CHAPITRE III
teille de claret indigène frappé dans la glace, en guise de digestif. Quand vint le moment de payer l’écot, je fus étonné de trouver beaucoup de modération dans la taxe que nous avait imposée l’ordonnateur de ce confortable dîner.
Que devais -je faire pour passer ma soirée?
Entrer au café et lire un article du Times; louer une stalle au théâtre ; me promener dans le Jardin des Plantes, rendez-vous quotidien de la fashion? En l’état de bonne humeur où le dîner m’avait mis, la lecture du Times , et même celle du facétieux Punch, ne m’offrait qu’une perspective de plaisir très-médiocre. Le théâtre me semblait plus attrayant, mais il était encore trop tôt pour m’y rendre. Je dirigeai mes pas vers le Jardin des Plantes.
Une musique militaire y récréait les esprits de nombreux promeneurs ; cette harmonie qui se répandait sous les ombrages pénétrés par le soleil couchant avait quelque chose d’électrique. Je ne connais rien de plus enivrant qu’une musique exécutée dans un beau jardin au moment où l’ombre commence à descendre sur la terre. A cette heure solennelle , l’âme est ouverte aux plus douces émotions, et il semble que les sons harmonieux d’un orchestre sont la voix de la nature qui , avant de s’envelopper de ses voiles nocturnes pour se livrer au repos, adresse un hymne d’actions de grâces au Créateur.
Mais à quels écarts mon imagination s’abandonne- 1- elle ? La foule qui se pressait dans les vertes allées du jardin n’était rien moins qu’accessible à de telles impressions. La critique des toilettes et des attelages absorbait toutes ses facultés. Sidney est la ville par excellence sous le rapport de l’équitation. Vers le soir on voit des escadrons de cavaliers traverser les rues et parcourir les promenades publiques. Les chevaux sont à bon marché, et il n’y a pas un boutiquier, y compris les tailleurs et les fabricants de chaussures, qui ne monte le soir sa rossinante et ne la fasse galoper et caracoler parmi les fashionablcs.
Au milieu des groupes babillants et rieurs, j’errai seul en ma qualité d’étranger et d’inconnu, jusqu’à l’heure où le disque du soleil disparut en jetant sur les toits de la ville un dernier rayon d’or. En me retirant j’embrassai d’un coup d’œil les merveilles de la civilisation qui m’entouraient, et j’eus peine à rester convaincu que , moins de soixante ans auparavant, l’emplacement de Sidney n’était qu’un vaste désert parcouru par des peuplades barbares.
Parlerai-je du théâtre? On y jouait la comédie de Shakspeare intitulée : Tout est bien qui finit bien. L’assistance était nombreuse et la galerie turbulente comme à l’ordinaire. Chaque spectateur était endimanché; mais on n’avait pas besoin de lor-