‹ Les contes rémois (volume 2)Chapitre 15 sur 33 · LE SOLÉCISME · texte numérisé non relu

LE SOLÉCISME

A cette époque où vers le pédantîsme Le peuple docte était si fort enclin, Que tel savant d'un péché libertin Se courrouçait moins que d'un solécisme, Cujas, à Bourge, interprète des lois.

Voyait courir maint élève à sa voix.

Le maître absent, TAmour tenait école

Dans sa maison; et ce nouveau docteur,

Non moins subtil, voyait à sa parole

Courir aussi plus d'un jeune auditeur.

Un jour sa fille, on la nommait Thérèse,

Comptant à peine un an par -dessus seize.

Sur son châlit avec un bachelier

Était au bout de sa troisième thèse,

Quand le père entre et surprend Técolier.

Lui, pour ses jours prêt à demander grâce :

« Je disais bien, Thérèse, qu'il fallait

« Que j'aille au droit. — Dites donc que j'allasse, »

Répond le maître. « Un présent ne se met

« Jamais, Monsieur, après un imparfait. »)

^: KLàrCjOkAl' "•

LE BON HOTELIER

De son métier quand un homme est épris 11 le fait bien : aussi je lui pardonne La vanité que le succès lui donne.

Tous les métiers à vrai dire ont leur prix.

Celui de Prince (hélas! tout dégénère)

N'est plus si doux, ni si facile à faire ; Mais après tout il n'est pas sans profits.

Un hôtelier, qui pour vertu première Avait vraiment l'amour de son état.

Tenait à Reims l'hôtel de la Rosière.

Flamherge, actif, honnête et délicat, Voyait chez lui la rohe et la finance, Les grands seigneurs et les simples commis ; Mais à ses yeux tous étaient des amis.

Selon leur hourse il réglait la dépense Avec tant d'art que chacun en partant, Le prix soldé, disait : « Je suis content. »

Pour son enseigne en prenant la Rosière Le Champenois avait douhle raison.

Plaire à sa femme en rappelant son nom, Et comme Rose était belle hôtelière 11 s'était dit : a Qui Rose un jour verra « De mon enseigne aussi se souviendra. »

LE BON HOTELIER. 89

Flamberge, un soir, fumait devant sa porte,

Vient un courrier : « Monsieur, » dit -il, « j'apporte

« Une nouvelle agréable pour tous;

tf Le fils du Roi sera bientôt chez vous. »

L'hôte, à ces mots, qu'un noble orgueil transporte.

Sonne la cloche, appelle tous ses gens.

Et donne à tous des ordres différents.

De son côté lui va de place en place.

Commande, agit, voit si les lits sont faits.

Le couvert mis, le Champagne à la glace.

En un clin d'œil l'hôtel est un palais.

Le Prince arrive, et Rose endimanchée

Calment le mène à son appartement.

Rose est jolie et son hôte est galant :

D'un compliment Rose n'est point fâchée.

Au comi)liment on ajoute un baiser;

Pour un baiser doit -on se courroucer?

Elle rougit. Fille prudente et sage

En cas pareil ne fait pas davantage.

Mais Monseigneur devient entreprenant ;

11 est aimable, il est jeune, il est Prince.

Femme à Paris jamais ne se défend

Lorsqu'à ses pieds tombe un royal amant :

Peut- il en être autrement en province?

Au ûls du Roi, Rose à la fin se rend.

Elle est princesse. En ce moment notre hôte

Ne voyant pas sa femme revenir,

Craint qu'un valet n'ait commis quelque faute,

Court chez le Prince, et, sans le prévenir,

11 est entré, la porte était ouverte :

« Ventre saint- gris ! » dit Flamberge en courroux,

« Rose, avez -vous résolu notre perte?

« Si c'était su que dirait -on de nous?

« Ah! pour l'honneur de mon hôtellerie,-

tt Une autre fois, ma femme, je vous prie,

« Fermez la porte et tirez les verrous. »

Le ciel sur nous en aveugle dispense Maux et plaisirs; et trop souvent le mal De son côté fait pencher la balance ; Les plus heureux ont le partage égal.

