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s\ réunir; il y aTait un dépôt d'armes et de munitions. A l*heure où les otages &ï approchaiait, le secteur était rempli de fédérés harassés de la lutte et demandant que Ton y mit fin. Parmi eux se trouvait un jeune hoaune de vingt ans qui assista au massacre et en conçut une telle horreur qu'il brisa son fusil et se sauva pour ne plus servir une cause capable de tels forfaits. Le soir même il écrivit le récit de ce qu'il avait vu; c*est ce récit, empreint d'une sincérité éclatante, que nous suivrons pas à pas.
Hippolyte Parent, dernier commandant en chef de rinsurrection, avait établi son quartier général au secteur; Yarlin, Latappy, Humbert, étaient près de lui; Oudet, blessé à la jambe, avait été déposé dans une chambre ; on disait qu'Eudes et Bergeret venaient de quitter leur travestissement et avaient pris la fuite; Jourde, épuisé de fatigue, avait remis à Guîllemois, son chef de comptabilité, de quoi faire la paye aux sousofliciers qui combattaient encore. Les gens qui étaient là se montraient irrités, inquiets, hésitants; ils accusaient les membres de la Commune de les avoir trahis et se demandaient s'il ne convenait pas de les fusiller. On entendit tout à coup une immense clameur : c'était la foule qui arrivait, poussant les otages au milieu d'elle. Elle se précipita dans la longue allée bordée de maisons qui formait ia cité proprement dite. Quand les otages furent entrés, on ferma une barrière en bois qui fut immédiatement brisée par les gens « qui voulaient voir ». Des cris de mort retentissaient. Un homme fut très énergique et essaya de défendre ces malheureux. On a dit que cet homme était Hippolyte Parent; c'est une erreur : cet homme fut Yarlin. Membre de la Commune, blessé d'avoir vu le Comité central ressaisir le pouvoir — quel pouvoir? — après la mort de Deiessluze, désespéré de reconnaître que la cause pour laquelle il
s'était perdu allait s'effondrer à jamais dans l'abîme qu'elle se creusait volontairement, il s'était jeté devant les otages, comme pour les protéger et, s'adressant à Hippolyte Parent, il lui criait : « Allons I les hommes du Comité central, puisque vous êtes les maîtres, prouvez que vous n'êtes pas des assassins, ne laissez pas déshonorer la Commune, sauvez ce peuple de lui-même, ou tout est fini et nous ne sommes plus que des forçats. » Vaines paroles; nul ne les écoutait. Des fédérés lui répondirent : « Va donc, avocat I Ces gens-là appartiennent à la justice du peuple! » Hippolyte Parent se taisait. Yarlin eut un geste de fureur et essaya encore de parler; quelques-ims de ses amis l'enunenèrent de force.
Les otages, enveloppés par la foule, étaient acculés dans un espace carré, assez large, qu'une barrière en bois séparait d'un jardin où l'on avait commencé une construction interrompue par la guerre. Contre une muraille élevée d'une douzaine de pieds, une cave inachevée formait une sorte de fosse; un mur très bas, de cinquante centimètres environ, était le soubassement d'une maison future et servait de ligne de démarcation entre le grand jardin et l'étroit terrain où se trouvait le caveau, percé d'une simple ouverture.
Malgré les cris de mort et les menaces qui avaient escorté les otages depuis la rue de Puebla jusqu'à la cité de Vincennes, il y eut un moment, très court, d'hésitation. On avait appliqué le maréchal des logis Geanty contre la muraille d'une des maisons; il se tenait, les bras croisés, immobile sous les pierres et la boue que lui jetaient les femmes*. On entendit armer quelques fusils; on cria : a Ne tirez pas! Ne tirez pas!
* c II présentait à cet instant, dit le récit qui me sert de guide, l'image d'un homme aussi brave que juste. >
5U LA GRANDE^OQUETTE.
la maison est pleine de munitions !» Il y eut un recul instinctif de la foule; on eût dit qu'elle était reprise d'indécision et que nul n'osait donner le signal. Un homme grimpa sur une charrette chargée de tonneaux — poudre ou vin — qui se trouvait à l'entrée du secteur. Il lut im papier qu'il tenait en main et parla. On applaudit. C'est alors que le bouvier Victor Bénot, colonel des gardes de Bergeret, incendiaire des Tuileries, se précipita hors d'une maison, en criant : Â mort ! Une poussée formidable se fit, la barrière tomba et les otages, d'un seul mouvement, furent entraînés dans le terrain qui précédait le petit mur inachevé, La cantiniére qui les avait guidés était descendue de cheval ; les femmes excellent aux actes de cruauté, qu'elles prennent pour des actes de courage. Elle porta le premier coup et tous les hommes qui étaient là devinrent des assassins.
