LE BON MÉNAGE
D'où vient que Reims est la ville où l'Amour Avec l'Hymen fait le mieux ses affaires? C'est que, régnant ensemble ou tour à tour. Ils sont unis comme il sied à des frères.
Au sieur Goussot, riche et vieux président,
La jeune Alis pour femme fut donnée.
Elle eût voulu que le dieu d'hyménée
Lui donnât Paul, jeune et beau commandant :
L'avare Hymen, qui ne voit que l'argent,
Refusa Paul. Lors, en femme prudente,
Prenant l'époux, elle garda l'amant.
Ce qu'elle fit, mainte dame à présent
Le fait à Reims sans être présidente.
Dans le quartier par le noble habité
Le président avait sa résidence ;
Hôtel fort triste et fort peu fréquenté
Avant qu'Alis ne l'eût par sa présence
Rendu vivant. A ses pieds la beauté,
Mieux que l'aimant, jeune ou vieux nous attire.
Il est si doux d'être sous son empire
Que je renonce à vivre en liberté.
Le président aimait le jardinage,
Goût ordinaire aux hommes de son âge.
LE lio.N MÉNAGE 199
Dans le jardin un chalet isolé
Servait aux fleurs. L'Amour en prit la clé
Pour ses amis, et Paul en fit usage.
Là, loin du bruit et des regards jaloux, Nos deux amants gardés par la soubrette, Fille à prix d'or qu'on rend sourde et muette. Du paradis prenaient les avant-goûts.
Sur ses vieux jours Alis sera dévote ; Car. étant jeune, elle a du paradis Pris le chemin. Filles, mettez en note Qu'on n'y va point avec de vieux maris.
Nul n'est exempt de soucis dès qu'il aime ; L'amant heureux n'en a-t-il pas lui-même ? Paul attendait un soir au rendez-vous : Les yeux fixés sur la chambre où demeure La présidente, il s'en prend à l'époux, Il le maudit. C'est un siècle qu'une heure. L'heure suivante il se croyait trahi.
Son cœur, blessé d'une si longue attente.
Accuse Alis. quand il voit près de lui
Une fillette à la mise élégante.
Dans son maintien et sous son air fripon
On reconnaît l'office et le salon :
C'était d'Alis la jeune carriériste.
« Ah ! monsieur Paul, ma maîtresse est bien triste
« De vous savoir la nuit seul en ce lieu.
« Du président elle fait la partie.
« Je viens, par ordre, avant la fin du jeu.
« Quelques moments vous tenir compagnie. »
Paul tout d'abord maudit le messager :
C'était Alis qu'il voulait et non Lise.
Mais il regarde et puis il se ravise.
11 fait l'aimable et demande un baiser.
Lise est d'humeur à ne rien refuser ;
Paul en profite, et le galant sur place
S'y prit si bien que son chagrin s'efface.
Fiez-vous donc à la fidélité
LE BON MENAGE i"\
Do vos amants, femmes jeunes et belles, Puisque l'attraii d'un |)eu de nouveauté Snilil souvent pour les rendre infidèles.
Lise a l'hôtel, les adieux étant laits. Rentre en courant. Mais déjà les valets Couvraient les feux et soufflaient les bougies. Le président . à la fin des parties, A du sommeil ordonné les apprêts.
Tout magistrat se couche de bonne heure. Souvent Alis dans le salon demeure Laissant l'époux se mettre seul au lit. Mais pour ce soir il le lui défendit.
Car il avait quelque chose à lui dire. Ce quelque chose, un autre l'aurait dit Mieux que l'époux : notre amante en soupire. « Adieu, dit-elle, adieu le rendez-vous. » Lise, au coucher que son devoir réclame. Entrait sans bruit au moment où l'époux
Avec humeur disait : « Morbleu! Madame,
« Dans un bon lit on est mieux qu'à genoux.
« Ce soir, de grâce, abrégez la prière,
« Vous finirez demain votre oraison.
« — Demain? Monsieur, et pour quelle raison? »
Dit au mari la jeune chambrière.
Fille ayant droit de tout dire et tout faire.
« Laissez chacun accomplir son devoir ;
« Et vous, Madame, ici l'on vous chagrine ;
« Allez prier dans la chambre voisine.
« Votre oraison sera courte ce soir, a
Un bon avis ne doit tomber à terre.
La présidente, aussi vive et légère Qu'est un oiseau quand il vole à son nid. Court au jardin où l'amour fit son lit. Mais il est vide. Alis revient chez elle Sans se presser, pour que l'époux dormît. Sans bruit elle entre, et voit son infidèle