9i CONTES RÉMOIS.

Un des curés que nourrit la Champagne, Cette Champagne où moines blancs et noirs Avaient jadis de nombreux vendangeoirs, A table, un soir, seul avec sa compagne, A cœur ouvert parlait de son état.

11 fait d'abord l'éloge de sa cure ; Puis il s'en plaint, peut-être outre mesure.

C'est notre usage : eût-il été prélat, La part du blâme eût été la plus forte.

« Enfin, » dit-il à sa servante accorte, Bons et mauvais repassons tous les mois.

« Marque les bons, Justine, avec tes doigts, « Moi, les mauvais, et voyons qui l'emporte.

« Janvier, ma mie, a par un jour heureux (( Commencé l'an ; il faudrait bien des peines « Pour Teffacer, c'est le jour des étrennes.

« Je n'ai pas bu tout TAuvilé mousseux « Dont le voisin m'a donné dix bouteilles.

« Ce matin-là, Perrinette aux yeux bleus

« Me dit : Curé, j'apporte les oreilles

« De notre porc, et de plus un jambon

« Que je vais pendre à votre cheminée.

« Justine, allons, pour plus d'une raison,

« Tu dois marquer ce mois de bonne année.

« Passons à l'autre. Il ne faut pas s'y fier :

« Le mal, le bien, s'offrent dans février.

<« S'il a l'odeur des trois jours gras, que j'aime,

« Il est bientôt escorté du carême.

« Pour être juste abstenons-nous tous deux

" De le compter et laissons -le douteux.

« Mars est mauvais; chez lui rien d'équivoque :

« Pour un curé c'est la plus rude époque.

« Oh! quel ennui d'aller, dès le matin,

« Dans son église, au travers d'une grille,

« Les pieds glacés, écouter femme ou fille

« Disant sa coulpe et celle du prochain !

« Dans ce saint mois chaque jour me chagrine,

« Et pour lui seul je mettrais bien deux doigts. »

9i CONTES RÉMOIS.

Ea poursuivant ainsi de mois en mois

11 se trouva que sur ses doigts Justine

En comptait deux de moins que le pasteur.

Cinq doigts de bons contre sept de malheur !

« Oh ! oh ! » dit-il, « pour être heureux sur terre

« Partage égal est au moins nécessaire.

a II faut, ma fille, aviser au moyen

« De rendre bon un des doigts de ma main.

tt Voici venir ces longs jours de carême,

« Jours de confesse et jours d'affliction ;

w Ayons recours à quelque stratagème

« Pour obliger la dévote elle-même

« A renoncer à la confession;

« D'un mauvais doigt j'en aurai fait un bon. »

Dans ce dessein il monte un jour en chaire.

Et dit après une courte prière :

« Mes chers enfants, l'homme, et par l'homme encor

« J'entends la femme, est faible de nature ;

« Tenté du diable on cède sans effort;

^ 13e là péchés plus hideux que la mort :

^ Un seul suffit pour rendre Tâme impure.

'^^ Mais pour sauver du feu sa créature ^^ Oieu, mes enfants, a fait un tribunal ^<^ Qui purifie et guérit de tout mal.

^^ La jeune fille, hélas ! trop confiante,

^< Pleurant sa faute et son amant trompeur, ^< Court à confesse et revient innocente ; ^^ Absous d'un vol, vous n'êtes plus voleur.

« Point de péché dont on ne vous exempte.

« Mais, pour jouir d'un bien si précieux, « Mettons de l'ordre, et tout en ira mieux.

« Je veux d'abord que la sainte semaine « Soit consacrée à cette œuvre chrétienne ; « De plus, ses jours en nombre étant égaux « Aux sept péchés qu'on nomme capitaux, « Chaque péché, dans Tordre que l'Église « L'a désigné, doit seul avoir son jour, M Et tous les ans revenir à son tour ;

« Suivez-moi bien, de crainte de méprise.

