IV. — LB8 D0MIHIGAIH8 D'AHCUBIL
Pourquoi la Santé n'a pas été détruite. — La geôle du neuvième secteur. — Sérizier. — Le 101* bataillon. — L'école d'Albert le Grand. — Ambulance — Louis Boin dit Bobèche. — Prétendu signal aux Yersaillais. — On s'empare de l'école. — Arrestation des dominicains. — Transférés au fort de Bicétre. — Vol a?ec effraction. — Ivrognerie. — Évacuation du fort de Bicétre. — Les dominicains transférés à la geôle du neuvième secteur. — Requis pour aller construire des barricades. — Refus. — La situation militaire devient périlleuse. ~ Sérizier décide le massacre des dominicains. — Les femmes pendant Tinsurrection. — La chasse aux prêtres. — Massacre. — Cour martiale. — Sérizier s'esquive. — Une veuve. ~ Arrestation de Sérizier. — Sérizier et Bobèche sont exécutés.
Comment se fait-il que la prison de la Santé ait été épargnée et que les otages qu'elle contenait n'aient point été assassinés? Ferré a cru que Ton avait exécuté ses ordres et Sérizier était persuadé que la maison avait été incendiée. De la Butte-aux-Gailles il avait fait diriger sur la prison le feu de son artillerie; un obus enflamma un chantier de bois, le chantier Hunebelle,
* Le chef du service de la sûreté pendant la Commune fut Philippe-Auguste Cattelain, dessinateur de mérite, qui exerça sa fonction avec douceur et, plus d'une fois, profita de sa situation pour sauver des persécutés. Arrêté et enfermé à Mazas, il raconte une entrevue qu'il eut avec M. Claude dans des termes que nous reproduisons, car ils font l'éloge des deux personnages. « Hier, écrit Cattelain, M. Claude est venu me voir, m'apportant des consolations, des espérances et de l'argent; décidément, il y a encore quelques hommes de cœur sur terre. Cet homme qui, pendant que je tenais son emploi, gémissait dans une autre prison et n'a échappé à la mort que par miracle, n'a pas ime goutte de fiel. Que ne l'ai-je connu plus tôt ! je ne me serais pas rebuté de demander sa grâce, et, par un de ces e/forts d'énergie dont j'ai donné quelques preuves pendant l'insurrection, j'aurais mis un honnête homme de plus en liberté.
m USANTE.
placé auprès de la Santé; à distance» Sériâer s'imagina que celle-ci brûlait, fit changer Tobjectif de ses pièces et sauva ainsi la maison dont il avait juré la perte. 11 n*ëtait point à bout de crimes. Là même où, pendant Tinsurrection de juin 1848, on avait massacré le général de Bréa et le capitaine Mangin, il se chargea de démontrer quels progrès avait faits ce que Ton aime à appeler a radoucissement des mœurs ». C'est dans Tavenue d'Italie, n** 38, que Ton avait installé une prison disciplinaire qui relevait du IX« secteur. De cette prison Sérizier avait fait sa geôle particulière. Au dernier jour, il la vida par le massacre.
Sérizier avait été un condamné politique de l'Empire. Lors du 4 septembre, il était réfugié en Belgique; il revint à Paris et eut quelque importance pendant le siège, ainsi que nous l'avons déjà vu, surtout à la journée du 31 octobre et à celle du 22 janvier. Après le 18 mars, nommé secrétaire de Léo tteillet, puis délégué de la Commune à la mairie du XllI* arrondissement, chef de la 13* légion le l""' mai, il commandait douze bataillons qui se battirent bien à Issy, à Cliâtillon, aux Hautes-Bruyères. Hais parmi ces bataillons il en est un qu'il choyait par-dessus les autres, sorte de bataillon personnel, composé d'amis, de compagnons, et qui était le 101«. « Le légendaire 101» bataillon, qui fut aux troupes de la Commune comme la 32* brigade à l'armée d'Italie, » a dit H. Lissagaray ^ Ardent, grand parleur, gros buveur, ouvrier sans courage, vivant d'aumônes extorquées à l'Assistance publique, Sérizier exei^ çait une réelle influence sur les gens incultes dont il était entouré. Brutal et hautain, il savait se faire obéir et avait terrifié le XllI* arrondissement, qui tremblait
* H. Lissagai*ay a certainement voulu dire la trente-deuxlèna demi-brigade. {Ilist. de la Commune^ p. 395.)
