CHAPITRE VII
tige, tournait avec une rapidité effrayante. Incapable de garder son équilibre au milieu d’un tel désordre de la nature, il fit un saut périlleux qui aurait eu un succès fou sur un théâtre, et il tomba lourdement sur le sol , privé en apparence de tout sentiment, et sans bouger plus qu’un terme.
Il demeura dans cette posture pendant douze ou quinze minutes ; c’est seulement alors qu’ après avoir fait entendre un nouveau gémissement, il renouvela sa lutte avec la terre, où il était étendu, pour se remettre sur ses pieds. Il réussit enfin, et il ouvrit des yeux tout étonnés de voir l’horizon qui se déroulait autour de lui, cherchant à comprendre comment il se trouvait dans une chambre à coucher si vaste.
Toutefois, comme il avait par hasard choisi ses quartiers pour la nuit dans un champ qui bordait la route conduisant à la ferme de Campbell , il put, malgré la confusion de ses idées et le trouble de sa vue, discerner la direction qu’il avait à prendre pour se rendre chez lui. Jamais navire n’a éprouvé plus de difficultés à suivre son chemin en louvoyant contre vent et courant contraires que n’en eut Thiny en s’efforçant d’avancer sur la route. La terre continuait à tourner devant ses yeux ; il lui semblait que les arbres dansaient avec d’étranges contorsions. Il se sentait lui-même d’une légèreté extraordinaire, sa tête lui paraissait une plume ; parfois
il croyait s’élever au-dessus du sol et nager dans l’air. La conséquence de ces sensations fut une nouvelle chute, et on le vit battre la route avec ses deux mains, comme si le gouvernement l’eût payé à la journée pour la macadamiser.
Il est vrai qu’en beaucoup d’endroits elle n’eût que gagné à cette opération.
C’est en ce moment que nous arrivâmes tous les trois sur le Ihéàlre de ses évolutions.
« Holà! mon brave, s’écria Paddy en le tirant par la manche ; holà ! qu’avons-nous ici ? Voici, parbleu, un ivrogne réduit à l’état de véritable brute. Levez-vous , ou l’on va vous marcher sur le corps. Sur ma vie, c’est Thiny Field ! Est-ce bien vous, ou quelqu’un vous a-t-il emprunté votre.... comment appelez-vous cela? Est-ce une redingote, un habit ou une blouse?
— Ce n’est pas moi, répondit Field d’une voix languissante. Êtes-vous un policeman?
— Allons, allons, Thiny; où diable vous êtesvous enivré à ce point?
— Je ne suis pas ivre; je commence précisément à me trouver dans un état de sobriété tout à fait satisfaisant. Je vous dirai même que j’ai soif.
— Nous n’aurons pas là -dessus de querelles, mon vieux compagnon : on ne convient jamais de ces choses-là; mais, le ciel me pardonne! je n’ai jamais vu un homme dans l’état où vous êtes. Quelle