‹ Les convulsions de Paris: Les prisons pendant la communeChapitre 42 sur 52 · COMMUNE DE PARIS · texte numérisé non relu

COMMUNE DE PARIS

CABIICET DU PROCnREUA DE LA COMMCKE.

Paris, 18 mai 1871.

Le directeur de Mazas laissera les citoyens Washburne et ilmc Kean communiquer avec le détenu Darboy.

Raoul Rigault, (Permanent.) Procureiu* de la Commune.

Ta, 21 mai 1871.

M. PLOU A M. WASHBURNE.

A Son Excellence le Miniêtre de» États-Unis, à Paris,

Paris, 11 mai 1871.

Monsieur,

Je sais quel intérêt Votre Excellence a témoigné en faveur de Mgr Darboy, archevêque de Paris, et quelle gratitude en auront les amis de l'Église catholique. Permettez-moi d'invoquer cet intérêt pour demander à Votre Excellence de faire une démarche qui sera, sans doute, utile à Mgr Darboy. Les célébrités du barreau de Paris ont quitté la capitale, et Monseigneur a eu la bonté de me prendre pour conseil. J'ai, en conséquence, demandé au citoyen Raoul Rigault, procureur de la Commune, le permis nécessaire pour le visiter à la prison de Mazas. J'ai eu deux entrevues avec Monseigneur. Ces entrevues m'ont mis à môme de faire certaines démarches ayant un caractère d'intérêt public, et j'avais espéré qu'elles pouvaient être renouvelées de temps en temps, quand la Commune a supprimé tous les permis qui avaient été accordés pour visiter les prêtres détenus, et a autorisé le citoyen Ferré, un de ses membres, à délivrer à l'avenir ces sortes de permis comme il le jugerait convenable. Malgré mon instante requête et ma qualité de conseil, qui aurait dû s'opposer à un refus, — car un détenu ne peut être, sans barbaiie, privé des avis de son conseil, — je n'ai rien pu obtenir de M. Ferré, qui déploie une sévérité intraitable. J'ai donc l'honneur de me prévaloir auprès de vous de mon sincère dévouement envers Mgr l'ai^chevêque

PIÈCES JUSTinCATIVES. 385

de Paris (et sans aucune suggestion de qui que ce soit), de supplier Votre Excellence de consentir à user de sa grande influence pour obtenir du citoyen Ferré la permission qu'il me refuse, sans donner aucune raison. Je demande pardon à Votre Excellence de l'importuner de la sorte, et j'espère qu'elle excusera mon indiscrétion et faveur du motif qui me porte à le faire.

Je suis, avec un profond respect, monsieur, votre obéissant ser. viteur.

Plou, Jurisconsulle, rue Yentadoar, 6.

386 PIÈCES JUSTinCATIVES.

KUMÉRO 0«

Lettre do tnnrdillaBt Hearioa.

Pantin, le 25 mai 1871.

Monsieur Brandreith,

Le 24 à six heures et demie du soir, il est arrivé un piquet de 40 hommes commandé par un officier; je crois être le 106* bataillon; ils venaient pour fusiller l'archevêque, les gendarmes et sergents de ville. Me voyant seul avec un de mes collègues pour aller chercher tous ces malheureux et les livrer à leurs bourreaux, j'ai profité de l'encombrement de la cour et du poste qui regardait par la grille, pour partir. A sept heures j'étais dehors l'enceinte ; j'ai pu remarquer que c'étaient tous des hommes de 20 à 25 ans avec le pantalon gris de fer à bande rouge; il y en avait un en bourgeois; le capitaine qui est arrivé un instant après, dit à ses hommes que c'était abominable que ce bataillon soit commandé deux fois pour cette corvée dans la même journée et que tout cela retomberait sur les officiers. Les gendarmes et sergents de ville étaient à la promenade. Ils sont arrivés; je ne puis vous dire si l'exécution a eu lieu. Je n'aiu*ais jamais pu remplir cette tâche que je me voyais tracée: conduire quatre ou cinq de mes camarades de régiment dans les mains des exécuteurs, sans les embrasser. D'après la réputation que j'avais devant le directeur et les greffiers, je me voyais perdu. Sitôt que M. le directeur Brandi*eith aura repris son poste, s'il veut avoir l'obligeance de m'écrii*e, je me rendrai & mon poste ; je resterai à Pantiu en attendant.

Recevez, Monsieur le Directeur, mes sentiments les plus resr^ctueuz.

Signé: Hevrich,

Mon adresse: Route des Petits-Ponts, n« 17, à Pantin.

(Lettre timbrée Pantin, 25 mai 1871 ; arrivée à Versailles, timbrée 26 mai 1871. M. Brandreith était le directeur régulier du dépôt des condamnés.)

HUMÉRO 10.

Jean-Baptiste Jeoker.

Je connaissais J. B. Jecker depuis 1856, époque à laquelle je fus envoyé au Mexique pour y prendre la direction de la chancellerie de la légation de France, ainsi que la gérance des consulats généraux d'Espagne et de Suisse. ,

M. Jecker habitait alors le Mexique depuis une vingtaine d*années. il était chef et fondateur de la plus importante maison de })anque de la République, en même temps que l'un des plus grands industriels du pays. Tant que je suis demeuré au Mexique, c'est-à-dire jusqu'^ la guerre de notre Intervention, je n'ai jamais entendu dire que du bien de lui.

Jecker appartenait à l'une des premières familles du canton de Berne. Il était né à Porrentruy vers 1810, alors que cette petite ville était réunie à l'Empire français. Dans l'année qui suivit sa majorité^ il avait négligé de faire la déclaration exigée par notre Code civil, 11 avait un frère d'une douzaine d'années plus âgé que lui, qui s'esjt ti'ouvé Français par le seul fait de sa naissance en temps utile. Ce Jecker aîné, ou docteur Jecker, avait fait à Paris d'excellentes études et était devenu un médecin de grand mérite. Après avoir exerc^ quelques années à Paris, il alla se fixer à Mexico, où il acquit une fortune considérable. On en peut juger par le legs de 300 000 francs qu'il lit à notre Académie de médecine. En 1855 ou 1830, le docteur Jecker fit venir son jeune frère à Mexico, et le commandita.

J. B. avait fait aussi ses études à Paris, et a toujours été fort labo^ deux. En sortant du collège, il était entré dans la maison Ilottinguef pour y étudier la banque. Il n*a quitté cette maison qu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, pour aller rejoindre son frère le docteur.