devant lui. Sa haine contre le clergé eût été comique, si elle n'avait produit d'irréparables catastrophes; il avait pris plaisir à souiller quelques églises par ses orgies et faisait procéder à la vente à Tencan des objets contenus dans la chapelle Bréa, lorsque Feutrée des troupes françaises à Paris vint l'interrompre. Il fut non seulement assassin, mais incendiaire; car c'est lui qui fit allumer le feu à la manufacture des Gobelins. C'était un homme de taille moyenne, carré des épaules, l'œil très mobile et inquiet, la voix éraillée par l'eau-de-vie, le front bas, la lèvre lourde, le menton fuyant : une tête de boule-dogue mâtiné de mandrill.
L'objectif principal de Sérizier était l'école d'Albert le Grand, fondée par les dominicains enseignants, non loin du XIII^ arrondissement, à deux kilomètres des fortifications, près du fort de Bicêtre et de la redoute des Hautes-Bruyères. La maison des dominicains d'Arcueil, conume on l'appelait vulgairement, était là dans un mauvais voisinage, car elle confinait aux postes avancés, où l'insurrection avait ses principaux ouvrages de résistance. Pendant le siège, l'école avait été organisée en ambulance, et cette destination lui fut conservée sous la Commune. Certes, les dominicains ne pouvaient aimer ni servir un prétendu gouvernement qui convertissait les églises en clubs, interdisait l'exercice du culte et faisait incarcérer les prêtres; mais autant par esprit de charité que par intérêt de conservation personnelle, ils recueillaient les fédérés blessés et les soignaient avec dévouement sans leur demander compte de leurs croyances ou de leur impiété. Ils purent se figurer qu'ils seraient respectés, que l'on continuerait à utiliser leurs services et que leur maison serait protégée par la croix de Genève. Jusqu'aux avant-derniers jours de la Commune ils n'eurent guère à supporter que des insultes; on les appe- I. Il
lait vieilles soutanes, marchands de bêtises et on leur adressait d'autres aménités qu'ils faisaient semblant de ne pas entendre. La maison passait pour riche. On parlait volontiers des trésors que Ton y cachait et de l*esprit réactionnaire qui en animait les habitants. Les dominicains laissaient dire, faisaient la sourde oreille, se montraient peu en public et s'en fiaient à la grâce de Dieu.
Sérizier avait établi son quartier général dans le château du marquis de la Place, contigu à l'école d'Albert le Grand; il était entouré de son 101« bataillon. Des fenêtres du salon qu'il occupait, voyant la maison et le jardin des dominicains, il disait à ses amis et surtout à son confident Louis Boin, corroyeur comme lui et surnommé Bobèche : « Tous ces curés-là ne sont bons qu'à être brûlés I » Bobèche opinait du képi, a Oui, répondait-il, ils abrutissent le peuple I n La prise du fort d'issy par l'armée française aggrava la position déjà fort précaire des dominicains. Les fédérés ayant été forcés d'évacuer les défenses du fort se replièrent vers Arcueil et Cachan, de sorte que toute la 13* légion vint camper aux environs de l'école. Les pères faisaient contre fortune bon cœur, mais ils commençaient à comprendre que leur ambulance ne leur servirait pas toujours de sauvegarde.
