‹ Les convicts en AustralieChapitre 93 sur 119 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

— Je vais donc me faire conduire à l’écurie, dit le bushranger. Voyons, toi, ajouta-t-il en saisissant par le collet notre ami Thiny Field qui tremblait de tous ses membres ; conduis-moi et hâtetoi, si tu ne veux que je te fasse sentir l’aiguillon de mon poignard. Et toi, conlinua-l-il en se tournant vers son compagnon, tâche d’oublier pour un moment ton métier de baladin et de cesser tes grimaces. Tiens monsieur en respect, ou sinon il vaut autant apprêter ton cou pour la corde. »

Il sortit; son compagnon mit à son tour sa carabine en joue avec une résolution que n’aurait pas fait supposer l’alfectation habituelle de ses manières. Le premier coup d’œil jeté sur cet homme suffisait pour convaincre que la nécessité le rendrait criminel et qu’il verserait le sang avec autant de calme que Bob lui-même. Désarmé comme je l’étais, la lutte avec le bushranger m’aurait été désavantageuse; d’ailleurs elle eût profondément affligé Mme Barry. Ces idées qui se succédèrent rapidement dans mon esprit me dictèrent ma conduite. Je m’assis en croisant les bras :

« Vous pouvez, dis -je au bushranger, vous épargner cette position fatigante, je n’ai pas envie de vous retenir ici de force. Tout mon désir est que vous en partiez le plus tôt possible. ••

Le bushranger posa aussitôt son arme à terre , sans la lâcher bien entendu.

« Entre gens d’honneur, dit-il, la parole suffit. C’est un avantage que les gentlemen comme vous et moi ont sur des êtres vulgaires et grossiers comme ce Charley. Avez-vous remarqué avec quelle brutalité il m’a poussé ? Dans mon jeune temps , il n’en aurait pas fallu davantage pour que deux gentilshommes missent l’épée à la main. Tout dégénère. Depuis longtemps j’avais formé la résolution de me séparer de Charley à cause de sa vulgarité. Cette fois , il a comblé la mesure ; décidément je le quitte. »

En disant ces mots , il prit une pose théâtrale et se mit à déclamer le passage suivant de Shakspeare : « Il faut que je sois maudit, pour toujours voler en compagnie de ce filou-là ; allons , je ne doute plus que, malgré tout, je ne meure de ma belle mort, si j’échappe la corde pour l’avoir tué. Il y a un siècle que je me dis tous les jours et à toutes les heures , que je veux renoncer à sa compagnie, et cependant j’en suis ensorcelé ; oui, je veux être pendu si le scélérat ne m’a pas donné quelques drogues qui me forcent à l’aiiner; je veux être le plus grand coquin qui n’ait plus pour mâcher qu’une dent dans la bouche , s’il ne vaudrait pas autant devenir honnête homme et quitter ce drôle-là, que de boire bouteille. Malédiction sur les voleurs quand ils ne s’entendent pas et qu’ils ne sont pas de bonne foi l’un avec l’autre! »

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