J'attribue la chute commerciale de Jecker à la jalousie de plusieurs maisons qui s'étaient liguées contre lui. Profitant d'un moment o^ Jecker tenait de débourser une somme considérable pour une esca^ dre anglaise du Pacifique, elles obtinrent de Juarez (après quelque résistance de sa pari) l'annulation des Bons Jecker, intitulés alore Bons 20 pour 100, prétendant qu'il avait eu pour but principaj dp soutenir Miramon, son antagoniste. Jecker fut donc obligé de susr

pendre ses payements, alors qu'il avait manifestement beaucoup plus d'actif que de passif. Sa fortune nette était évaluée au moins à 20 millions de francs.

A partir de ce moment, le pauvre Jecker fut contrecarré en tout, et le plus souvent on disposa de lui sans luu Son existence ne fut plus qu'une série de tribulations. H est triste de penser qu'il ne se trouva pas une autorité française pour prendre courageusement la défense de cet bomme de bien, converti en bouc émissaire par les perfidies de maisons intéressées à sa perte.

Jecker avait souvent réclamé la qualité de Français. Il paraîtrait qu'il obtint des lettres de naturalisation en 1863. Si dans le moment ses créanciers s'en sont réjouis, ce devait être plus tard pour lui un grand malheur.

On sait avec quel odieux acbamement plusieurs journaux l'ont attaqué sous la fin de l'Empire. 11 a dû beaucoup en soufl'rir, car, bien que d'apparence calme et froide, il avait les perceptions délicates. C'était le type du vrai négociant : parlant peu, réfléchissant beaucoup et agissant résolument. Nul ne traitait mieux que lui ses auxiliaires, qui recevaient toujours plus qu'il ne leur avait été promis. Il possédait les principales langues d'Europe, et était au moins aussi fort en minerie qu'en finances.

Pendant son dernier séjour en Europe, Jecker avait étudié avec soin un nouveau procédé d'invention allemande qui consistait à traiter le minerai d'argent sans l'emploi du mercure. Après avoir répété en Angleterre les essais qu'il venait de faire en Allemagne, il résolut d'aller exploiter avec ce même procédé une excellente mine qui lui restait dans l'État de Zacatecas. Aussitôt sa détermination connue, il trouva, à Londres même, parmi ses créanciers, des amis qui se cotisèrent pour mettre à sa disposition 500 000 francs, afin qu'il pût de nouveau tenter la fortune au Mexique.

Jecker devait encore à cette époque 10 millions de francs à trois cent vingt créanciers. Quel est l'industriel qui, en pareille occurrence, trouverait parmi ses créanciers les moyens d'aller tenter de nouveau la fortune à trois mille lieues ?

• Aussitôt de retour à Paris, Jecker avait hâte d'en partir; ses amis étaient également heureux de le savoir approvisionné et en voie de pouvoir travailler utilement. Pas un ne mettait en doute sa réussite. Mais il eut la funeste idée d'aller demander un passeport à la Préfecture de police, où il fut arrêté. Le jour de son arrestation, je l'avais attendu chez moi quelques heures, parce qu'il m'avait promis la veille de ne point partir sans prendre mes commissions pour Mexico, et que je le savais pressé de nous «luitter.

Il avait pris son pied-à-terre rue Blanche, n» 5, chex sa sœur, Mme Ersesser, alors absente. Je m'y rendis le lendemain matin, et on me dit qu'il n'était pas rentré depuis la veille. Je courus à la légaton de Suisse. Le secrétaire de la légation mit le plus grand

empressement à aller trouver Raoul Rigault; mais celui-ci lui object^ que Jecker était devenu sujet français. Le jeune diplomate eut peut-» être le tort de ne point assez insister, car personne n'avait la preuvo de ce changement de nationalité et l'on pouvait sauver ce martyr.

En apprenant cette inquiétante fin de non-recevoir, j'allai trouver un mien ami, M. Charles Read, que je savais en anciennes relations avec Ârnould, l'un des membres de la Commune. Mais le pauvre Ârnould conunencait à devenir suspect à ses furibonds collègues ; de sorte qu'il nous assura que sa recommandation ne ferait qu'aggraver la situation du prisonnier. II nous confessa qu'en ce moment il la croyait des plus dangereuses .

De là je me rendis à la Préfecture de police, dans l'espoir d'ob-> tenir tout au moins des nouvelles du pauvre détenu. Étant entré, comme dans une halle (sans gardien ni sentinelle) dans la grande pièce du rez-de-chaussée, je vis au fond de la salle un jeune ci-* toyen qui semblait trôner au milieu d'un groupe et qui devait être Raoul lUgault*. Ce personnage m'accueillit avec une politesse à laquelle je ne m'attendais point, m9 disant qu'il allait donner des ordres pour que je pusse voir le citoyen Jecker, et il sortit aussitôt par une porte d'intérieur. Entre temps le groupe principal s'était fractionné en petites coteries, dans lesquelles on causait avec plus ou moins d'animation. L'un des assistants, à figure placide, profita de ce mouvement qui s'était fait dans la salle pour s'approcher de moi et me dire à l'oreille : <r llonsieur, n'attendez pas le retour du citoyen que vous avez vu sortir par cette porte : il y va de votre sûreté. » Je ne me fis point répéter l'avertissement ; je remerciai mon bienveillant informateur par un signe de tête, et m'en allai à reculons.

Le nom de Jecker doit être éteint, car le docteur et J.-B. n'ont jamais été mariés. L'aînée de leurs sœurs avait épousé Un négo* ciant de Bordeaux, H. Bornèque, dont elle eut trois fils. J.-B en avait appelé deux au Mexique : l'un travaillait dans son cabinet (Jules), et l'autre était sur sa grande usine de fer; le troisième est encore attaché à une grande maison de banque à Londres.

Après la chute de notre hideuse Commune, Bornèque de Londres vint à Paris rechercher le corps de Jecker et I*a fait inhumer.

A mon témoignage sur l'honorabilité de J.-B. Jecker je puis joindre celui fort compétent de M. Ilottinguer père. En octobre 18G0, le comte de Saligny, qui allait partir pour le Mexique, se trouvant appelé par une affaire chez M. Hottinguer, demanda & celui-ci qu'elle était son opinion sur Jecker, dont on parlait si

* D'après la description de M. de Morineau, c'est évidemment dans la salle dite des Passeports qu'il est entré. Le jeune homme qu'il prend pour Raoul Rigault devait être le chef du quatrième bureau (l'* division). Ra^ul Rigault se tenait toujours dans le cabinet du préfet de police. M. D

m PIÈCES JUSTIFICATIVES.

diversement. Il lui répondit : « Je suis un dès principaux créanciers de M. J.-B.; on n'est jamais bien disposé quand on se trouve en danger de perdre une somme considérable; néanmoins je dois dire que c'est le plus honnête honune que j'aie rencontré en âfîaircs. »

Â. DE MOBIKEAU,

Consul de France en retraite,

ancien gérant des consulats généraux de Suisse et d'Espagne

au Mexique.