Le 17 mai, le feu prit dans la toiture du château de la Place; les dominicains retroussèrent leur robe et s'employèrent si bien qu'ils maîtrisèrent ce commencement d'incendie. Ils furent mandés auprès de Sérizier. S'attendant à être félicités pour leur conduite, ils prenaient déjà l'air modeste qui convient à des hommes revenus des vanités de ce bas monde, et ne furent pas peu surpris de s'entendre traiter de mouchards et de sergents de ville déguisés. Leur étonnement redoubla lorsque Sérizier prit la peine de leur démontrer qu'ils
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avaient eux-mêmes mis le feu au toit de son quartier général et que cet incendie était im signal transmis aux Versaillais. Ils protestèrent, ce qui était inutile, et se retirèrent assez troublés, car Sérizîer leur avait dit : « Nous en finirons bientôt avec tous les calotins. »
Ce fut Sérizier qui provoqua Tordre d'arrestation de tous les dominicains, dont Léo Heillet, membre de la Commune et commandant du fort de Bicêtre, reçut communication le 19 mai. Pour accomplir cette expédition, il ne fallut pas moins de deux bataillons de fédérés, le 101« dirigé par Sérizier, le 120« marchant derrière Léo Heillet, accompagné d'un certain Lucipia, qu'il appelait son «juge d'instruction », et du prussien Thaler, sous-gouverneur du fort de Bicêtre. Sérizier fit quelque stratégie : il disposa sa troupe de façon à envelopper les dépendances de l'école d'Albert le Grand. La place étant investie, Léo Meillet s'y précipita à la tête du 120* bataillon et s'empara sans lutte trop longue du père Captier, prieur, qui se promenait dans la cour avec un de ses élèves. On lui ordonna d'appeler les pères et les employés de la maison. Le père Captier dit à l'élève Laperrière de sonner la cloche ; l'enfant obéit. Lucipia, en magistrat rusé, s'aperçut tout de suite que cette sonnerie ne pouvait être qu'un signal convenu avec les Versaillais; il se jeta sur l'enfant et lui cria : « Si tu n'étais pas si jeune, je te ferais fusiller. » On réunit tout le personnel dans la cour; la supérieure des sœurs de la Sainte-Famille, des jeunes filles, des femmes d'employés, en tout douze personnes, furent conduites directement à Saint-Lazare; six pères dominicains, trois enfants d'une quinzaine d'années, dix-huit employés qui tous avaient fait le service à l'ambulance de l'école, furent entourés par les fédérés et emmenés. Le père Captier, faisant valoir sa qualité de prieur et la respou-
sabilité qui lui incombait, obtint d'apposer les scellés sur les portes extérieures de la maison.
A sept heures du soir, les prisonniers, auxquels nul outrage ne fut épargné pendant la route, arrivèrent au fort de Bicêtre. Ils restèrent là, dans le préau, tassés les uns contre les autres, debout sous des averses intermittentes, examinés ainsi que des botes curieuses par des gardes nationaux qui venaient les regarder sous le nez. On les fouilla; il faut croire que Ton mit quelque soin dans cette opération, car on enleva même une balle élastique, trouvée dans la poche d'un des enfants. A une heure du matin, on les poussa dans une casemate, où ils purent s'étendre sur le sol et appuyer leur tête contre la muraille en pierres meulières. Dès le lendemain matin, le prieur et le père Cotrault, procureur, demandent avec autant d'énergie que de naïveté à être interrogés; ils veulent savoir pourquoi ils sont détenus, enfermés dans une forteresse, traités comme des prisonniers de guerre ; on leur répond : « Ça ne vous regarde pas, » et lorsqu'ils insistent, on leur chante des couplets si particulièrement grivois, qu'ils sont obligés de se boucher les oreilles. Le 21 mai enfin, on conduit dans le fort même de Bicêtre le père Captier devant un tribunal composé du seul Lucipia. A toutes les questions qui lui sont adressées, celui-ci répond d'un ton goguenard : « Mais de quoi vous inquiétez-vous ? Vous n'êtes pas accusés; la justice a des formalités auxquelles nous sommes contraints de nous soumettre; vous avez vu l'incendie, le prétendu incendie du château de la Place, vous savez parfaitement que c'était un signal destmé aux Versaillais; nous vous gardons simplement comme témoins, afin que vous puissiez déposer lorsque nous instruirons l'affaire. »
Ces formalités de justice paraissaient étranges aux dominicains, qui ne cessaient de réclamer leur liberté;
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Léo Meillet se déclarait impuissant à la leur rendre ; il disait qu'il n*avait agi qu*en vertu d'ordres supérieurs expédiés par le Comité de salut public. On était sans doute fatigué des réclamations que les pères adressaient aux gens qui les gardaient et Ton voulut mater leur résistance, cardon les laissa deux jours entiers, le 22 et le 23 mai, sans nourriture. Pendant qu'on les faisait un peu mourir de faim au fond de leur casemate, on procédait dans Técole d'Albert le Grand à ce que l'euphémisme de la Commune appelait une perquisition, c'est-à-dire à un vol avec effraction. Sur l'ordre de Léo Meillet, le 120* bataillon, aidé de deux cents hommes empruntés au 160®, pénètre le 24 mai à midi dans la maison des dominicains. Les scellés sont brisés, les portes sont enfoncées, tous les objets de quelque valeur sont enlevés. Il ne fallut pas moins de douze prolonges d'artillerie et de huit voitures réquisitionnées pour emporter les meubles, le linge et le reste; 15 000 ou 16000 francs, représentés par des obligations de chemins de fer et constituant les économies de deux domestiques attachés à la maison, furent déclarés « biens nationaux » et passèrent dans des poches où on ne les a jamais retrouvés. Après cette perquisition, l'école devait être incendiée, mais elle fut sauvée par ses caves, qui étaient assez bien garnies; les fédérés n'eurent garde de ne pas les visiter; ils y burent et y restèrent. Lorsqu'ils parlèrent de « flamber la cambuse », le gardien des scellés, qui s'appelait QuesnotS déclara que le fort de Bicôtre se réservait de démolir l'établissement à coups de canon. Ils acceptèrent ce mensonge pour
< Le 120* bataillon était commandé par un certain Quesnot; un sous-lieutenant également nommé Quesnot servait dans le même bataillon. C'est, je crois, le sous-lieutenant qui fut gardien des scellés à l'école des dominicains ; mais il est possible que ce soit le commandant. Je ne puis rien alûrmer de positif à cet /^gard
parole de vérité, et Técole d'Albert le Grand ne fut point brûlée.
