CHAPITRE IV
Débarquement. — [Régime de la prison. — Emploi des déportés au service du gouvernement.
Le lendemain , au lever du jour, je retournai à bord de notre navire. Le secrétaire général du gouvernement y était attendu ; il devait passer en revue nos convicls et les interroger séparément. L’objet de cette visite est surtout de connaître la profession de chaque déporté. Les ouvriers sont retenus en général pour les travaux du gouvernement ; les individus de professions sédentaires , clercs, commis, entrent au service des particuliers. Les paysans , et , en outre , tous les déportés appartenant à cette nombreuse classe de gens qui n’ont jamais exercé aucun état et qui ont toujours vécu d’industries illicites, sont destinés à passer dans l’intérieur comme gardiens de troupeaux et garçons de ferme.
L’ambition des convicts est de demeurer à Sidney. Ils emploient toutes les ruses imaginables, soit pour dissimuler leur profession, s’ils sont ouvriers, soit pour se donner un état qu’ils n’ont
jamais exercé réellement. De son côté, le secrétaire du gouvernement, aidé par l’ingénieur en chef et par d’autres agents supérieurs, s’efforce de connaître la vérité par de longs interrogatoires. Un tableau détaillé contenant les noms , la profession et les antécédents de chaque déporté est adressé d’avance à l’autorité locale par le gouvernement métropolitain. Ce document sert de contrôle aux réponses des convicts. L’un des stratagèmes employés par les convicts pour échapper au service du gouvernement, consiste à se faire réclamer par les déportés émancipés de Sidney. Il se trouve toujours à propos pour l’usage des convicts des pères, des frères, des cousins prétendus qui sont prêts à affirmer par serment leur parenté d’occasion. Sidney fourmille de vieilles coquines qui. à l’arrivée des déportées du sexe féminin, remplissent très-convenablement, pour quelques schellings , le rôle de tendres mères.
Un jour, le secrétaire du gouvernement vit sur le pont deux femmes assises , enlacées dans les bras l’une de l’autre et répandant une prodigieuse abondance de larmes. Il les questionna, et la plus âgée répondit d’une voix entrecoupée de sanglots que l’autre était sa fille chérie , inopinément retrouvée après une séparation de plusieurs années. La tenue de cette femme était décente ; ses manières annonçaient une certaine éducation , et ses larmes étaient
si vraies en apparence que le fonctionnaire se sentit louché. Il exauça les vœux de celte excellente mère en lui rendant sa tille. Mais peu de temps après , on lui apprit qu’il avait été dupe d’une comédie, et il fut obligé de séparer ces deux femmes, car la plus âgée avait rendu la plus jeune à l’ancien métier qu’elle avait exercé dans les nies de Londres.
A la suite de l’inspection du secrétaire général, il se trouva que nous n’avions à bord aucun ouvrier des professions qu’utilise le gouvernement de la colonie. Les maçons, les charpentiers, les forgerons sont presque toujours retenus pour le service public. Il n’y eut pas un seul de nos coquins qui voulût avouer des talents en ce genre. A les entendre, ils n’étaient bons qu’à faire des domestiques. Le plus lourdaud de nos paysans d’Irlande voulait se faire passer pour valet de chambre, et un gaillard taillé en Hercule, haut de près de six pieds, jura qu’il avait été groom à liOndres. Les trois beaux esprits de la troupe , Nelson, Wellington et Blücher, se donnèrent modestement la qualité d’employés , et Bob , qui venait le dernier, voyant que ses camarades avaient pris les autres qualifications qui eussent été à sa convenance, répondit effrontément au fonctionnaire qui lui demandait son état : « Je suis homme de lettres. » Le drôle avait une tète de boule-dogue.