Paris, août 1877

NUMÉRO il.

La mort de Deletotaie.

c Le^corpsdeDelescluze se trouvait à l'église Saînte-Élisabeth, le dimanche 28 mai 1871 ; une première fois je Tai examiné et une seconde fois quelques heures plus tard, en présence d'un général, qu'on m'a dit être le général Clinchant. Delescluze n'avait reçu qu'une seule balle, laquelle avait traversé la poitrine de part en part; cette balle, comme vous le dites, l'avait atteint de côté; elle a dû perforer dans leur épaisseur les deux poumons et le cœur; la blessure a été certainement mortelle. Mais ce qui a pu faire croire à quelque chose du côté du cou, c'est qu'il y portait une brûlure formant un cercle complet, large comme deux ti'avers de doigt ; à chaque poignet existait une brûlure semblable, de même largeur et moins profonde d'un côté que de l'autre. Il est assez difQcile de donner une explication à ce fait, car les vêtements n'étaient pas brûlés, ni la chemise, ni le gilet, ni la redingote. Le col et les manches de la chemise étaient déboutonnés. » — (Paris, 14 octobre 1877. Docteur H. Golombel.)

Dans la semaine qui suivit la défaite de la Commune (j'ai négligé de prendre la date exacte), le journal la Liberté a publié le récit suivant, que l'on considéra à cette époque comme ne s*éloignant pas trop de la vérité :

On nous a raconté, d'après des témoins que nous ne pouvons malhoureusement pas invoquer, parce qu'ils sont dispersés, impossibles peut-être à retrouver, des détails sur la mort du chef de l'insurrection parisienne. Nous allons les donner, en n'en prenant pas la responsabilité.

Delescluze s'était renfermé, après la prise de l'Hôtel de Ville, dans la mairie du onzième arrondissement, et c'est de là qu'il dirigeait les mouvements de ses farouches séides. La vieille hyène, comme^ avaient fini par l'appeler eux-mêmes ses collègues de la Gommime/

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302 PIECES JUSTIFIGAmES.

avait depuis quelques jours, une activité fébrile que rien ne pouvait calmer : il ne dormait plus et ne rêvait que sang et meurtre.

— On parlera de moi, s'écriait-il sans cesse dans son ivresse implacable. 11 faut que Paris disparaisse. Lâche ville qui ne veut pas qu'on la délivre de ses oppresseurs.

Et il multipliait ses ordres inràmes, et il veillait à ce que les complices des incendies fussent approvisionnés de bombes et de pétrole.

Parfois le nom de Chaudey passait sur ses lèvres blafardes, et il semblait que le remords pénétrait rftme de ce monstre. En effet, on ne l'ignore pas, c'est pour échapper au témoignage d'un ancien ami qu'il avait ordonné à Raoul Rigault de fabre fusiller l'infortuné rédacteur du Siècle,

Delescluze, ne l'oublions pas, avait commis dans sa Jeunesse un vol chez M. Deuormandie ', avoué, chez lequel il était clerc. Proudhon, qui connaissait son Delescluze, et le savait capable de toutes les infamies, voulait se garder contre ses manœuvres. U possédait la preuve du vol : il l'avait coniiée à Gliaudey '.

Lorsque le général Yinoy s'empara du quartier dans lequel est compris le onzième arrondissement, on trouva le corps de Delescluze sur le boulevard du Prince-Eugène.

Yoici ce qui s'était passé.

Tant que la résistance de l'insurrection fut une véritable bataille, Delescluze commandait comme un général, il consultait le plan de Paris et donnait des ordres ; mais quand il se vit resserré dans le petit cercle qu'il occupait, il perdit la tête, il redoubla de rage incendiaire ; mais en même temps il ne pensait plus qu'à avoir la vie sauve.

Il n'espérait pas en la clémence des généraux ou du gouvernement régulier. Il voulait fuir. Les plus dévoués de ses amis, les plus fanatiques de son état-m^or, en eurent le soupçon et le surveillèrent. U s'en aperçut et voulut marcher le front haut; mais la peur, l'horrible peur se lisait dans ses yeux jaunes.

Au plus fort de la bataille, alors que l'épouvantable firacas de l'artillerie était le plus intense, Delescluze quitta son cabinet de la mairie par une petite porte et sortit.

Parvenu à la baiTicade du boulevard du Prince-Eugène, il fut reconnu.

On accusa Delescluze de fuir, il voulut protester de ses intentions, et il afûrma que son devoir l'appelait sur im autre point.

Déjà ime foule nombreuse s'était rassemblée : on s'informe, on

* Ce n'est pas chez M' Denormandie que Delescluze Ait clerc d'avoué ; c'est chez M* Berthter, rue Gaillon, n* 11. M. D.

* C'est à Spa, en septembre 18(>0, que Chaudey, qui était venu voir son compatriote Proudhon, eut, par lui, connaissance des faits imputés à Delescluze. M. D.

s'inquiète, on se dit, on se redit les soupçons pesant déjà sur le farouche dictateur qui, pendant ce temps, essayait de convaincre son entourage.

Mais les réactions sont promptes dans le peuple. Ceux, les femmes suitout, qui avaient tant souffert de ce siège horrible, crièrent à la trahison et en vinrent tout naturellement à accuser Delescluze des malheurs de la patrie. Ce fut alors un cri unanime de malédiction contre l'auteur de tous les maux de la capitale, et une femme lui mit le poing sur la figure.

Delescluze repoussa la main; on crut qu'il frappait cette femme. La fureur populaire fut portée alors à son comble. Tous les poings se levèrent, des armes fui'cnt déchargées dans la foule, et une panique effroyable se mit parmi tout ce monde.

C'était à qui fuirait de tous côtés, car dans la demi-obscurité de la soirée, on ne savait d'où partaient ces coups de feu.

Ceux qui fuyaient ne cessaient de protérer des imprécations contre Delescluze; mais ils y ajoutaient leurs appréhensions que cet homme eût pu s'échapper.