Le lendemain, Léo Meillet et ses officiers commentaient à ne plus se trouver en sûreté au fort de Bicôtre. L*armée approchait et la situation pouvait devenir périlleuse. Ils résolurent de se replier sur Paris, où de nombreuses barricades munies d*artillerie permettaient ie continuer la résistance et où les rues enchevêtrées des quartiers excentriques promettaient une fuite presque assurée. On procéda donc au départ, qui se fit d'une façon un peu précipitée, mais on n*oublia pas le butin recueilli la veille sur l'ennemi dans la maison des dominicains. Toutes les voitures disponibles furent employées à le charroyer vers Paris. L'évacuation avait été tellement rapide, que l'on abandonna les captifs dans leur casemate; ils eurent un moment d'espoir et s'imaginèrent que « Versailles » arriverait à temps pour les délivrer. Us avaient compté sans Sérizier, qui pensait à eux. Un détachement du 185« bataillon vint les chercher. Les deux enfants et deux domestiques belges, ayant démontré leur nationalité étrangère, avaient été relaxés; un père Rousselin, grâce à des habits laïques qu'il avait revêtus avant l'arrestation, put s'évader entre le fort de Bicêtre et le mur d'enceinte. Les otages, dont cinq portaient la robe noire et blanche, étaient donc au nombre de vingt lorsqu'ils pénétrèrent dans Paris par la barrière de Fontainebleau.
A travers les huées de la foule, ils arrivèrent place d'Italie, — que l'on appelait alors la place du général Duval, — à ce vaste rond-point où aboutissent l'avenue d'Italie, l'avenue de Choisy, le boulevard de la Gare et la rue Mouffetard ; on les fit entrer dans la mairie du XIll« arrondissement. L'armée française, arrêtée pendant toute la journée de la veille par l'artillerie fédérée de la Butte-aux-Cailles qui bat Montrouge, n'a pu fran-
chir les ravins de la Bièvre que dans la matinée du 25 mai ; elle vient d'installer derrière le chemin de fer de Sceaux une batterie dont les projectiles parviennent jusque sur la place d'Italie. La mairie du Xïll* arrondissement n'est plus tenable, on emmène les dominicains, mais pas avant qu'ils n'aient vu fusiller un honune accusé de connivence avec les Versaillais.
On les entraîna, presque au pas de course, avenue d'Italie, n® 38, à la geôle disciplinaire du secteur. Lorsque, embarrassés dans les plis de leurs vêtements, ils ne marchaient pas assez vite, on leur donnait des coups de crosse, en disant par allusion à leur costume blanc et noir : (( Hue donc, la pie I » Us furent écroués dans la prison. Là Sérizier en était le maître. Dès la veille, en prévision de l'événement qu'il avait préparé, voulant avoir dans sa geôle un homme sur le dévouement duquel il pût compter, il avait nommé comme gardien chef son ami Louis Boin, c'est-à-dire Bobèche. La prison était pleine; elle contenait quatre-vingt-dix-sept personnes arrêtées dans le quartier et conservées à la disposition de Sérizier. Bobèche, fatigué d'avoir écrit vingt noms et autant de numéros à la suite les uns des autres, avait été boire un « canon » pour reprendre des forces.