« Les orgueilleux seront absous lundi ;

« Mardi, Tenvie ; il est bon que justice

« Aux libertins soit faite mercredi ;

« Jeudi, viendra le tour de l'avarice;

« A nos gourmands il faut le vendredi;

tt Pour la colère admettez samedi;

« Et le dimanche, une heure avant la messe,

a Au tribunal j'attendrai la paresse. »

Là, le curé terminant le sermon,

Leur donne à tous sa bénédiction.

Le lundi saint de courir à confesse

Nul n'est tenté : car, qui voudrait tout haut

D'un sot orgueil accuser le défaut?

Si la dévote, au détour d'une rue,

Levant les yeux, aperçoit son pasteur,

Vite elle passe et craint qu'on ne l'ait vue,

Le jour d'envie, avec son confesseur.

Le mercredi, le jour de la luxure, C'était à qui fuirait loin de la cure.

Dans sa maison, jeudi, se tiendra Jean , Jean l'économe a peur que l'on ne dise :

« Voici l'avare, il se rend à l'église. »

Nul n'est colère, et pas un n'est gourmand.

Ce bourg enfin n'avait plus aucun vice.

Il ne comptait pas même un paresseux.

Le bon curé vint, par cet artifice, A bout de rendre un mauvais mois heureux.

Ne soyons point de nos femmes jaloux, C'est le moyen de les rendre fidèles ; De notre honneur reposons-nous sur elles Leur cœur s'offense à Taspect des verrous.

J'en dis autant à qui garde une fille :

100 CONTES REMOIS

Si sa vertu n'a pas d'autres garants Qu'une prison avec sa double grille, Autant de pris, dès qu'elle aura seize ans.

La jeune Hortense ayant perdu sa mère, Avant que l'âge eût formé ses attraits, Se vit soumise aux volontés d'un père.

Bon Champenois, mais jaloux à l'excès.

La jalousie est un monstre capable De changer même un Champenois en diable.

Aussi la nuit, quand sa femme vivait, L'épée en main, du lit il s'échappait.

Faisait le guet ou battait la campagne Pour attraper, s'il se peut, un galant.

L'histoire dit qu'auprès de sa compagne.

Dès qu'il sortait, se glissait un amant.

Je le croirais; car, malgré la défense, Femme jolie, en trompant un jaloux, Pense toujours gagner une indulgence.

Se voyant veuf, Arnold, en bon époux, Pleure et gémit; mais son humeur jalouse Dans le tombeau ne suit pas son épouse.

Sa fille unique est l'objet à son tour, Quoiqu'à douze ans, de soupçons et d'alarmes. Il voyait croître avec chagrin ses charmes, Tant il avait de frayeur de l'amour.

Un beau matin il déserte la ville.

Et va prier la Champagne infertile Jusqu'à vingt ans de cacher son trésor.

De tous. ses gens il n'avait pris en somme Qu'une servante, et par prudence encor.

Dans son domaine il voulut que tout homme Fût à l'index. Aussi dans sa maison On n'entrait pas, à moins d'être en jupon.

Oncle, cousin, mari, veuf ou garçon.

Étaient exclus de cette citadelle.

Il vint de là qu'à seize ans la pucelle Ne connaissait ses parents que de nom.

lOi CONTES RÉMOIS.

Un sien cousin, sans duvet au' menton, Épris d'amour pour la belle inconnue, • Que chacun vante et que p^ un n'a vue^ S'habille en fille, et, sous ce passe-port, Croit aisément tromper la sentinelle ; Mais le trompeur, reconnu dès l'abord.

Revint chez lui sans avoir vu la belle.

Pendant qu'Edmond, plus épris que jamais, (Car son amour croissait par la défaite).

Rêvait encore à d'insensés projets, La prisonnière, au fond de sa retraite, A dix-sept ans, sous les yeux d'un mentor.

Les jours entiers jouait à la poupée.

« Fille à cet âge à tels jeux occupée, »

Disait Arnold, « vaudra son pesant d'or.

« J'ai si bien mis son esprit en tutelle, « Pour lui cacher ce qu'est l'homme et l'hymen, « Que sa poupée en sait tout autant qu'elle.

