CHAPITRE Y III
choire pour raccourcir ta langue maudite. Allons , enlève les armes. »
Le compagnon fashionable du bushranger, comprenant toute l’importance de cette injonction, s’avança vers la table. Il y prit mes pistolets, qu’il mit dans la ceinture de son pantalon , et ma carabine, dont il parut d’abord assez embarrassé. Ses yeux erraient autour de l’appartement; ils s’arrêtèrent enfin sur une carafe, dont il versa le contenu dans le canon de mon arme. Il posa ensuite dans un coin ce fusil devenu inutile , et dit en se tournant vers moi :
— Je serais désolé, monsieur, de vous priver de cette bonne carabine. Mon digne ami, Buchan Cbarley, n’aurait pas manqué de la fausser; mais moi je n’aime pas à commettre des dégâts superflus, et j’aurais le plus vif regret de vous laisser de notre visite un souvenir désagréable. »
Pendant ce temps, Buchan avait sauté dans la chambre. Il repoussa si rudement son compagnon que celui-ci faillit tomber, et, s’adressant à moi, il allait sans doute me faire quelque menace grossière, lorsque je reconnus en lui l’un des déportés que nous avions amenés en Australie sur le Gouverneur -Macquarie. L’étonnement m’arracha une exclamation :
« Eh quoi! c’est vous, Bob? »
Le bushranger parut surpris et mécontent de
voir son identité constatée. A ce premier sentiment se joignit une espèce d’embarras , lorsqu’à son tour il me reconnut ; puis ses yeux s’allumèrent; le souvenir du châtiment qui lui avait été infligé, à la suite de sa querelle avec Paddy, lui revint à l’esprit. Pour la première fois alors il avait senti ses muscles tressaillir sous le fouet. C’était son début dans une carrière où le crime et la répression se suivaient alternativement, et n’avaient cessé de progresser jusqu’à ce moment où, parvenu au dernier échelon du crime, il n’avait plus d’autre perspective que la corde et le bourreau. Je suis convaincu qu’il eut un instant la pensée de se défaire de moi, pour se venger d’abord, et ensuite pour débarrasser son chemin d’un témoin dangereux. Une intervention inattendue me sauva.
Mme Barrv avait suivi toutes les péripéties de cette scène avec le calme d’un courage éprouvé ; elle comprit les sentiments qui agitaient l’àme du brigand, et se bâta d’y faire diversion :
« Est-il possible que je vous retrouve dans une telle situation, Bob? dit-elle. Est-ce là le fruit de nos bontés pour vous et des conseils de notre pasteur? »
Le bushranger tressaillit à celte voix , et quand Mme Barry, s’avançant vers lui, sortit de l’ombre où elle avait été placée jusqu’alors , toute trace d’intention violente et haineuse disparut de sa phy-