En son absence, des fédérés vinrent à la prison disciplinaire demander les dominicains pour faire des barricades. Un gardien nommé Bertrand, qui suppléait Bobèche, ne put se résoudre à envoyer des prêtres travailler à pareille besogne; il osa prendre sur lui de mal interpréter l'ordre transmis et de livrer à leur place quatorze gardes nationaux, emprisonnés pour irrégularité dans le service. Bobèche ne tarda pas à revenir; il était furieux contre Bertrand, qu'il accusait de verser le sang des patriotes et de ménager celui des curés. Il a amené avec lui un détachement du 101* bataillon, et il ordonne
d'aller chercher les calotins. Bertrand refusa d'obéir à une injonction verbale; il voulut dégager sa responsabilité, exigea un ordre écrit et un reçu. Bobèche fut obligé de céder, il écrivit : « Je soussigné délègue comme gardien chef par le colonel Cerisier à la maison disciplinaire de la 15* légion prend sur moi responsabilité d'envoyer, pour travailler aux barricades, d'après les ordres que j'en ai reçus les vingt prisonniers écrouès sous les numéros 98 à 116 : Boin. Paris, 25 mai 1871. » Bertrand alors ouvrit la porte de la geôle et Bobèche cria : a Allons, vieilles soutanes, levez-vous et arrivez à la barricade I » Les dominicains se présentèrent dans l'avenue; ils aperçurent le détachement du 101* commandé par Sérizier.
Cette fois les dominicains se crurent perdus; ils se trompaient, leur agonie devait se prolonger encore. Le procureur, le père Cotrault, arrivé sur le seuil de la prison, s'arrêta et dit : « Nous n'irons pas plus loin; nous sommes des hommes de paix, notre religion nous défend de répandre le sang, nous ne pouvons nous battre, nous n'irons pas à la barricade; mais nous sommes infirmiers et jusque sous les balles nous irons chercher vos blessés et nous les soignerons. » On allait probablement passer outre et les forcer à marcher; mais il y eut hésitation dans le détachement des fédérés; quelquesuns s'écrièrent : « On ne peut plus tenir à la barricade, les Versaillais y envoient trop de prunes. » Sérizier eut sans doute peur de n'être pas suivi ; il dit alors au père Cotrault : « Vous promettez de soigner nos blessés? — Oui, nous le promettons, répondit le procureur, et du reste vous savez que nous l'avons toujours fait! » Sérizier fit un signe à Bobèche, qui réintégra les dominicains dans la geôle. Ils ne se faisaient plus d'illusion; ils se mirent en prière et se confessèrent les uns les autres.
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Peut-être auraient-ils été sauvés, si Sérizier n'eût appris des nouvelles qui Texaspérèrent. Des hommes venant du quartier des Écoles avaient pu gagner Tavenue d'Italie "pour essayer de combattre encore; ils racontèrent que le Panthéon avait été pris par les Versaillais avant qu'on ait pu le faire sauter; que Milliére avait été fusillé et que les troupes françaises occupaient la prison de la Sauté. Le cercle qui bientôt allait enfermer les fédérés du Xni« arrondissement se resserrait de plus en plus; fallait-il fuir? fallait-il résister encore? Bien des gardes nationaux s'esquivèrent. Sérizier se démenait et criait : « Il faut tout brûler ! » Il entra chez un marchand de vin et but coup sur coup plusieurs verres d'eau-devie. « Ah I c'est comme ça, disait-il en frappant du poing sur le comptoir d'étain; eh bien! il faut que tout le monde y passe 1 » Il se jeta dans l'avenue : « Allons I allons I des hommes de bonne volonté pour casser la tête aux curés 1 » Quelques fédérés accoururent; en avant de la bande deux femmes se présentèrent; l'une d'elles dit à Sérizier : « Mets donc mon fusil au cran de repos, fai pas la force. »
Là, comme dans toutes les tueries de la dernière heure, les femmes donnèrent l'exemple. Pendant ces tièdes journées de mai, au renouveau, la femme, — la femelle, — exerça sur les mâles une influence extraordinaire. Vêtue du court jupon dégageant les jambes, le képi ou le bonnet hongrois campé sur l'oreille, serrée dans la veste ajustée qui la faisait valoir, elle se promenait hardiment au milieu des combattants comme une promesse, comme une récompense. Échauffée par cette vie anormale, se rappelant les actrices qu'elle avait vues galoper au cirque sur des chevaux empanachés, fière de son uniforme, de son fusil, elle surpassa l'homme en bravades, lui flt honte de ne pas savoir assez bien tuer et l'entraina à des crimes dont son tem-