11 n'en était rien. Delescluze avait été frappé et ce furent les troupes du général Clinchant, ainsi que nous l'apprend le Journal officiel^ qui trouvèrent son cadavre.

Son corps a été transporté dans l'église Sainte-Elisabeth, puis exposé un peu après dans le square du Temple.

Ainsi a fini cet homme que l'insurrection a essayé de gi'andir et qui, après avoir été un vulgaire voleur, laissera dans l'histoire le nom de Tun des plus exécrables assassins. C'est l'Êrostrate moderne.

594 PIÈCES XOSTn-'ICATIVES.

Oendarmei «t f ardei d« Paris tuét me Haxo.

L*état nominatif des sous- officiers, brigadiers, gardes et gendarmes qui ont été fusillés, conmie otages, le 26 mai 1871, et inhumés en tranchée gratuite, dans le cimetière de Belleville (14* division), le 30 du même mois, portait les noms suivants :

Garaudet, Jacques.

Geanty, Jean-Baptiste-Onésime.

Millotte, Louis-Ferdinand.

Pons, Jean-Pierre-Edmond.

Cousin, Pierre-Baptiste.

Poirot, Jean-Étienne.

Bermond, Louis.

Bianchardini, Jean-Valère.

Bodin, Jean-Philippe.

Bouzon, Jean-François-Âuguste (assassiné à Sainte-Pélagie).

Breton, Nicolas.

Capdeville, Pierre-Léon (assassiné à Sainte-Pélagie).

Cai'lotti, Xavier.

Chapuis, Georges.

Colombani, Fabien.

Condeville, Charles-Louis-Benoit.

Doublet, Léon-Firmin.

Ducros, Jean-Louis.

Dupré, Augustin.

Sischer, Joseph.

Sourès, Jean- Benjamin.

Relier, Philippe.

Mannoni, Jean-Thomas.

Marchetti, Charles -François.

Marguerite, Jean.

Marty, Jean-Antoine-Casimir.

Wongenot, François -Eugène.

Houissie, Joseph.

Pacotte. Dominique (assassiné à Sainte-Pélagie).

Paul, Laureut-Marie.

Pauly, Jacques.

Pourteau, Pierre.

Riolland, Claude-Alphonse.

Yalder, Louis-Alexandre.

Yillemin, Sébastien.

Bellamy.

Lacoze.

Blanchon.

Valet.

Un monument funèbre élevé dans le cimcliôrc de Belleville a reçu es restes de tous ces malheureux, le 12 et le 13 lévrier 1877.

^m PIÈGES JUSnFiCATlYES.

Il* •anr«Ulaiit rinet et 1m ot«ff«s éê la troisième ■•otloa.

M. l'abbé Amodru a publié le récit des événements dont il a été le témoin et failli être la victime*. Uans la dix-sepliéme édition, qui vient de paraître, il a repoussé avec chaleur la version que j'ai adoptée. Il a même ajouté à son volume une longue note que je crois devoir mettre sous les yeux du lecteur.

RECTinCATION OU RÉPONSE A DES néciTS ERRONÉS PUBLIÉS DE BONNE FOI SUR NOTRE DÉFENSE ET NOTRE DÉLIVRANCE.

< Dans la Revue des Deux-Mondes, on a publié, au commencement d'octobre 1877, un récit détaillé sur notre défense et notre délivrance de la Roquette.

9 Nous rendons justice aux bonnes intentions de l'auteur et nous le remercions de consacrer son talent à la défense de la bonne cause, mais nous le prions de vouloir bien accepter une rectification très importante, que d'ailleurs il provoque lui-même (pages 546 et 547).

< Il s'agit de la troisième section de la prison, celle où furent faites les barricades et où l'on se défendit vaillamment contre les assassins, en implorant publiquement le secours de Dieu.

c On attribue principalement la gloire et le succès de cette défense à un gardien de prison, N. Pinet.

c Voici les faits tels qu'ils se sont passés sous mes yeux, et j'ai en main des lettres de plusieurs otages qui confirment ce que je vais dire.

« L'honneur de cotte défense appartient, après Dieu, à nos 82 jeunes soldats et à quelques sergents de ville, tous otages avec nous *.

* La Roquetle, Journées des 24, 25, 26, 27 et 28 mai 1871, par M. l'abbé Amodru, ancien sous-directeur général de rArchiconfrérie de Notre-Dame des Victoires, curé de Notre-Dame des Vertus, à Aubenrilliers, prés Paris, otage de la Commune, incarcéré à la Roquette et condamné à mort. Paris, Gastermann, 1877.

* Les sergents de ville étaient enfermés dans la deuxième section et non pas dans la troisième. M. D.

c Quand les barricades étaient faites et la bataille à peu près gagnée par eux, M. Pinet arriva le dernier, trouvant des amis parmi nous. Sa présence et ses renseignements contribuèrent sans doute à raffermir quelques otages dans la résolution de se défendre et nous lui en sommes reconnaissants; mais il serait injuste de lui attribuer la part principale et l'initiative de la défense.

* J'entre dans quelques détails pour que désormais on ne renou- TcUe plus ces récits erronés qui enlèvent aux jeunes militaires et aux sergents de ville l'honneur qui leur est dû et ne laissent qu'une faible part à l'action extraordinaire de la Providence.

c Lorsque les barricades étaient faites et que tous les otages de la troisième section se trouvaient dans le corridor en étal de défense* nous entendîmes crier à la porte du petit escalier. C'était quelqu'un qui demandait à entrer ; je me rendis là avec plusieurs militaires otages qui se refusaient énergiquement à ouvrir la porte et se montraient indignés contre tous les employés de la prison.

c M. Pinet protestait de ses bonnes intentions et courait les plus grands dangers, à cause de la fureur de Ferré et de François, qui ne s'expliquaient pas notre résistance ^.

< J'engageai les jeunes militaires qui se trouvaient à mes côtés à cnti*e-bàiller seulement la porte, pour donner ensuite passage à ce gardien, si vraiment il avait de bonnes intentions, ce qui jusque-là nous était inconnu dans notre section.

c Ils y consentirent avec hésitation. Alors les obstacles jetés là pour la barricade furent précipitamment retirés, la porte fut assez entrouverte pour livrer passage à un seul homme et M. Pinet, se glissant à mes côtés, entra, le dernier, quand toutes les barricades étaient faites et la défense organisée.

< Il déploya ensuite de l'énergie et du courage comme nous l'avons raconté, mais, en vérité, nous étions sauvés quand il arriva, et sauvés sans le concours d'aucun employé de la prison.