« Mon gendre, un jour, me loûra de mon zèle,

« Et je l'attends pour me serrer la main

« Au jour heureux qui suit la nuit des noces. »

Cet ennemi des filles trop précoces,

Se vit contraint, du moins un jour durant,

Pour terminer un débat de famille.

D'abandonner l'emploi de surveillant.

De son départ ni servante ni fille

N'est avertie. Edmond, cet autre Argus,

Qui nuit et jour met le fort en blocus,

A vu sortir, quand l'ombre est incertaine.

Le gouverneur, qu'un cheval vigoureux

A pas pressés emporte dans la plaine.

L'espoir renaît dans son cœur amoureux.

Rentré chez lui, pour mûrir en silence.

Avant l'assaut, l'attaque et la défense.

Sur un perchoir il voit son perroquet.

Cet oiseau parle, ainsi que chacun sait.

Jacquot, heureux du don de la parole,

Dès le matin souvent en abusait

loi CONTES RÉMOIS.

Pour faire honneur à son maître d'école.

Edmond, ravi d'un projet tout nouveau.

Prend son oiseau, gagne la citadelle.

Et, dans l'espoir d'être vu de la belle.

Va se montrer sous les murs du châfeau.

Le babillard, de sa voix la plus claire ,

Appelle Hortense. Hortense qui l'entend

Accourt. Jugez de son étonnement :

L'oiseau parlait comme Annette et son père.

Sitôt qu'Edmond vit que la prisonnière

Du perroquet avait le cœur épris :

« Prenez l'oiseau, j'en ferai juste prix.

« — Mais je n'ai pas dans ma bourse une obole, »

Reprit la fille. « Ami, sur ma parole,

« Ce soir, mon père au château reviendra,

« Attendez-le, pour sûr il vous paîra. »

L'amant répond : a Je*ne saurais l'attendre.

« Mais, quant au prix, nous pouvons nous entendre

« Fille jolie achète sans argent.

« Elle a toujours de quoi payer comptant,

« Sans s'appauvrir, tous les oiseaux du monde.

« Ouvrez la porte, et, si tout me seconde,

« Le perroquet sera bientôt à vous. »

Hortense ouvrit, croyant faife œuvre pie,

Que d'acheter, sans deniers ni bijoux.

Ce perroquet, dont elle a tant d'envie.

A peine enjLré, le gentil oiseleur

Prend des baisers qui ne sont qu'un à-compte;

Baisers qu'Hortense, à lui rendre fort prompte,

Ne comptait pas, tant elle avait à cœur

De bien payer. Pour acquitter sa dette

11 lui fallut céder autre faveur.

Si bien qu'enfin au doux jeu d'amourette

L'on procéda. Dans les bras du marchand

La belle encor disait innocemment :

« Quoi! c'est ainsi qu'un perroquet s'achète? »

L'oiseau payé, la servante à grand bruit

Frappe à la porte. Edmond troublé s'enfuit.

106 CONTES REMOIS.

La vieille Annette avec effroi s'écrie :

« Ah ! mon enfant, d'où vous vient, je vous prie,

« Cet oiseau vert que je n'ai jamais vu?

« Dans votre chambre un homme est-il venu?

c( — Oui, » dit la belle, «un marchand, jeune et sage,

« Et qui, vers moi par le ciel envoyé,

a Vend sans argent aux filles de mon âge ;

« Il est parti se disant bien payé.

« Pourquoi pleurer? Tu n'es donc pas ravie

« De mon marché? Serait-ce par envie?

« Tu n'es plus jeune, et tu crains un refus

(( Du beau marchand qui fait fi des écus.

« Mais j'y connais un moyen sans réplique :

« Quand l'oiselier, qui me trouve à son gré,

(t Rapportera des oiseaux d'Amérique,

« Prends le plus beau, c'est moi qui le paîrai. »

Contre THymen, sans respect pour son frère, Pourquoi voit-on se déchaîner l'Amour?

C'est que l'Hymen fait la guerre à son tour Au dieu charmant qui commande à Cythère.