gérament nerveux la rendait peut-être irresponsable. Energie morbide qui se brisait parfois tout à coup; celles qui avaient été les plus violentes, qui derrière les barricades avaient fait des prodiges d'intrépidité, lorsqu'elles se voyaient face à face avec un de nos soldats armé, se laissaient tomber à genoux et, les mains jointes, criaient : « Ne me tue pasi »
Sérizier félicita les deux « héroïnes », rassembla ses fédérés, les étagea le long de l'avenue d'Italie auprès de la prison disciplinaire, fit venir son ami Bobèche et causa quelques instants avec lui. Tout l'horizon occidental de Paris disparaissait derrière la fumée des incendies; la canonnade était si brutale que la terre tremblait, a Y êtes-vous? » demanda Sérizier. Une des femmes riposta : « Oui, allons-y I » Le groupe de ces assassins faisait ^ace à la porte de la maison disciplinaire. Bobèche, qui tenait à la main son fils âgé de six ans, — il faut commencer l'éducation des enfants de bonne heure, — pénétra dans la geôle et, ouvrant la porte de la chambrée, il cria : a Allons I les calotins, arrivez, et sauvez-vous; il n'est que temps. » Les dominicains se levèrent, suivis des employés de l'école d'Albert le Grand; un d'eux, se tournant vers les autres détenus, dit : « Priez pour nousl » Ils avaient quitté le fort de Bicêtre à sept heures et demie du matin; à onze heures on les avait vus passer sur le boulevard de la Gare*; il était environ cinq heures du soir; leur supplice avait duré longtemps, mais il allait prendre un.
Us se groupèrent près de l'issue donnant sur l'avenue d'Italie. Bobèche se campa sur le trottoir, ayant son fils auprès de lui; il s'adressa aux pères de Saint-Dominique et leur dit : « Sortez l'un après l'autre I » Le premier
* Procès Piffret (Joseph), débats contradictoires, 19* conseil de guerre; 7 février 1873.
qui s*avaaça fut le père Cotrault; il n^avait pas tait trois pas qu'il était frappé d une balle; il leva les bras vers le ciel, dit : « Est-il possible? » et tomba. Le père Captier se tourna vers ses compagnons, et d'une voix très douce, mais très ferme : « Allons, mes enfants ! pour le bon Dieu î » Tous à sa suite s'élancèrent en courant à travers la fusillade. Une des femmes, la plus jeune, une petite blonde assez jolie, s'était postée au milieu de la chaussée, au risque de recevoir des coups de fusil; elle chargeait et déchargeait son chassepot, criant : « Ahl les lâches, ils se sauvent I » Ce ne fut pas une boucherie, ce fut une chasse. Le pauvre gibier humain se hâtait, se cachait derrière les arbres, se glissait le long des maisons; aux fenêtres des femmes applaudissaient; sur les trottoirs, des hommes montraient le poing à ces malheureux; tout le monde riait. Quelques-uns plus alertes, plus favorisés du sort que les autres, purent se précipiter dans les rues latérales et échapper à la fusillade. Cinq dominicains, sept employés de l'école furent abattus presque devant la chapelle Brèa; un d'eux, secoué par un mouvement spasmodique, agitait la tête; Sérizier cria : « Tirez, mais tirez donc, ce gueux-là grouille encore I » On se hâta de lui obéir; le cadavre reçut trente et un coups de fusil *.
Sérizier était content, mais non pas satisfait. 11 ordonna à ses hommes, à ses fédérés du 101«, de l'attendre, car la besogne n'était pas finie. Il rentra dans la geôle, prit lui-même le livre d'écrou et se mit en devoir de faire l'appel de ceux qu'il voulait tuer; mais il tenait à y
* Captier, Bourard, Delhorme, Cotrault, Chatagneret, dominicains; — Gauguelin, Voland, Gros, Marce, Calhala, Dintroz, Cheminai, employés à l'école d'Albert le Grand; à ces douze noms il convient d'ajouter celui de Germain Petit, commis à l'économat. C'était un jeune homme de vingt et im ans; il put échapper au massacre dans l'avenue d'Italie et fut assassiné plus loin.
