LA CHRONIQUE PARISIENNE
Ah! les Contes rémois! vite la plus belle reliure, le plus visible rayon! Quoi! si longtemps et si injustement
si H LES CONTES RÉMOIS. 310
enfoui dans la susdite muraille un si charmant volume, ,nlui-;ilil(> pour les yeux, aimable pour l'esprit : dÔ9 contes dont serait jaloux La Fontaine; — des dessins dont aucun autre livre ne se pourrail parer, Mejasonier Bigné en toutes lettres trente-quatre fois!
On dit que ce livre, qui sera un jour une des plus curieuses raretés que se disputeront à prix d'or les bibliophiles, a coûté 40,000 francs à sou auteur! 40,000 francs, sans compter bien du talent, dirais-je, si ce talent coûtait au comte de Chevigné;.., ce qui n'est pas, assurément, tant ce talent semble facile!
L'auteur, qui s'est allié à une famille célèbre en Europe, — en Russie surtout, — l'auteur, qui est beaupère d'un Mortemart, a rassemblé dans ce précieux volume les traditions comiques et les histoires grasses, les bons contes et les bons mots de nos aïeux, et il les a rimes avec un art dont plus d'un poëte de profession s'est montré jaloux. D'abord le comte de Chevigné n'avait rimé que pour s'amuser, ou pour amuser quelques amis ; mais bien des gens étant peu à peu entrés dans la confidence, on a pressé l'auteur d'imprimer ses contes, et, s'y décidant, il a voulu en faire un livre qui, déjà charmant, ingénieux et brillant par le fond, fut splendide par la forme. Il a donc, on ne sait comment (ou plutôt on le sait bien!) obtenu de Meissonier ces trente-quatre dessins qui sont des merveilles, et ils ont été gravés par une pointe des plus habiles avec un bonheur parfait. Chacun d'eux a décoré un conte, et, après avoir regardé, on lit. Cette lecture ne cause pas à l'esprit une moins agréable
jouissance, car après le dessin du maître vient un récit, qui est aussi celui d'un maître par le tour facile et rapide, l'expression claire et élégante, le bien trouvé du mot ou du trait.
Sans doute la matière est souvent scabreuse;... car nos pères y allaient à pleine plume sur les traces du maître Boccace, quand ils trouvaient à narrer quelques-uns de ces gais récits qui ne sont pas destinés à faire suite à Bérquin! Mais M. le comte de Chevigné sait que le goût actuel a des bornes qu'il ne faut point tenter de reculer, et son livre, écrit pour les hommes, ne risque point de s'égarer en d'autres mains. Les Contes rémois sont doncune des raretés de l'art typographique moderne, et nous leur offrons la mention due aux œuvres originales dont la place est tout à part dans le flot de publications que chaque année apporte et emporte.
Jules Lecomti:.
Jeudi 6 janvier 1859.