< Il serait d'une injustice révoltante de lui attribuer la gloire due à ces 82 jeunes gens que la Commune avait faits prisonniers et qui restèrent fidèles à leur devoir.

< On a prêté quelquefois aux jeunes détenus un râle de protection qu'ils n'ont pas exercé à notre égnrd; quelques-uns mirent le feu à noire barricade, nous menacèrent de coups de fusil et voulurent nous forcer à descendre sur les ordres de Ferré et de François ; les autres s'échappèrent de la prison et se dispersèrent de tous côtés. Si des gardiens de la prison les ont argumentes en notre faveur, nous n'avons pas eu lieu de nous en apercevoir '.

* Pinet, de service à l'infirmerie où nul fédéré ne mit les pieds, ne courait aucun danger; il n'avait qu'à y rester pour éviter tout péril. M. D.

* L'expression de « jeunes détenus » ordinairement attribuée aux enfants enfermés à la maison d'éducation correctionnelle, c'est-à-dire à la

sa» PIÈCES JUSTIFICATIVES.

< Le tumulte des jeunes détenus, la panique générale d'un grand nombre de fédérés armés et convoqués pour le massacre, le cri les Versaillaistle départ des chefs de la Commune, la sortie d'un grand nombre d'otages qui étaient dans les bâtiments en face du nôtre dans la même prison, tout cela s'est accompli à la suite de la construction de nos barricades énergiquement défendues.

< Sans ces barricades, suivies d'une résistance qui n'entraina aucune effusion de sang, les massacres auraient été inévitablement exécutés.

«Tous les témoignages s'accordait sur ce point. Il est donc important de savoir quand et comment ces barricades commencèrent.

« Dans l'intérêt de la vérité, nous avons au moins le droit de ne par tolérer qu'on en attribue leur commencement à un homme qui n'y était pas lorsque déjà elles étaient finies.

« Le lendemain matin, 28 mai, jour de la Pentecôte, tous les otages de la deuxième et de la troisième section sortaient de la Roquette sous la protection de l'armée française.

« Ceux qui sont venus là le 29 mai pour recueillir des renseignements après notre départ n'ont pu y trouver que des récits sujets à contrôle.

« Les choses étant telles que nous les avons publiées, comment donc se fait-il que certains otages fort dignes de respect aient accrédité une version différente relativement à M. Pinet ?

« La réponse et très facile.

« Le corridor est long ; il y avait deux barricades, l'une du côté du grand escalier, c'était la principale, et l'autre du côté du petit escalier, c'était celle qui exigeait le moins de monde.

« Évidemment ceux qui se trouvaient loin du petit escalier et au milieu du bruit vertigineux de la grande barricade qu'on achevait précipitamment, n'ont pu voir et entendre ce qui se faisait à l'autre extrémité.

c Pour moi, j'afQrme ce que j'ai vu et d'autres otages l'affirment avec moi.

« J'invite ceux qui auraient encore quelques doutes à interroger les témoins qui ont bien vu tout ce qui s'est passé. Parmi ces

Petite-Roquette, s'applique évidemment dans la phrase de M. Amodru aux condamnés de droit commun que contenait la Grande-Roquette. Personne, h ma connaissance, n'a jamais prétendu que Ton avait excité ceux-ci à la révolte afin de venir en aide aux otages de la troisième section; on les a fait insurger dans un but de résistance générale et pour gagner du temps. Sauf le condamné à mort Pasquier qui s'empara d'un l'usil qu'on lui arracha immédiatement, nul détenu en vertu des arrêts de la justice n'eut, dans l'intérieur de la prison, d'armes à feu entre les mains. Ces faits ont été surabondamment démontrés devant le 5* conseil de guerre qui. du 7 août au 2 septembre 1871, eut à juger les membres de la Commune. M. D.

^moins dont les témoignages s'accordent avec le nôtre, je cite un prêtre assurément très grave, très consciencieux et bien connu du clei*gé de Paris. C'est M. l'abbé Bacuez, directeur au séminaire Saint- Sulpice.

c Avant son introduction dans notre section, M. Pinet ne nous avait rien dit qui pût nous faire soupçonner ses bons sentiments et il est trop honnête pour vouloir accepter seul la gloire due à 82 autres pour la journée du 27 mai 1871.

c Qu'on l'interroge lui-même. Son honnêteté ne lui permettra certainement pas d'affîrmer que nos barricades ont été commencées sur son invitation, car il était absent quand on les faisait, et il les trouva faitea en rentrant dans notre section.

€ On nous a quelquefois objecté que nous avions tort d'insister tant sur ce fait; nous répondrons que ce fait intéresse l'histoire de France et celle de l'Église.

• En conséquence, nous ne pouvons supporter qu'on écrive cette histoire contrairement à la vérité, et nous ne craignons pas un contrôle, puisque nous avons cité les noms et les adresses de cinquantedeux témoins.

c Quant à l'importance du fait, voici les considérations que nul ne peut dédaigner.

c N'est-ce pas dans la Roquette qu'ont été massacrés quatre pré* très avec l'archevêque de Paris et le premier Président de la Cour de Cassation * ?

c N'est-ce pas de là que sont sorties, le 26 mai, les 47 victimes massacrées à la rue Haxo * ?

< N'est-ce pas à côté de nous, dans la Petite-Roquette, qu'il y avait environ onze cents soldats otages qu'on voulait mettre à mort et qui furent sauvés ?

c N'est-ee pas sur la place de la Roquette que le premier archidiacre de Paris fut massacré et qu*un grand nombre d'autres victimes furent immolées î

< N'est-ce pas dans la Roquette que furent emprisonnés deux vicaires généraux de Paris, le secrétaire général de l'archevêché, plusieurs curés et vicaires et des prêtres de diverses congrégations religieuses?

ff Eniln, n'est-ce pas à la Roquette que les chefs de la Commune s'étaient retirés à la dernière heure, pour y établir le centre de leur gouvernement'?

' M. Bonjean n'était pas le premier président de la Cour de cassation. M.D.

* Les victimes massacrées dans la rue Haxo étaient au nombre de cin-> quante-deux. M. D.

* Jamais les chefs de la Commune ne se sont retirés à la Grande* Roquette; le centre de ce gouvernement a été établi le 26 mai à la mairie de Belleville, et. le 27, rue Haxo, dans une maison portant le u* U5, [ ayant servi d'état-roajor au service auxiliaire, et habitée par Vésinicr. M.

c Comment des hommes religieux pourraient-ils oublier que dans cette prison Dieu fut inv^qibî publiquement et solennellement en face des massacreurs dont la rage resta impuissante?