mettre des formes. En imitation de ce qu*il avait déjà vu faire et « pour se conformer aux lois », il déclara qu'on allait installer wie cour martiale, se nomma naturellement président et prit pour assesseur, pour accusateur public, un certain Terna, qui avait fonction de surveillant adjoint à la prison disciplinaire du 1X« secteur. Un vieux lieutenant nommé Busquant allait et venait d'un air indifférent, sortant de la geôle, y rentrant, paraissant surveiller ce qui se passait à l'extérieur et échangeant parfois un coup d'oeil avec Sérizier. Au moment où, ayant dressé une liste de détenus, Sérizier ordonnait à Bobèche d'extraire un prisonnier désigné, Busquant revint et lui dit quelques paroles à voix basse. Le colonel de la 13® légion lâcha les paperasses qu'il tenait en main, fit un bond, traversa l'avenue, se jeta dans une des maisons qui communiquent avec l'avenue de Choisy et disparut. Le lieutenant Busquant lui avait annoncé que les troupes françaises arrivaient par l'avenue d'Italie et que la cavalerie montrait déjà ses têtes de colonne. La position était à la fois tournée et cernée; Sérizier le comprit et s'esquiva. Lorsque les troupes du 113® de ligne arrivèrent, elles ne purent que ramasser les cadaves des victimes.
Sérizier se doutait du sort qui lui était réservé et il ne négligea rien pour s'y soustraire. Peut-être y seraitil parvenu s'il n'avait tué que des religieux; mais il avait commis d'autres meurtres et l'un de ceux-ci fut cause de sa perte. Dans des circonstances qui ne doivent pas appartenir à ce récit, il avait fait fusiller un garde national qu'il accusait, comme toujours, de relations avec Versailles. Cet honune était marié, et sa femme l'aimait tendrement. Elle n'oublia pas celui qui l'avait rendue veuve. Dès que les troupes françaises eurent occupé la portion de Paris située sur la rive gauche de la Seine, elle se mit en campagne, ne confiant son projeta
personne. De tous côtés, autour d'elle, on disait : « Sèrizier est mort, il a été fusillé, il a été tué sur une barricade; » elle n'en croyait rien, la Haine est perspicace. Elle commença prudemment son enquête et acquit bientôt la certitude que dans la soirée du 25 mai Sérizier avait été vu place Jeanne-d'Arc, qu'il était fort agité, cherchait à se cacher, se plaignait de porter un uniforme qui le ferait reconnaître; qu'enfin, pendant la nuit, il avait été recueilli dans une maison de la rue du Château-des-Rentiers, d'où il était sorti aux premières heures de la matinée du 26 mai, revêtu d'habits bourgeois. Là elle perdait sa piste.
Elle organisa alors tout un plan d'attaque, car elle était persuadée que Sérizier n'avait point quitté Paris. Elle se dit qu'il était corroyeur, que l'argent qu'il avait en poches au moment de la défaite serait vite épuisé, que la nécessité de gagner sa vie le forcerait à travailler « de son état », et qu'il essayerait de se perdre au milieu d'un atelier. Il existe à Paris deux cent trente-deux ateliers de corroyeur; cela ne découragea pas la femme, qui commença la recherche de Sérizier avec une ténacité de Peau-Rouge. Chaque matin et chaque soir, aux heures de l'entrée et de la sortie des ouvriers, elle allait rôder autour des maisons de corroierie dont elle avait relevé le nombre et connaissait l'adresse. C'était la tâche quotidienne qu'elle s'était imposée; elle n'y faillit jamais. Cependant les semaines passaient et les mois aussi ; Sérizier restait introuvable. Enfin le 46 octobre, passant dans la rue Galande, elle aperçut un homme qui traînait une voiture à bras, et qui, par l'habitude générale du corps, lui rappelait celui qu'elle cherchait. Était-ce bien lui ? Au lieu de porter la moustache et la mouche, il était entièrement rasé ; il semblait plus petit, comme tassé sur lui-même; elle ne se trompa point cependant, car elle reconnaissait son re-
gard mobile, encore plus inquiet que de coutume. Elle le suivit des yeux ; elle le vit causer avec un ouvrier, entrer chez un marchand de vin, sortir et pénétrer dans une maison où un corroyeur belge occupait quelques ouvriers.
