CHAPITRE VIII
puces de boiles portées sur des chariots. Pendant toute la durée de la nuit, des insectes venaient par milliers nous sucer le sang. Autour de nous, pas un regard consolateur, pas un signe d’affection. Les souffrances des uns semblaient au contraire faire la joie des autres, car l’excès de la misère rend cruel. Point de nouvelle du pays natal ; nul témoignage du souvenir de notre famille et de nos amis; aucun espoir de changement.
C’était l’enfer, et pis encore , un enfer monotone et ennuyeux. La lâcheté seule ou la faiblesse pouvait accepter avec résignation un sort si affreux.
« Je ne veux pas faire ici l’éloge des hommes que la société repousse ; mais ce n’est pas blesser la morale que de constater la fréquente énergie de leur caractère, leur courage et la vigueur de leur constitution. En temps de guerre ou dans un âge de féodalité, par exemple, bon nombre de ces individus se seraient signalés , et. ils auraient peutêtre acquis de la renommée et de la fortune.
« Dans le nombre, j’avisai deux individus qui me parurent capables de me seconder : John Anderson, de Londres, et Thomas Dirck, du Cumberland. John Anderson, de race écossaise, démentait son origine en ce qu’il n’y avait, dans son caractère, aucune trace de parcimonie. Loin de là, après avoir dissipé son patrimoine, il avait encore , disait - on , dépensé pour son propre
usage l’argent d’une caisse publique dont le gouvernement avait eu l'imprudence de lui confier la garde. Grand, taillé en Hercule, les cheveux roux, les pommettes saillantes et les muscles partout accusés , il était d’une vigueur extrême ; il eût brisé une barre de fer et rompu les côtes d’un cheval en le pressant avec les genoux. C’était un homme sans éducation, dont l’énergie sombre et concentrée me parut devoir éclater facilement. Il s’était donné plusieurs noms. Après sa condamnation et durant son voyage d’Angleterre en Australie, on ne l’appelait pas autrement que Bob. Aujourd’hui , ses compagnons de chaîne le nommaient Buchan Charley. Le vrai nom de son père était Anderson.
« J’avais remarqué une certaine liaison entre cet homme et Dirck. Je sus bientôt qu’ils avaient fait partie du môme convoi de déportés. Dirck , surnommé Bliicher , était mince , brun et vif ; il avait la figure en lame de couteau , le nez pointu et une tinesse de renard. Il aurait évité de tuer un homme de ses propres mains ; mais , pour deux pence, il l’aurait envoyé , par ses avis trompeurs, à une mort certaine. Il avait été domestique d’un acteur célèbre , et, profitant de l’absence de son maître, un jour de première représentation au théâtre de Haymarket, il avait mis le feu à l’appartement après en avoir enlevé les objets pré-