< Et si cette impuissance se produisit d'une manière inattendue et extraordinaire, pourquoi ne le dirions-nous pas ? Et si quelqu'un veut s'attribuer à lui seul l'honneur principal de cette délivrance qui en a produit tant d'autres, pourquoi ne lui ferions-nous pas remarquer qu'il est dans Terreur et qu'il offense la vérité historique ?

< Nous avons sagement évité de caractériser le fait de notre délivrance ; mais dussions-nous en souffrir encore, nous ne tolérei'ons jamais qu*on le réduise aux simples proportions â*un fait vulgaire qu'un homme prépare d'avance, comme un capitaine prépare une compagnie sous ses ordres.

< Le capitaine en ce temps-là était invisible, il l'est encore aujourd'hui. I

A l'appui de cette rectification. M. l'abbé Amodru cite en pièces justificatives des lettres de NM. Walbert, Arnoux, Rougé, Cuénot, qui furent otages, les deux premiers à la troisième section, les deux autres à la seconde; en outre, M. Amodru parle d'une lettre de M. l'abbé Bacuez conforme à ses propres souvenirs, mais il ne la produit pas.

Le caractère sacré dont est revêtu M. l'abbé Amodru ne me permet point de douter de ses assertions; aussi mon embarras est extrême, car un otage de la troisième section, revêtu d'un caractère non moins sacré, présente sous un tout autre aspect l'intervention du surveillant Pinet.

M. l'abbé Lamazou, ancien vicaire de la Madeleine, actuellement curé à Auteuil, animé, comme M. l'abbé Amodru, de l'amour de la vérité et bien décidé à ne point la trahir, a raconté, lui aussi, ses aventures à la Grande-Uoquette. Son livre, qui a paru deux mois environ après celui de H. Amodru (voyez la Hoquette, préface de l'éditeur), renferme quelques pages qu'il est bon de citer, afin que le lecteur puisse juger par lui-même des difficultés qui assaillent un historien soucieux de l'exactitude, pris entre deux récits contradictoires émanés tous deux de témoins oculaires, de bonne foi et incapables de mentir. M. l'abbé Lamazou dit :

« A trois heures quelques minutes, les lourds verrous de nos cellules s'agitèrent avec une rapidité inaccoutumée ; j'étais à genoux, récitant d'une voix éteinte l'olfice de la veille de la Pentecôte. Non voisin ouvre vivement la porte de ma cellule : c Courage, me dit-il, c'est maintenant notre tour ; on nous fait tous descendre pour nous fusiller 1 — Courage, lui répondis-je de mon côté, et que la volonté de Dieu soit faite ! » Je m'étais déjà revêtu de mes habits ecclésiastiques ; je m'avance au milieu du corridor où étaient mêlés et con-

fondus prêtres, soldats, gardes nationaux. Les prêtres et les gardes nationaux avaient une attitude calme et résignée; les soldats M pouvaient croire au sort qui les attendait : c Qu'est-Kïe que nous leur avons fait à ces malheureux ? Nous nous sommes battus contre les Prussiens, nous avons rcnipli notre devoir ; pourquoi veulent-ils nous fusiller? Non, cela n'est pas possible I » Les uns poussaient des cris de colère, les autres restaient silencieux et immobiles, comme ils avaient été le jouet d'un rêve. Les prêtres se mettaient à genoux pour se fortifier par une dernière absolution; l'un d'eux engage les soldats à nous imiter et leur adresse quelques paroles d'encouragement.

c Une voix vibrante comme l'airain ' domine tout à coup ce bruit confus : < Mes amis, écoutez un homme de cœur : ces ignobles scélérats ont déjà tué trop de monde ; ne vous laissez pas assassiner, venez à moi, résistons, combattons : plutôt que de vous livrer, je veux mourir avec vous I. . . > C'était la voix du gardien Pinet. Ce généreux enfant de la Creuse, ahuri par tant de forfaits, ne pouvait plus étouffer son indignation ; chargé par le sous-brigadier Picon d'ouvrir lentement nos cellules et de nous livrer deux par deux aux insurgés qui nous attendaient au guichet du greffe, il avait fermé sur lui la porte du troisième étage, ouvert rapidement nos cellules pour nous conseiller et organiser promptemcnt la résistance, prêt à sacrifier sa vie, qui ne courait aucun danger, pour nous aider à sauver la nôtre. M. l'abbé Amodru avait pris à son tour la parole et joignait ses protestations à celles de Pinet : i Ne nous laissons pas fusilier, mes amis, défendons-nous ; ayez confiance en Dieu, il est pour nous et avec nous, il nous sauvera I... >

< Les esprits étaient hésitants et> partagés : « Se défendre, objecta l'un, est une folie ; nous n'y gagnerons qu'une mort plus cruelle : au lieu d'être simplement fusillés, nous allons être égorgés par la populace ou consumés par les flammes 1 — Faisons monter les gardes nationaux, s'écriait un naïf, nous leur prouverons que nous sommes d'honnêtes gens, et non des voleurs et des assassins. — Ce n'est pas notre vie qu'on menace, s'écriait un soldat dont l'impartiale vérité me lait un devoir de reproduire les paroles et qui avait aussi peu de discernement que de sens moral ; c'est aux curés seuls qu'on en veut ; n'allons pas exposer notre vie eu cherchant à défendre la leur, b

« Je n'avais pas encore dit une parole ; je suivais avec une anxiété facile à comprendre les phases de cet étrange situation ; quelques confrères me demandaient ce qu'il y avait à craindre ou à espérer. € Les sergents de ville qui sont au-dessous de vous, s'écria le gai'dien Pinet que les hésitations rendaient plus énergique et plus élo-

* Ce délai! est caractéristique; la voix de Pinet est, en effet, d'une so norité cxceplioiinelle. M. U.