Elle ne le dénonça pas elle-même, car elle avait de graves raisons pour ne point laisser soupçonner le rôle qu'elle avait joué. Le lendemain, 17 octobre, M. Grilliéres, commissaire de police du quartier de la Gare, qui déjà, sur révélations erronées, avait fait plus de trente perquisitions inutiles pour découvrir Sérizier, fut prévenu par un petit négociant que celui-ci travaillait dans un atelier de la rue Galande. H. Grillières partit immédiatement, accompagné de son secrétaire et de deux inspecteurs. Arrivé rue Galande, il apprit que le corroyeur recherché avait déménagé la veille au soir. Où avait-il transporté son domicile? On ne le savait trop ; on croyait cependant lui avoir entendu dire qu'il allait s'établir dans le quartier des Halles. M. Grillières y courut, fouilla vainement toutes les boutiques de corroyeurs, de maroquiniers, de marchands de cuir et ne découvrit aucun Sérizier. Il commençait à désespérer, lorsque, vers cinq heures du soir, en traversant une petite rue qui aboutit à la Halle aux Blés, il vit près d'une porte une voiture de déménagement pleine de rouleaux de cuir, de peaux préparées et d'ustensiles qu'un homme déchargeait. U entra dans une boutique où se trouvait un homme qui en paraissait le propriétaire. Le dialogue suivant s'établit : « Vous êtes corroyeur? — Oui, monsieur. — Moi, je suis commissaire de police. Depuis quand habitez-vous le quartier? — Depuis hier au soir. — Où étiez-vous auparavant? — Rue Galande. — Combien employez-vous d'ouvriers? — Deux : celui qui est occupé à décharger la voiture et que j'ai chez moi depuis quatorze ans ; l'autre qui a été
embauché il y a quinze jours et qui travaille dans mon atelier, au troisième étage de cette maison. — Comment s'appelle-t-il7 — Chaligny. — Il ne se nomme pas Chaligny, il se nomme Sérizier et je viens Tarréter. »
M. Grillières gravit l'escalier. Arrivé au troisième étage, dans une chambre dont la porte était entr'ouverte, il aperçut un homme qui rangeait des outils sur une table. Il se précipita sur lui, au moment où l'homme, ayant levé la tête et voyant un inconnu, étendait la main pour saisir un poinçon. L'homme criait : « Pourquoi m'arrêtez-vous? Je m'appelle Chaligny. » Le secrétaire de M. Grillières, M. Duprat, qui avait été retenu comme otage à la prison de la Santé pendant la Commune, s'approcha et dit : « Vous êtes Sérizier, je vous reconnais. » L'homme répondit : « C'est vrai, je suis Sérizier; tout est fini et je sais ce qui me revient ; mais si je vous avais vus dans l'escalier, vous ne m'auriez pas eu vivant! » Il ne fit pas de résistance, fut conduit au bureau du commissaire de police, où il dicta lui-même sa déposition, puis transféré à la Préfecture. De là, après les constatations ordinaires, il fut expédié au Dépôt. Deux agents le conduisaient; il leur dit : « J'en ai assez fait pour avoir la tête lavée avec du plomb, mon affaire est claire. C'est égal, je ne regrette rien; j'ai fait mon devoir. » Il fut en effet condamné à mort le 17 février 1872 parle 6» conseil de guerre. Il adressa à qui de droit un recours en grâce dans lequel il faisait valoir le service que, le 19 mars, il avait rendu au général Chanzy en le protégeant contre la foule. Le bruit courut dans la région de la place d'Italie qu'il ne serait point exécuté. Il se produisit alors un fait qui est peut-être sans précédent. Les habitants du quartier, qui se rappelaient encore la terreur sous laquelle ils avaient vécu, signèrent une pétition pour demander que nulle commutation de
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peine ne fût accordée à l'ancien chef de la 13« légion et pour réclamer, comme un exemple et comme une juste expiation, qu'il fût mis à mort devant la prison disciplinaire du secteur, sur la place même où il avait présidé au massacre des dominicains. Il est inutile de dire que cette requête fut repoussée ; mais les crimes de Sérizier étaient de ceux sur lesquels la clémence souveraine ne peut descendre. Parmi les cent dix individus condamnés à mort après jugement contradictoire par les conseils de guerre, Bobèche et Sérizier furent au nombre des vingt-six à qui nulle grâce ne dût être accordée. Ils furent tous deux fusillés sur le plateau de Satory.