‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 70 sur 112 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

qu'on peut avoir soif d'autre chose que de vin et d'eau-de-vie. S'étant aperçu qu'un des constables lirait de sa poche une gourde qui paraissait bien remplie , il essaya d'entamer avec lui la conversation sur le pied de- l'amitié et de la confiance. Celui-ci, d'une voix rude, se borna à répondre : « Marchez. » Le malheureux Thiny Field se vit €louc oblige de renoncer à épancher ses douleurs dans le sein des hommes de la police. Accablé de chaleur et de fatigue, couvert de poussière et mourant de soif, agité par l'idée de la volée de coups de fouet qu'il avait en perspective , et, pour comble d'amertume, incompris par ses gardiens, il tomba dans im abattement silencieux qui dura jusqu'à son arrivée au poste.

La nuit était close lorsque les deux prisonniers y entrèrent. L'exécution fut remise au lendemain matin. On mit sous clef, dans la même cellule, Thiny et son compagnon. Celui-ci était en proie aux plus sombres appréhensions ; mais , doué d'une nature énergique , il concentrait ses terreurs en lui-même, n ne fit pas la moindre attention aux avances réitérées de son confrère en infortune. Ni l'un ni l'autre ne dormit sur le plancher qui leur servit de lit. L'imagination de Thiny lui représenta, pendant les longues heures de son insomnie , tous les genres de sensations que peut donner à un homme impressionnable le contact

de lanières de cuir appliquées à tour de bras sui les épaules. Le jour le trouva ooudié sur le veatre. Cette position, qu'il avait prise instinctivement, indiquait sans doute la pensée de s'habituar à en garder une semblable pendant plusieurs senminés.

Vei's buit heures , on tira nos deux pati^its de leur prison. Les préparatifs étaient Mts pour Vexécution de la sentence, les soldats en ligne, les autorités réunies. L'exécuteur, choisi parmi les plus robustes convicts , s'occupait déjà à dernier les tresses du redoutable chat à neuf queues. On procéda à la lecture de l'arrêt.

Mais l'agent s'interrompt subitement : il est arrivé à l'endroit où le nombre des coups doit être spécifié; or ce nombre manque. Soit émotion, soit calcul, le magistrat, en rédigeant la sentence , a omis le chiffre terrible que le prisonnier connaît trop bien. Impossible de donner cofliTS à l'exécution. Vainement les constables affirment qu'ils ont entendu le magistrat quand il a i*endu son arrêt ; il a dit très-distinctement : Cent coups. La parole des constables ne peut iemr lieu de sentence écrite. Le châtiment sera suspendu, et le prisonnier sera reconduit devant le juge pour voir réparer l'omission qui a été conunise. Six lieues à faire avec la perspective d'^e fouetté, quoi qu'il arrive, au terme du voyage! Encore

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une journée d'angoisse mille fois plus craelle que la piHiition même«

Le prisonnier a dit ensuite que jamais il ne perdrait le souvenir de ces deux jours et de la nuit passée dans l'attente de son supplice. Qu'on juge de la position du pauvre Field ! Personne ne s'occupait de lui; on le traitait exactement de la même manière que son compagnon d'infortune; et, quand le triste cortège se remit en route , les oonstables l'enmienèrent tout naturellement sans qu'il osât protester. Une pensée terrible se présenta alors à son esprit. Puisqu'il partageait les vicissitudes de l'autre prisonnier , était-il donc destiné à subir le même châtiment ? Quoi ! cent coups de fouet ! cent coups ! car il avait fort bien entendu le juge prononcer cet arrêt effrayant. A cette supposition, une sueur froide baigna tous ses membres, ses yeux se voilèrent, il sentit faiblir ses jambes; pendant im moment il fut incapable de faire un seul pas. Mais un coup de crosse de fusQ, appliqué à la naissance des reins, lui rendit heureusement l'élasticité nécessaire, et il oublia sa fatigue quand il entendit un des constables jurer qu'il se servirait de la baïonnette au heu de la crosse, si le prisonnier n'avançait pas.

La course était longue. Trente heures d'inquiétudes et d'insomnie , jointes à une marche pénible sous les rayons brûlants du soleil , suffisent pour

abatlre riiomine le plus vigoureux. Quand les deux prisonniers parurent sous les fenêtres de Campbell , le lendemain , au moment où nous achevions notre dîner, leur physionomie portait l'empreinte d'un complet ^affaissement physique et moral. Leurs gardiens avaient une expression de lassitude et de mécontentement. A les voir ainsi venir la tête basse et l'air plus penaud les uns que les autres , on am-ait cru que la même flagellation avait été distribuée à tous avec une entière impartialité.

Nous nous levâmes de table pour les recevoir, et j'avoue que je me sentis très-soulagé en apprenant le motif de leur retour. 11 me semblait impossib^ que le magistrat maintînt la première sentence, et. en effet, après avoir adressé au prisonnier une allocution convenable et la recommandation de changer de conduite, il le renvoya simplement à son maître.

Le convict était parti en remerciant le juge; les constables avaient été envoyés à la cuisine pour prendre une réfection dont ils devaient avoir grand besoin. Field était resté seul et debout à l'entrée de la salle, attendant qu'on décidât de son sort. Sa contenance était tellement piteuse que nous par* tîmes d'un éclat de rire unanime.

« Que faites - vous là , dans cette posture , mou pauvi'e Field ? dis-je enlîn à Thiny.

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