‹ Les contes rémoisChapitre 47 sur 98 · L'AVEU NAÏF · texte numérisé non relu

L'AVEU NAÏF

» C'est un bouillon que la suivante apporte. <i Dans sa frayeur l'officier avait fui. « Mais à l'acier qu'à sa bottine il porte « Le drap s'accroche et s'enfuit avec lui. m Jugez alors, dit la belle ingénue, « De ma surprise et de mon embarras, « Quand sur mon lit je me vis toute nue. » A cet aveu que l'on n'attendait pas, Chacun sourit, et Lise était confuse.

Dans le moment qu'elle cherche une excuse, Au bruit du cor et des chants du baron Le cerf dix-cors entrait à la maison.

Ducs et marquis peuplaient jadis leur cour De damoiseaux, enfants de haut lignage. Qui d'obéir faisaient l'apprentissage Pour mériter de commander un jour.

Dans les combats, près du seigneur, le page

N'avait qu'un maître; au château de retour, Ce serviteur, au cœur jeune et novice, Passait les jours dans un double service, Pour second maître ayant encor l'Amour.

Ce maître-là souvent a maint caprice :

Il est fantasque, impérieux, grondeur ; Mais de sa bouche un seul mot de douceur Fait oublier l'humeur et l'injustice.

Oh ! qu'il est doux cet âge du bonheur ! Je l'ai passé ce temps de l'esclavage; Mais en lisant cette histoire d'un page, Ainsi que moi peut-être mon lecteur Se souviendra des jours de son jeune âge.

Avant d'entrer sur le sol champenois, Le voyageur, qui de Soissons chemine Aux murs de Braine, admire la colline Qui porte encore, au milieu de ses bois, D'un vieux château l'imposante ruine.

LE FAUCON. I7.i

C'étail loujours sur le sommet dc> monts

Que se nichaient, ainsi que des aiglons,

Ces fiers barons qui partageaient la France.

Dans ce donjon, que le temps a noirci,

Un descendant de nos Montmorenci

Sous Henri deux fixa sa résidence.

Jamais seigneur n'aima plus la dépense :

Tout s'y trouvait, chevaux, meutes, faucons.

Jeunes beautés et jeunes échansons.

Tous les plaisirs des champs et de la ville.

Notez encor qu'à ses désirs facile,

L'Hymen avait conduit dans ce séjour

Femme accomplie, et telle que l'Amour

Soir et matin l'enviait à son frère.

Mais la duchesse, à tout amant contraire,

N'aimait personne, excepté son époux.

Ce n'était pas une tendresse extrême :

Chacun de nous sait comme en France on aime,

Après un an, le mari le plus doux.

Le petit dieu qui commande à Cythère S'en courrouçait, et brûlait de ses feux Un jeune page aussi beau qu'amoureux, Faisant sur lui retomber sa colère.

Depuis six mois, en secret consumé,

Il n'attendait que le moment propice

D'ouvrir son cœur à cet objet aimé.

Ce moment vint. L'Amour, toujours complice

Quand il s'agit de tromper un époux,

A d'un tournoi fixé le rendez-vous.

Le duc s'y rend en pompeux équipage ;

Mais Lusignan, c'était le nom du page,

Au premier vent qu'il a de ce départ,

Se met au lit et feint d'être malade.

Il fallait voir vraiment avec quel art

11 sanglotait à chaque camarade

Qui, le croyant souffrant et malheureux.

Le consolait au moment des adieux.

Après doux jours de feinte maladie.

Il est debout et court plein de santé. Je faux : le mal qui tourmente sa vie Est trop réel, quoique la Faculté Parmi ses maux ne l'ait jamais compté.

Ce doux moment après lequel le page Tant soupirait, l'heure enfin de parler Sonne au château : le voyez-vous voler Jusqu'à la porte, et là, perdant courage. Sans voir sa dame à pas lents s'en aller? Mais à son sort l'Amour qui s'intéresse Le pousse enfin jusque chez la duchesse. Elle était seule, et Lusignan, tremblant, A sa pâleur semble un convalescent.

Avec bonté la dame à côté d'elle Le fait asseoir, et lui témoigne un zèle Propre à calmer l'effroi du pauvre amant. Le vermillon reparaît sur la joue

176 CONTES REMOIS.

Où la duchesse a promené sa main :

'< Votre santé, dit-elle, je l'avoue,

« Depuis longtemps me cause du chagrin.

» Cet air rêveur plus encor m'inquiète :

(( N'auriez-vous pas quelque peine secrète ?

« Parlez sans feinte. — Un malheureux amani. n

Répond le page, « occupe ma pensée;

« Car la beauté qu'il aime éperdument

« Est noble et fière, et lui, timide enfant.

« Dès qu'il la voit sent sa langue glacée,

« Et n'ose point parler de son tourment.

(( Il va mourir. — Bah ! reprit la duchesse ;

« Pourquoi se taire et craindre un vain courroux?

« Le tendre aveu de l'amour est si doux,

« Que votre ami de sa belle maîtresse

« Aura merci, j'en ferais la promesse.

« — Eh bien ! je suis cet amant malheureux, »

Dit Lusignan, « et vous devez, Madame,

« Me pardonner, si mon cœur amoureux

u Ose ;i genoux vous déclarer sa flamme. « Si mou amour peut offenser votre âme. « .le suis coupable, ordonnez de mon sorl ; J'attends ma grâce ou l'arrêt de ma mort. »

A ce discours, la noble châtelaine

Soudain se lève, et, d'une voix hautaine.

