CHAPITRE VII
Vie des déportés placés dans les fermes au service des colons.
Nos chevaux étaient lions et promettaient de nous conduire en peu d’heures à la ferme de Campbell, éloignée d’environ quarante milles. La matinée avait été fraîche; mais vers midi la température s’éleva tout à coup ; en peu d’instants la chaleur devint accablante. Ces changements subits sont ordinaires en Australie. Il était prudent de ménager nos montures si nous voulions arriver le jour même à notre destination. Nous aurions pu sans doute nous arrêter dans l’après - midi chez quelque colon et y recevoir l’hospitalité. Dans l'intérieur, cela se fait sans aucune espèce de cérémonie. Un voyageur arrive; il conduit son cheval à l’écurie et il se présente sans savoir même le nom du propriétaire. Il y a toujours dans la maison , en fait de provi sions, des côtelettes, du pain et du laitage; mais la société est fort mêlée dans ces districts éloignés. Le caractère des habitants y est souvent suspect.
Une bonne éducation n’est pas ce qui les distingue en général. Mon compagnon préféra faire rafraîchir nos chevaux dans la première auberge.
Les établissements de cette espèce sont en petit nombre; car on les consacre surtout au débit de liqueurs fortes, et l’ivrognerie n’est que trop répandue parmi les conviets placés au service des colons. Le gouvernement n’octroie donc de patentes aux cabaretiers qu’avec upc grande répugnance et une grande réserve, sachant bien que leur industrie est un des éléments les plus actifs de démoralisation. Leurs maisons, élevées sur le bord des routes, sont de véritables enfers : rendezvous de tout ce qu’il y a de pire dans la population ; théâtres de méfaits et même de crimes de toute espèce. Cependant Campbell aimait encore mieux s’y arrêter une heure que d’entrer dans l’habitation de certains colons, où il eût fallu passer la nuit.
Dès que nous eûmes découvert une de ces tavernes, notre premier soin fut de nous assurer que nos armes étaient en bon état et prêtes à servir. Nous en étions encore éloignés de deux cents pas, lorsqu’un bruit indescriptible frappa nos oreilles. Ce bruit augmentait à mesure que nous approchions ; c’était un mélange de cris , de trépignements, d’éclats de rire et d’imprécations. Personne ne vint à notre rencontre. Après avoir attaché nos chevaux à un arbre, nous pénétrâmes
dans la première pièce, qui était entièrement vide; mais une porte intérieure nous mit en présence des hôtes de la maison, qui se livraient à un divertissement singulier. Ils étaient six au milieu d’un nuage épais de poussière, engagés dans une lutte à coups de poing sans aucun motif de querelle et pour la seule Satisfaction de leur goût de pugilat. Ils frappaient à tort et à travers sur celui qui se trouvait. le plus proche, avec une impartialité évidente. Il est inutile d’ajouter que ces singuliers combattants étaient tous irlandais. A notre grande mortification, Paddy figurait au premier rang des boxeurs. Son poing tombait sur la tète de ses amis avec la lourdeur du marteau sur l’enclume. Ce n’était qu’ oreilles déchirées, dents cassées , visages ensanglantés. Paddy lui - même avait autour de l’œil droit un arc-en-ciel formé par le sang extravasé.
Notre apparition fit l’effet du spectre de Bnnquo : l’hôte se détacha du groupe des combattants, et, de son côté, Paddy vint nous saluer en s’essuyant le front avec sa manche. Les autres suspendirent leur exercice.
« Que Dieu vous bénisse! monsieur, dit Paddy en s’adressant au docteur, sans aucune espèce de confusion apparente. Nous vous attendions de jour en jour, et cependant je ne croyais pas que votre retour dût être si prochain.