Leur guerre, époux, se fait à vos dépens,

Croyez-le bien ; et vous aussi, parents, Qui, peu jaloux du bonheur de famille, Sur la dot seule élevez un débat.

Et qui livrez à l'Hymen votre fille Sans que TAmour ait signé le contrat.

Jadis à Reims, ville en beautés fertile.

Un gentilhomme ayant terre et château Vint chercher femme. A marier facile, Quoique bossu, le riche hobereau Pouvait choisir; il fit choix d'isabeau.

Aux grands parents, gens de robe et d'église, Il vint offrir son or et son blason; Chacun l'agrée, et l'hymen de raison.

Malgré l'Amour, fut conclu sans remise.

Pourtant la belle aimait un sien cousin, A qui l'Amour, pour monter un ménage, N'avait donné que les grâces de l'âge.

Deux beaux yeux noirs, une peau de satin ;

De châteaux point ; d'écus, pas davantage. l,e choix des deux ne fut pas incertain Pour les parents; mais fille qu'on engage Contre ses vœux, fait un juste partage :

L'un a son cœur, lorsque l'autre a sa main.

Dans son château l'épousée accompagne Son laid mari , qui, fier de sa compagne.

Va vivre heureux, heureux comme un mari Qu'on ne hait pas et qui n'est pas chéri :

Ces maris-là sont communs en Champagne.

Le nôtre aimait à bien vivre chez lui :

Nombre d'amis se pressaient à sa porte.

Madame était fraîche, jolie, accorte :

Force galants s'ofTrdient contre l'ennui.

Le jeune Armand, le cousin qui sut plaire, De l'égayer avait seul le pouvoir.

Mais en secret : Tamour veut du mystère.

Oh! que d'amants trop souvent ont fait voir Ce que leur cœur se cachait à lui-même !

Nos amoureux, malgré leur soin extrême.

Furent surpris par Alfred de Bernain, Officier riche, audacieux et vain.

Qui dès longtemps assiégeait Isabelle.

Si l'assiégeant voit que la citadelle Est aux abois, il redouble d'ardeur :

On capitule; il est bientôt vainqueur.

Ce fut ainsi , sans doute en dépit d'elle.

Qu'un autre amant s'empara de son cœur.

De son côté, l'époux, sûr de sa femme, Dormait en paix sur la foi de l'hymen.

Au feu, sans crainte^ il aurait mis la main Qu'elle était sage. Aujourd'hui, pour leur dame, Les bons Rémois en feraient tous autant ; Du sort commun chacun se croit exempt.

Notre homme, un jour, pressé par un message.

Se voit forcé d'entreprendre un voyage.

Les adieux faits, il part. Lors Isabeau

Mande au cousin qu'elle est seule au château.

Armand s'empresse à cette voix chérie.

Les voilà seuls goûtant sans nuls soucis

Ces voluptés qui font aimer la vie;

Plaisir si doux, que le dieu des houris

Avait jugé que des biens qu'on envie

C'était le seul à mettre en paradis.

Nos amoureux se livraient sans contrainte

A leurs ébats, quand les pas d'un coursier

Se font entendre et les glacent de crainte.

C'est de Bemain, le maudit officier.

Qui, du mari sachant aussi l'absence.

Venait troubler leurs jeux par sa présence.

« Quel contre-temps! mais évitez, Armand,

« Que dans ma chambre il vous trouve, et pour cause, »

Dit Isabeau, qui déjà se compose

Pour recevoir le nouvel arrivant.

L'officier monte et voit la châtelaine,

Qui sur sa porte accourt d'un air riant

lis CONTES RÉMOIS.

Lui demander le sujet qui ramène.

« Je viens, » dit-il, « de votre époux absent,

« Vous consoler. » Cela dit, il l'embrasse.

A ses baisers l'autre veut s'opposer.

Mais pas trop fort, de peur de l'offenser.

D'une autre part, le cousin l'embarrasse;

Vers le boudoir elle a souvent les yeux.

Le capitaine, en amour comme en guerre.

