CHAPITRE II
A ces dernières paroles, la physionomie de Bob se contracta, et pourtant ce malheureux avait redouté une peine plus forte. Un robuste marin, désigné par le capitaine, s’approcha alors de Bob; il tenait à la main le redoutable martinet à neuf lanières de cuir, qu’on a l’habitude, dans les rangs de la flotte, d’appeler le chat à neuf queues. Le charpentier du navire apporta un triangle de bois auquel le patient fut attaché les bras étendus. On avait préalablement mis ses épaules à nu.
Pendant ces préparatifs, les convicls échangeaient entre eux des regards craintifs. Pas un mot ne fut prononcé; chacun suivait dans l’immobilité la plus complète les incidents du drame. Le capitaine Brown fronçait le sourcil et s’entourait d’un nuage de fumée plus épais que d’habitude. Le docteur était triste , mais ferme. Quant aux soldats et aux matelots, ils étaient tous partisans de Paddy, et l’expression qu’on pouvait lire sur leur visage était celle de la curiosité, sinon de la satisfaction.
L’exécuteur passa entre ses doigts les fatales courroies, puis il leva le bras. Le fouet tomba. Neuf lignes bleuâtres marbrèrent les épaules du patient, qui fit un soubresaut et tressaillit de tous ses membres. Un frémissement général courut dans les rangs des convicts , mais aucun d’eux ne bougea. Au second coup, le patient poussa des cris et se tordit dans ses liens. Bientôt les cris se changè-
rent en hurlements. Le sang avait jailli et teignait les tresses de cuir. Des cris , Bob passa aux supplications, puis l’abattement succéda à ses convulsions, et l’exécution s’acheva au milieu d’un silence solennel. On détacha le malheureux , dont la tète était penchée sur une épaule , et qui haletait. Le docteur lui lava de ses propres mains le dos; il étancha le sang et versa sur les plaies une eau astringente propre à hâter la cicatrisation et à rafraîchir la partie malade; puis, d’après ses ordres, Bob fut conduit dans son cadre, où il resta plusieurs jours étendu sur le ventre, sans répondre un seul mot aux consolations de ses camarades.
Cette flagellation , et surtout l’appareil dont elle avait été entourée, firent une profonde impression sur tous les esprits. Chacun , dans le cours de cette journée , accomplit ses devoirs en silence. Les matelots formaient des groupes où ils échangeaient quelques paroles à voix basse. Le docteur montrait sur son visage une émotion pénible. Le capitaine Brown n’ouvrit pas la bouche jusqu’au soir, si ce n’est pour donner des ordres avec une concision plus grande encore que d’ordmaire, et pour rejeter la fumée de sa pipe, qui brûla toute la journée avec l’activité d’une forge. Quant aux convicts, ils étaient, sous l’empire d’une terreur profonde , qui se manifestait diversement selon le caractère des individus. Les plus roués se montraient