W2 l>IÊCES JUSTIFICATIVES.

qûént, sont disposés à se défendre ; ils travaîllent déjà à la barn- 'cade ; à défaut d*armes, nous avons du cœur ; ne vous laissez pas fusiller par ce tas de bandits. »

' < J'étais convaincu que la résistance, dont je jugeais le succès liumainement impossible, était néanmoins le parti le plus digne. Depuis le 18 mars, je ne cessais de protester contre le silence et l'abdication des honnêtes gens en face des malfaiteurs ; pour me 'montrer jusqu'au bout fidèle à mon programme, je sortis de mon inaction apparente. M. Walbert, ancien oflGcier de paix, et M. l'abbé €arré, vicaire de Belleville, émettent l'idée qu'il faut percer le plancher pour nous mettre en communication avec les sergents de ville enfermés au second étage, et aussitôt ils s'arment de planches et de tringles de fer que nous arrachons de nos lits pour défoncer le sol. Je me joins à eux. Moi qui, le matin, n'avais plus la force de me tenir debout et qui n'avais pas reçu une bouchée de pain, je brisais les planches et tordais les tringles avec une irrésistible facilité. En cinq minutes, une large ouverture est pratiquée entre le troisième et le deuxième étage. Les sergents de ville sont prêts à vendre chèrement leur vie. Le sous-officier Teyssier se hisse à travers cette ouverture pour prendre avec Pinet le commandement de l'insurrection*. •

Le récit de M. l'abbé Lamazou porte en lui-même un accent de sincérité dont il est difficile de n'être pas saisi ; mais je n*en ai tenu compte, car il était eh contradiction formelle avec celui de M. Àmo- 'dru. Je me suis donc adressé à d'autres autorités, à celles dont mes ' longues études sur Paris m'ont enseigné à apprécier la rectitude et l'impartialité. Je ne m'en suis pas rapporté aux éléments que j'avais personnellement recueillis à la Grande-RoqueUe le 29 mai et le 4l juin 1871, et qui tous sont conformes à la version que j'ai donnée ; j'ai eu recours à la grande administration qui dirige le service des prisons de la Seine, et je lui ai demandé de vouloir bien m'aider à saisir la vérité. Avec une complaisance dont je reste très touché, tous les documents ont été mis à ma disposition et ont dissipé mes doutes.

^ Le service des prisons de la Seine, réinstallé à Paris dès le 27 mai, s'occupa, sans désemparer, de faire des recherches approfondies sur la conduite de son personnel pénitentiaire pendant la Commune. L'intérêt était des plus graves : il s'agissait de livrer les employés coupables à la justice militaire et de récompenser ceux qui étaient restés fidèles à leur devoir. Il y eût enquête, conti-e-enquête, contrôle

* La place Vendôme et la Roquette, par M. l'abbé Lamazou, A* édition. Paris, Douniol, 1871; p. 212 à 217. — D'après le témoignage du surveillant Bourguignon, c'est au sous-officier Teyssier que le mot de ralliement Jfarêeille a été confié. M. D.

de l'inspection générale ; tous les surveillants, plusieurs détenus, plusieurs otages furent interrogés ; les témoignages furent reçus et examinés contradictoirement ; des rapports furent demandés aux otages qui appartenaient à l'administration, et aux greffiers demeurés à leur poste ; tous ces documents forment des pièces historiques de la plus haute valeur, au point de vue des faits généraux et au point de vue des faits individuels, car la conduite de chacun des employés — greffiers, brigadiers, sous-brigadiers, surveillants — y est minutieusement examinée. Toutes les notes relatives à Pinet sont concordantes et peuvent se résumer par cette phrase que je cite textuellement : < Il leur demanda (aux otages] s'ils étaient bien décidés à vendre chèrement leur vie ; oui, lui fut-il répondu unanimement ; en ce cas, à l'œuvre î je suis des vôtres ; si vous succombez, je succomberai avec vous. Sur ces mots, Pinet commença à improviser dans la troisième section les moyens les plus eflicaces pour résister aux insurgés. Une barricade fut construite à l'entrée de la galerie, etc., etc. » Tous les rapports, toutes les lettres, toutes les dépositions constatent le même fait. Il y a plus : dans la matinée du 27, Pinet avait prévenu un otage de la deuxième section de son dessein bien arrêté de s'opposer aux tentatives des fédérés. — Parmi les détenus de cette section se trouvait M. Antoine Rougé, sous-brigadier de sergents de ville. Sorti le 28 mai dans la matinée, il se rendit immédiatement au ministère des affaires étrangères, où les services de la police municipale étaient établis, et, sur l'ordre de l'un de ses chefs, M. l'inspecteur divisionnaire Vassal, il rédigea le récit de ce qui lui était arrivé depuis son arrestation (19 mars). On n'a pas résumé la déposition de M Rougé ; le rapport est entièrement écrit de sa main et signé de lui ; voici ce que j'y lis : « Le surveillant Pinet (François) s'efforça tous les jours de rendre notre captivité moins dure. Il nous Ta prouvé jusqu'à l'heure de notre délivrance, attendu que le samedi 27, à midi, il est venu, en compagnie du surveillant Rourguignon, me prévenir qu'il venait de découvrir cinquante bombes Orsini dans un coin du poste des fédérés qui nous gardaient; il en avait saisi une qu'il m'a fait voir; elle était hérissée de capsules. C'est là qu'il m'a dit, dans ma cellule, qu'il était prêt à sacrifier sa vie pour nous, si nous voulions nous défendre contre ces ignobles bandits. Nous avons fait part de cette proposition à nos infortunés voisins, et chacun se mit à la construction des barricades. Bourguignon a disparu pour nous être utile en bas; il n'a pas cessé de nous servir. » Lorsque H. Antoine Rougé écrivait ce rapport, sous l'impression toute vive encore des événements auxquels il venait d'échapper, il ne se doutait pas qu'il donnait à l'histoire un document d'irrécusable sincérité. Ses souvenirs se sont modifiés depuis le 28 mai 1871, je le sais; H. l'abbé Araodru nous en fournit la preuve en publiant (p. 391) un témoignage dans lequel M. Rougé dit : < Aucun employé dos prisons ne s'est sacrifié

pour nous. Nous devons notre salut au courage de tous les otages qui s'est produit instantanément, i