Commande au page à l'instant de sortir :

« Bientôt le duc aura fait son voyage ;

» Mon premier soin sera de l'avertir

« Du zèle ardent que lui montre son page.

« Sortez, dit-elle, et ne paraissez plus.

« — Vous obéir, dit Lusignan confus.

« Fut et sera toujours ma loi suprême.

« Si, malgré moi, par un fatal aveu,

« J'ai pu blesser celle que mon cœur aime,

« De la venger je prendrai soin moi-même;

« Dans quelques jours vous me plaindrez : adieu ! »

Disant ces mots, il quitte la duchesse,

178 CONTES KÉMOIS.

Se met au lit et forme le dessein De fuir le jour et de mourir de faim. Deux jours entiers, fidèle à sa promesse, L'amant s'obstine à pleurer et jeûner.

D'abord la dame avait de badinage Traité ce vœu ; mais enfin son courage, Qui va croissant, commence à l'étonner.

Dans le château la prompte Renommée

A publié que, du tournoi vainqueur.

Le duc revient, escorté d'une armée

De chevaliers témoins de sa valeur.

Avec fracas déjà le pont s'abaisse

Pour l'écuyer qui vient à la duchesse

De son époux annoncer le retour.

L'ordre est donné de fêter ce grand jour.

Lusignan seul dans ce séjour ne veille

Que pour pleurer, quand, au pied de son lit.

Une voix douce a frappé son oreille.

A cette voix le page tressailli! ;

Il se soulève, et, voyanl sa maîtresse:

Mrs yeux, dit-il, ne me trompent-ils pas'1 ' Kh quoi ! j'aurais, aux portes du trépas. « Le doux plaisir de vous revoir, duchesse? » — Cessez, dit-elle, un discours qui me blesse.

Je vous l'ai dit. Lusigrian, levez-vous! « Venez servir aujourd'hui mon époux ; » Nous l'attendons. Je tairai vos offenses, u Si le devoir ainsi que mes instances « Peuvent enfin vous rendre à la raison. » En soupirant le page lui répond :

« Combien, Madame, à mon cœur il en coûte « A tous mes torts de joindre un tort nouveau ! « Bientôt la mort, qui creuse mon tombeau, « Mieux que le duc vous vengera sans doute ; » Mais laissez-moi me flatter, en mourant, « Ou'au souvenir du plus fidèle amant < Vous daignerez accorder quelques larmes. »

De Lusignan la voix pleine de charmes.

Cette pâleur, gage de son amour, Ses traits charmants, son respect, sa jeunesse. Tout conspirait à vaincre la duchesse, Quand la trompette a, du haut de la tour, De son époux proclamé le retour ; Elle descend, et court à la grand' porte Fêter le duc et sa brillante escorte.

L'on a servi *. nos joyeux chevaliers

De vin mousseux arrosent leurs lauriers.

Le duc en vain des yeux cherchait son page.

Le repas fait, lorsque pour le jardin

Chacun quittait la salle du festin.

La dame à part prend le duc et l'engage

A visiter son jeune serviteur.

Le duc, frappé de l'extrême pâleur

De Lusignan, sur son mal l'interroge.

L'autre d'abord se répand en éloge

Sur les bontés qu'a pour lui sou seigneur; Ml puis, mettant nue main sur son cœur :

Tout est fini; la douleur qui m'oppresse.

Je le sens bien, ne se peut soulager.

— Duc, il vous trompe, interrompt la duchesse. Çà, Lusignan, avant que je confesse La vérité, promettez de manger.

— Vous obéir fut toujours mon envie, Mais à manger je ne puis consentir.

— Eh bien! sachez, il faut que je le die, Que le jour même où vous deviez partir Son mal n'était que feinte maladie ; Que dans ma chambre entrant le lendemain...

— Dans votre chambre ! et qu'y venait-il faire?

— Vous le saurez. Lusignan, pour me taire, Répondez-moi : mangerez- vous enfin?

— Un jour de plus qu'importe que je vive? » Dit Lusignan; « ma blessure est si vive

« Que sans miracle on ne peut la guérir :

(i Laissez en paix un malheureux mourir. » Par tant d'amour la dame est attendrie ; Son but était d'effrayer Lusignan.

Et, s'il se peut, de le rendre à la vie Sans consentir aux vœux de son amant.

Mais tout à coup, changeant de sentiment :

Duc, apprenez, puisqu'il faut vous le dire.

Que Lusignan voulait votre faucon.

A ce dessein j'opposai la raison ; i Mais sur le page elle n'eut point d'empire.

Et depuis lors ce jeune damoiseau

S'en va mourir s'il n'obtient votre oiseau.

— Quoi! dit l'époux, pour un faucon. Madame? J'en aurais cent qu'à mon cher Lusignan Il eût fallu les donner sur-le-champ !

De ce refus mille fois je vous blâme.

— Vous l'entendez, Lusignan, levez-vous; Je vous promets l'oiseau de mon époux, n

De Lusignan figurez-vous l'ivresse,

LE FAUCON. ix:t

Ami lecteur, quand la bonne duchesse, Peut-être moins pour tenir sa promesse Que par amour, lui lit le lendemain Don de l'oiseau dont il avait si faim.

Page 1