notera ces cornes d'or qui se trouvent également dans d'autres versions populaires du récit, et qui en accusent l'origine aryenne. On notera encore que les contes du peuple se recommandent presque toujours par leur chasteté; le narrateur de Pomigliano n'insiste pas sur les paroles et les manières de l'inconnue qui fit tuer le taureau, elle est désignée par un simple mot qui dit tout : « la femme » Straparole au contraire s'arrête avec une complaisance pleine d'agacerie sur la séduction d'Yseult. Une Allemande quia recueilli avec beaucoup de soin des nouvelles siciliennes, nous donne une autre version très circonstanciée où la pointe grivoise ne
fait pas défaut. Mais nous n'avons pas les libertés des Allemandes.
La fable de Joseph la Vérité prouve qu'il est profitable de ne point mentir; celle de V Oiseau griffon démontre qu'il est dangereux de tuer son seniblable.
Un roi souffrait du mal d'yeux, (les Napolitains appellent ainsi toute espèce d'ophtalmie et plus particulièrement la cataracte). Les médecins d'alors n'y entendant rien, le roi fit venir un charlatan.
— Il n'y a qu'un remède, c'est la plume del'oiseau griffon qui habite le désert. On dissout dans l'eau cette plume réduite en poudre et l'on obtient ainsi un collyre infaillible.
Le roi manda ses trois fils et promit le trône et la couronne à celui qui lui apporterait la plume de l'oiseau griffon. Les trois fils se mirent en route; le plus jeune rencontre un vieillard qui lui dit:
— Va dans le désert et jette sur le sable un grain de maïs; l'oiseau griffon descendra pour le manger: tu n'auras alors qu'à te baisser et tu lui enlèveras une de ses plumes.
Ainsi fit le jeune prince, qui s'en revint avec la plume merveilleuse cachée dans l'un de ses souliers. Mais il trouva sur la route ses deux .frères qui s'en retournaient chez eux les mains vides: le Benjamin de la famille fut saisi par ses aines qui, l'ayant fouillé et dépouillé, le tuèrent et l'enterrèrent au pied d'un arbre. Puis ils rapportèrent la plume au vieux roi, qui guérit aussitôt et tint sa promesse. Il était inquiet cependant, parce que son fils cadet ne revenait pas; les deux aînés lui dirent qu'ils ne l'avaient point vu depuis leur départ.
Un jour un berger qui paissait ses moutons près
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du poirier sous lequel (Hail enterré le mort, vit avec étonnement les chiens du troupeau gratter la terre et en retirer un os.
— Le joli sifflet! dit le berger, qui mit l'os à sa bouche et voulut jouer un air ; mais il entendit une voix qui sortait de l'os et qui disait :
— Berger qui me tiens à la bouche, tiens-mol bien et point ne me lâche; pour une plume d'oiseau griffon, hiOn frère m'occit par trahison.
Le berger fut stupéfait, et comme il savait l'histoire de la plume merveilleuse, il s'en alla souffler dans l'os devant le palais royal. Les gens du palais, se doutant de quelque chose, allèrent l'annoncer au vieux souverain, qui fit monter le berger et voulut siffler lui-même, et l'os chanta:
— Père qui me tiens à la bouche, tiens-moi bien et point ne me lâche ; pour une plume d'oiseau griffon, mes frères m'occirent par trahison. Punis le preuiier, pardonne au second.
Le vieux roi ne tint pas compte de cette prière clémente: il saisit les deux fratricides, les fit brûler dans un tonneau de poix et jeter à la mer; il garda le berger pour son fils, et lui donna le trône et la couronne.
Ainsi finit le conte recueilli à Pomigliano. A Bagnoli Irpino, on le clôt par cette sentence: « Qui Jue aujourd'hui sera tué demain. »