Qui sait combien le temps est précieux,

Poursuit sa pointe; à son vainqueur heureux

La dame enfin se rendait prisonnière,

Quand la servante, accourant à grands pas.

Vient de l'époux annoncer l'arrivée.

La pauvre dame, à bon droit effrayée,

Se voit d'un coup deux amants sur les bras.

Chaque seconde accroît son embarras.

Que faire? vous qui vous croyez habile.

Ami lecteur, pour quelque méchant tour,

Qu'eussiez -vous fait? je vous le donne en mille.

Femme à tromper a l'esprit si fertile; Ne craignez rien : Isabelle et TAmour Vont se tirer de ce pas difficile.

« Vous seul, Alfred, » lui dit la belle en pleurs, « Pouvez sauver mon honneur et ma vie ; « L'épée en main, comme un homme en furie, « Sortez, disant ces seuls mots, je vous prie : « — Je saurai bien le rencontrer ailleurs !

« Bien qu'à parler mon mari vous invite, « Ne dites mot, et hiyez au plus vite. »

Alfred promet, sans espoir que l'Amour Conduise à bien cette étrange aventure.

L'époux, voyant un cheval dans sa cour,

Se met déjà l'esprit à la torture.

« Eh quoi ! le jour où ma femme me jure

« Qu'en mon absence ici nul damoiseau

« N'aura d'accès, un homme est au château ! »

Il entre, et voit brandir hors du fourreau

lU C0MTE8 REMOIS.

L'arme d'Alfred tout rouge de colère,

Ce lui semblait ; mais au jeune ofûcier

Le vermillon venait d'autre manière.

« Que voulez -vous?» dit l'époux au guerrie

En se jetant quelques pas en arrière.

c< Pourquoi cette arme? » Alfred, d'un ton sévère :

tt Je saurai bien le rencontrer ailleurs! »

Sans plus répondre, il remet son épée.

Pique des deux, laissant les spectateurs

Tout ébahis d'une telle équipée. •

Le vieux mari chez sa femme est monté.

« D'où vient, » dit-il, » qu'Alfred sort irrité?

tt A quel sujet? Pourquoi fuit -il ma vue?

« Mais vous aussi vous êtes tout émue,

(( Parlez. — Hélas ! ce n'est pas sans raison, »

Dit Isabeau, a car dans votre maison

(( Un homicide a failli se commettre.

« De ma frayeur j'ai peine à me remettre. »

Elle se tait. Puis sa voix se haussant

Du cabinet pour qu'on puisse l'entendre) :

(c Armand, hélas ! que j'étais loin d'attendre, « Car mon cousin sait que même un parent « N'est point reçu quand vous êtes absent, « Pâle et tremblant arrive, et me supplie « En votre nom de lui sauver la vie.

« Je balançais, lorsqu'un homme en jurant « Monte chez moi; jugez de ma surprise :

« C'était Alfred. Je dois avec franchise « Vous dire aussi que voyant mon effroi « Il est parti, mais par égard pour moi.

(( — Votre conduite est digne de louange, (t Ma femme , et certe il eût été fâcheux « Qu'un meurtre ici se commît sous vos yeux.

« Mais, d'autre part, je trouve bien étrange « Qu'en mon château de Bemain ait osé « Suivre un parent qui, fût -il même en faute, « Devait chez moi se croire en sûreté.

« Mais savez -vous où s'est caché notre hôte? .

tl6 CONTES RÉMOIS.

« — Non, » dit la femme, « et c'est ici pourtant

« Que tout à l'heure il était si tremblant.

« — Venez, cousin, croyez à ma parole,

« Alfred est loin,» crie alors le mari ;

a Vous n'avez plus en ces lieux d'ennemi. »

Armand paraît, et chacun se console

D'avoir eu peur. «C'est bon,» se dit l'époux,

« Ma femme est sage. Armand, restez chez nous, »

Dit-il tout haut, « mon logis est le vôtre.

« Ce fou d'Alfred vous a pris pour un autre,

« Et c'est à moi de l'aller détromper.

« Je cours chez lui l'inviter à souper. »

i.Aviriv.t.c.

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