‹ Les convulsions de Paris: Les prisons pendant la communeChapitre 14 sur 52 · LE PRÉSIDENT BONJEAN. G · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT BONJEAN. G

Deux foi's on essaya de sauver M. Bonjean. Deux fédérés avaient été arrêtés ; leurs camarades adressèrent à Raoul Rigault ime lettre pour obtenir leur mise en liberté. Le recto et le verso de la première page seuls étaient occupés par la supplique ; sur le recto de la page blanche, Rigault écrivit : Ordre de mettre en liberté les deux détenus ci-contre désignés^ et envoya ce lever d*écrou au greffe du Dépôt par un planton. L'on vit immédiatement le parti que Ton pourrait tirer de ce mandat mal libellé, où les noms n'étaient pas indiqués, et qui, en fait, constituait un blanc-seing ; il suffisait de faire disparaître le corps même de la lettre et d'écrire deux noms au-dessus de la phrase de Rigault pourjustifier une levée d'écrou. On alla trouver M. Bonjean et on lui expliqua qu'il était facile de le faire mettre en liberté. Le prisonnier répondit : « Je ne veux compromettre personne ; mon évasion serait le signal du renvoi de tous les employés du Dépôt et de leur remplacement par des gens dangereux. » Une fatalité singulière empêcha son transfèrement à la Maison municipale de santé, maison Dubois. Un certificat de M. Legrand du SauUe, médecin attaché au Dépôt, avait été présenté à Duval, qui n'en avait tenu compte ; la démarche, renouvelée le lendemain, fut favorablement accueillie : Duval approuva l'autorisation ; mais, préoccupé à son insu du nom populaire de la maison, il signa Dubois au lieu de signer Duval. Au greffe du Dépôt on s'aperçut de l'erreur; on retourna à la Préfecture, Duval venait de sortir. On s'adressa à Raoul Rigault, qui répondit : « Bonjean restera en prison tant que Blanqui ne signera pas luimême son ordre d'élargissement ici, sur mon bureau, n Sans ce contre-temps, M. Bonjean aurait peut-être été sauvé, comme fut sauvé le général de Martimprey, qui, écrouô au Dépôt le 26 avril, fut transféré le 30 à la maison Dubois.

Il ne suffisait pas à Raoul Rigault et à Th. Ferré que le président Bonjean fût sous les verrous; ils tourmentaient ce vieillard, qui dans la solitude de sa prison, pensait à sa femme, à ses enfants qu'il adorait, et qui cependant ne regrettait rien, car il estimait qu'il n'avait fait que son devoir. Un soir, Ferré, Rigault et quelques-uns de leurs amis, après avoir fait un de ces dîners dont la carte à payer s'élevait à 228 francs, s'amusèrent à visiter le Dépôt. Ferré ouvrit le guichet de la cellule n° 6 et dit : « Monsieur Bonjean I monsieur Bonjean ! voulez-vous vous sauver? Je suis surveillant; Carreau est couché, voulez- vous filer? » M. Bonjean s'approcha et répondit : « Je suis las, laissez-moi reposer. » Une autre fois, dans la nuit du 4 au 5 avril, le jour même de l'arrestation de l'archevêque de Paris, la veille du transférement à Mazas, qui était la première étape vers la mort, les mêmes polissons revinrent. Ce fut encore Ferré, que Raoul Rigault mettait volontiers en avant, et qui, précisément à cause de sa taille minuscule, ne reculait devant rien, ce fut Ferré qui ouvrit le guichet de M. Bonjean et qui cria : « Eh bien I mon vieux, comment trouves-tu le bouillon? — Qui étes-vous, vous qui me parlez ainsi? — Nous sommes des gens fatigués parce que nous arrivons de Versailles; nous avons flanqué Thiers dans la pièce d'eau des Suisses, et nous avons empalé le gros Picard; ton tour viendra bientôt, ne t'impatiente pas. — Jeunes gens, répliqua M. Bonjean , qui parfois avait un peu d'empliase, comme les hommes nourris de l'antiquité, jeunes gens, laissez dormir un vieillard ! »

Ferré devait plus tard avoir à supporter des avanies pareilles, et celles dont il fut coupable n'excusent pas celles qu'on lui infligea. Arrêté, écroué transitoirement au Dépôt, il écrivait le 11 juillet 1871 à M. Coré, rentré en possession de sa direction : « Je vous prierai

de faire cesser la petite taquinerie dont je suis Tobjet depuis mon arrivée dans votre maison; à chaque instant on ouvre mon guichet, on me regarde comme si j*étais une bête féroce au Jardin des Plantes, et derrière ma porte j'entends constamment ces aimables exclamations : « Canaille, scélérat I on devrait bien le fusiller*. » A cette heure pensa-t-il à M. Bonjean et eut-il un regret? Ce que l'on sait de sa nature permet d'en douter.

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