Dès que les troupes régulières se furent emparées de la Grande- Roquette, une dépêche fut adressée au maréchal Mac-Mahon, commandant en chef de l'armée fi^ançaise. Cette dépêche, qui donnait le premier avis officiel de la mort des otages, fut immédiatement transmise à M. Thiers; voici ce que j'y lis :

c Dans la journée de samedi, les prisonniers restants allaient être fusillés, lorsque, à l'instigation du gai^dien Pinet, de l'ancien personnel conservé par la Commune, ils se sont révoltés et retirés dans une portion de la prison où ils se sont barricadés, et où les insurgés ont cherché à les brûler vifs. Les matelas qui étaient en laine et leur servaient de défense n'ont pas bien brûlé ; et cent soldats qui étaient restés entre les mains de la Commune quand la caserne du Prince- Eugène a été envahie, ont formé parmi eux le noyau de résistance le plus solide. A cinq heures du soir, samedi, la Commune, prise définitivement de panique, s est enfuie, en emportant la caisse et se dirigeant sur la mairie du XX* arrondissement. Elle se trouverait encore à Belleville. En résumé, il reste encore en ce moment à la prison : 1* cent militaires sortant des hôpitaux, etc., qui ont refusé de participer aux prises d'armes décrétées par la Commune; 2* quinze ecclésiastiques ; 5* cinquante-quatre sergents de ville.- Le directeur de la prison nommé par la Commune était un sieur François, demeurant rue de Charonne, 20. Il s'est enfui hier avec la Commune. (Il avait été l'instigateur du complot contre les pompiers de la Villette. — AfEaire Eudes.) — P. C. C. Le général de division, chef d'élat-major général, Borel, »

Les détails contenus dans cette dépêche, et recueillis à la Grande- Roquette même, prouvent qu'elle a été expédiée entre le moment où les troupes sont entrées dans la prison et celui où les otages l'ont définitivement quittée, c'est-à-dire cnUre cinq et sept heures du matin, et qu'elle a été rédigée d'après les renseignements fournis par les témoins des faits qu'elle relate.

Je suis, pour ma part, fort désintéressé dans la question ; je n'ai été ni surveillant, ni otage à la Grande-Roquette. Je n'ai recherché que la vérité, j'avais cru l'avoir mise en lumière ; M. Amodru fait tiïort pour me prouver que je suis dans l'erreur, et se refuse à c tolérer » ma version, malgré les témoignages auxquels je l'ai empruntée. Je n'insisterai pas et j'accorderai, si l'on veut, que Pinet n'a pénétré dans la troisième section que lorsque déjà les détenus de celle-ci avaient construit leur barricade ; car le fait en lui-même, je le repète, me paraît insignifiant. N. l'abbé Amodru dit que c'est là le fait capital, et après lui NM. Cuénot, Rougé, Amoux et deux et cœlera l'affirment spontanément. Mon très humble avis est que M. l'abbé Amodru attribue à l'initiative de la résistance une importance qu'elle n'a pas. Il se produisit un fait capital qui, plus que

tout autre, a protégé les otages et les a sauvés : c'est qu'il fut impossible à François, à Ramain, à Picon, aux acolytes de Ferré, aux fédérés, de pouvoir ouvrir les grilles des sections, par la raison très simple que les clefs de service et les clefs de secours étaient entre les mains de Pinet, comme la clef et la double clef de la première porte de secours donnant, par l'escalier en colimaçon, accès aux autres portes de secours, étaient au pouvoir de Bourguignon.

La porte de secours ne pouvait être ouverte malgré les otages, je le sais; elle bat dans la section ; il suffisait donc d'une cale bien placée, ou d'une planche arc-boutée contre la muraille, pour Vempécher de jouer sur ses gonds. Mais quant à la grille qui ferme la section sur la galerie où aboutit le grand escalier, il n'en est point ainsi. Cette grille est fortement scellée dans la muraille ; elle encadre une baie dont la porte, |i un seul battant, n'est autre qu'une grille qui s'ouvre en dehors (hauteur 1",96, largeur 0*,96); toute barricade destinée à maintenir close cette grille d'entrée doit être établie dans la galerie et non pas dans la section. En un mot, lorsque l'on veut pénétrer dans la section, il faut tirer la grille et non pas la poqsser. C'est à cette disposition, élémentaire dans une prison, et qui, le 11 décembre 1877, était encore ignorée par M. l'abbé Amodru lui-même, c'est à cette disposition que les révoltés de la Grande-Roquette ont dû leur salut. La barricade, il est vrai, les protégeait ; mais la grille fermée défendait la barricade et ôtait aux assaillants toute possibilité de la démolir et même de l'atteindre. Sans cela,- il n'était ni très difficile, ni très périlleux d'enlever les matelas *. Tout soldat sait que loi'sque l'assiégeant travaille à pic du mur de l'assiégé, il est à l'abri des projectiles de celui-ci. Pendant que les fédérés auraient essayé de détruire la barricade, un simple peloton, armé de fusils, placé dans la galerie, eût eu raison des olajres qui se seraient aventurés au sommet de l'obstacle improvisé par eux. Les otages étaient énergiquement décidés à se défendre, j'en suis pei*suadé ; ils étaient armés de briques, de lances en bois, de pieds de lit en fer, je ne l'ignore pas ; ils auraient contusionné etéborgné quelques fédérés, j'en suis convaincu ; mais ils eussent été dans l'impossibilité de résister à des hommes por. teurs d'armes à feu et à répétition, si ceux-ci étaient parvenus à déplacer les matelas de la barricade élevée derrière la grille. Or les fédérés et les employés obéissant à François n'ont pu attaquer cette barricade, parce qu'ils n'ont pu ouvrir la grille, et ils n'ont pu ouvrir la grille, parce que les clefs de service et les clefs de secours étaient au pouvoir de Pinet, enfermé dans la troisième section. — C'est là le fait capital d'où résulte le salut des prisonniers, qui, sans cela, aiurait pu être singulièrement compromis. Quant aux autres inci-

* Les matelas de la troisième section du dépôt des condamnés n'ont que 75 centimètres de large.

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dents de là rèrolte des otages de la Roquette, incidents qui ont été signalés devant les conseils de guerre par des témoins déposant sous la foi du serment, ils n'ont qu'une importance relative. J'admets que la version de M. Tabbé Amodru soit indiscutable, j'admets quePinet ne soit entré dans la troisième section qu'après la construction des barricades, j'admets tout ce que l'on voudra, mais je n'en persiste pas moins à croire fermement que dans l'insurrection et le salut des otages une part considérable appartient au surveillant François Pinet, actuellement sous-brigadier à Mazas. — Je prie le lecteur de m'excuser, si je l'ai fatigué par cette longue et fastidieuse discussion ; elle est, du reste, à l'honneur des otages de la troisième section ; car elle prouve simplement que tout le monde, à l'heure du péril, a eu la ferme résolution d'être héroïque, et qu'aujourd'hui chacun se souvient de l'avoir été.

Je donne ici l'état des services militaires de Pinet ; le lecteur jugera si l'homme qui sort de l'armée avec un tel certificat était capable de courage et d'initiative.

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