L'AVEU NAÏF
C'était ta fête, ô patron des chasseurs 1 Un froid brouillard blanchissait la campagne Et du soleil ternissait les couleurs, Quand six Rémois, arpentant la montagne, Gouraient un cerf. Laissons-les jusqu'au soir
Suivre un dix-cors, et rentrons au manoir
Où des maris les femmes délaissées
Sont au salon. Les joyeuses pensées
Sont du jeune âge, et nos veuves d'un jour
Comptaient de seize à vingt printemps à peine.
« Qu'allons -nous faire ici jusqu'au retour
« De nos maris?» dit en riant Hélène.
« Coudre? broder? Oh ! non : le ciel est gris ;
« Égayons -nous par de joyeux récits. »
On applaudit Chacune en sa mémoire
Cherchait déjà quelque plaisante histoire.
Lorsque Ëlisa prit la parole et dit :
« Pour moi, je veux un conte véritable,
« Car autrement ce n'est qu'un jeu d'esprit;
« Je ne ris point au récit d'une fable.
« — C'est mon avis, » répond Lise aux yeux doux,
t< Et je vous veux conter une aventure
(( Dont les acteurs, connus de mon époux,
« Le sont de moi, peut-être aussi de vous.
L'AVEU NAIP. 16t
u Mais à l'amour je croirais faire injure
« En divulguant le secret de leurs noms ; ' « Je les tairai pour de bonnes raisons. »
Autour de Lise on se presse, on l'écoute.
, Elle reprend : a Vous connaissez sans doute
« Ce noir séjour, le couvent des Oiseaux?
« Jusqu'à seize ans Rose y fut enfermée.
« Un beau cousin, dont elle était aimée,
« Venait la voir. A travers les barreaux
« Ils échangeaient une même pensée.
tt Cest en prison qu'on bâtit des châteaux.
« Rose au couvent en faisait de si beaux,
« Qu'elle y croyait ; on croit tout à son âge.
a Dans ses châteaux, ou plutôt ses palais,
« Ce beau cousin avait un libre accès.
« Page du roi. Rose en faisait son page
« En attendant qu'elle en fît son mari.
« Paul, c'est le nom du cousin si cKéri,
« Part pour l'armée. Un an après, la belle
16i CONTES RÉMOIS.
tf Était la femme, hélas ! en dépit d'elle,
« D'un laid baron. Pour n'être point rebelle
« Aux volontés de son père inhumain,
a Gardant son cœur. Rose donna sa main.
« Mais un beau jour, au lever de l'aurore,
tt Un officier, par l'Amour introduit,
« A pas de loup s'approche de son lit.
« Rose dormait. Plus matinal encore,
(( L'époux chasseur venait d'aller au bois.
« Notre officier tout botté prend sa place,
« Et dans ses bras Rose entend une voix
c( Chère à son cœur qui lui demandait grâce.
u Rose eût dû fuir^ appeler du secours;
« Rose est sans voix, sans force et sans courage ;
(( Car l'officier était le charmant page,
« Son beau cousin, qui l'adorait toujours.
« A ce moment, qui l'aurait cru? la porte
« S'ouvre avec bruit (notre page imprudent
« N'avait point mis les verrous en entrant) ;
L'AVEU NAIP. 163
« C'est un bouillon que la suivante apporte, a Dans sa frayeur l'officier avait fui.
« Mais à l'acier qu'à sa bottine il porte> « Le drap s'accroche et s'enfuit avec lui.
« Jugez alors, » dit la belle ingénue, a De ma surprise et de mon embarras, « Quand sur mon lit je me vis toute nue. »
A cet aveu que l'on n'attendait pas.
Chacun sourit, et Lise était confuse.
Dans le moment qu'elle cherche une excuse, Au bruit du cor et des chants du baron, Le cerf dix-cors entrait à la maison.