Geanty était toujours en tête, — à son rang. — Il entr'ouvrit sa tunique et présenta sa poitrine; un prêtre âgé se plaça devant lui et reçut le coup qui lui était destiné. Le prêtre tomba, et l'on vit Geanty encore debout, et découvrant sa poitrine ; on l'abattit. A coups de fusil, à coups de revolver, on tirait sur ces malheureux; des fédérés accourus au bruit s'étaient perchés sur une muraille voisine et chantaient à tue-téte en faisant un feu plongeant. Debout sur un petit balcon en bois, Hippolyte Parent, fumant un cigare et les mains dans ses poches, regardait et regarda jusqu'à la fin.
Le massacre ne suffisait pas ; on inventa un jeu : on força les malheureux à sauter par-dessus le petit mur; les gendarmes sautèrent; on les tirait « au vol » et ça faisait rire. Le dernier soldat qui restait debout était un garde de Paris, beau garçon d'une trentaine d'années, qui sans doute de service à la Comédie-Française avait vu jouer le Lion amoureux de Ponsard; du moins
on peut le croire à la façon dont il mourut. Il s'avança paisiblement vers la basse muraille qu'il fallait franchir, se retourna, salua les assassins" et dit : «Messieurs, vive l'empereur I » Puis, lançant son képi en l'air, il fit un bond et retomba sur le monceau de blessés qui s'agitaient en gémissant. L'œuvre n'était point terminée; quatre otages, trois prêtres et « un civil », vivaient encore. On ordonna aux prêtres de sauter; ils refusèrent. L'un d'eux dit : « Nous sommes prêts à confesser notre foi; mais il ne nous convient pas de mourir en faisant des cabrioles. » Un fédéré jeta son fusil par terre, saisit chacun des prêtres à bras-lecorps, et, pendant que la foule applaudissait, les enleva et les poussa au delà du mur indiqué. Le dernier prêtre résista, il tomba entraînant le fédéré avec lui; les assassins étaient impatients : ils firent feu et tuèrent leur camarade. Un seul restait, le « civil », évanoui. Son système nerveux n'avait pas été de force à supporter ce long supplice ; le pauvre homme avait perdu connaissance. On le prit par les jambes et par les bras, on le balança un instant et on le lança sur les autres victimes. On lui fît l'honneur d'une décharge générale *.
Nul membre de la Commune n'assista à cette boucherie, qui avait duré une heure. Était-elle enfin terminée? Non; il fallut achever ces blessés qui se plaignaient lamentablement. On se mit à piétiner sur eux; on leur tira des coups de fusil et de pistolet sans pouvoir faire taire leurs gémissements, car ceux qui
* n est difQcile de savoir quel est Totage, — le seul parmi cinquante-deux, — qui fut faible au dernier instant; plusieurs prêtres portaient des vêtements laïques; sur les quatre « civils», deux avaient des costumes reconnaissables : Largillière habillé en sousofficier fédéré, Ruault couvert d'une blouse. Le doute subsiste, et je n'ai pu l'éclaircir.
étaient dessus garantissaient ceux qui étaient dessous. Va fédéré cria : « Allons, les braves, à la baïonnatte ! )) On lui obéit et cela parut drôle. On larda ces pauvres gens jusqu*â ce qu'ils fussent entrés dans Téternel silence. Quand on fit la levée des corps, le lundi 29 mai, on constata qu*un des cadavres avait reçu soixante-neuf coups de feu et que le Père de Bengy avait été percé de soixante-douze coups de baïonnette.
Lorsque Ton fut certain que tous étaient bien morts, on se félicita d'avoir « démoli » tant de Versaillais ; les femmes furent embrassées ; on porta la cantinière en triomphe. On alla dans les cabarets se rafraîchir un peu; une jeune femme disait: « J*ai essayé d'arracher la langue d'un des curés, mais je n'ai pas pu ; )> un artilleur colossal, sorte d'hercule forain, qui, sans armes, avait frappé les otages à coups de poing, disait en montrant sa main enflée : a J'ai tant tapé dessus que j'en ai la patte toute bleue. » Le lendemain, quelques fédérés prévoyants vinrent en famille dépouiller les morts; puis ils jetèrent les cinquante-deux otages et le fédéré dans le trou du caveau, qui était une fosse d'aisances ^ Un chaudronnier, nommé Joseph Rigaud, qui ne s'était point ménagé parmi les assassins, dit, en contemplant les cadavres: «Voilà, du moins, un tas de fumier qui ne se relèvera pas '. »
Stanley, alors à Ouganda, aux confins de l'Afrique orientale, avait enfin réussi à retrouver Livingstone, lorsque, le 14 février 1872, il reçut les journaux d'Europe qui lui apprirent à la fois l'existence, la chute, les crimes et le châtiment de la Commune. Il a noté son impression: « France! ô Français! pareille chose est inconnue même au centre de l'Afrique I »
* Voir Pièces justificatives, n? 42.
« Procès Joseph Rigaud; débats contradictoires; 6« conseil de guerre; 21 mars 1872.