II. — LB OOMIT& OBMTaAL
La France et Paris ne se reconnaissent plus. — Les ruraux. — Les prétentions de Paris. ~ Conflit entre Parîs et rAssemblée nationale. — Antipatriotisme des révolutionnaires. — Les comités de vigilance. — Indécision. — Les soldais vaguant dans les rues. — L'internationale intervient. — Fédération des bataillons. — Apparition du Comilé central. — Le prétexte de la fédération de la garde nationale est la volonté de s'opposer à l'entrée de l'armée allemande dans Paris. — Tentatives des chers de la Commune pour établir des relations avec les généraux allemands. — Manifestations sur la place de la Bastille. — Le raeurlie de Vincenzini. — Les Peaux- Rouges. — 25 000 repris de justice. — Entrée des Allemands dans Paris. — Les bataillons fédérés ne bougent p."^. — L'Assemblée décide qu'elle siégera à Vei-sailles. — La loi des échéances. — Les maladresses de l'Assemblée nationale forliflent l'action du Comité central. — Suppression de la solde des gardes nationaux. — Souvenir de février 18i8. — Il fallait racheter les armes. — Révolte ouverte. — Les forteresses populaires. — Les canons. — MM. Thiers et Saint-Marc Girardin. — On se résout à agir. — Le 18 mars.
— Assassinats. — M. Thiers ordonne la retraite sur Versailles et l'évacuation des forts. — Paris est abandonné à l'émeute. — L'action et la stratégie du Comité central. — La fusillade de la place Vendôme. — La guerre fraternelle. — L'ivresse furieuse. -^ Compétitions de pouvoir. ~ Les comités. — Violences et mensonges. — La prose de Félix Pyat.
— DénombremenL — L'armée de la Commune.
La France et Paris avaient été si longtemps séparés que, lorsqu'ils se retrouvèrent, ils ne se reconnurent plus. Paris ne pardonnait pas à la province de n*être pas venue le délivrer ; la province ne pardonnait pas à Paris ses révolutions et 1 état de surexcitation où il paraissait se complaire. Pendant que la province, épuisée par l'ennemi, aspirait à un repos qui lui permettrait de panser ses blessures, Paris, comme une sorte de Cirque Olympique, retentissait plus que jamais du bruit des armes et des appels belliqueux. Aussi, dès que
20 LES FORCES DE L*liNSURRECTION.
FAssemblée nationale, élue « dans un jour de malheur », fut réunie à Bordeaux, Tantagonisme éclata; Paris fut plein de défiance pour l'Assemblée, qui le lui rendait bien. L'opinion du Paris révolutionnaire fut exprimée, à la première séance parlementaire, lorsque Gaston Grémieux s'écria : « Assemblée de ruraux, honte de la France I » Paris, fier de c du titre de capitale, de ses gloires, de son renom, de sa richesse, a toujours eu la prétention de diriger les destinées de la France ; il se considère comme souverain et se trouve déchu lorsqu'il ne peut exercer la souveraineté. L'Assemblée, libre expression de la volonté nationale, représentait légalement l'autorité et n'était point disposée à partager celle-ci avec la ville usurpatrice. On pouvait être certain d'avance que la majorité parlementaire ne tiendrait aucun compte de l'état morbide de Paris ; qu'elle voudrait être obéie, comme c'était son droit ; qu'elle frapperait fort, sans trop s'inquiéter de frapper juste, et qu'elle ne reculerait pas devant telles mesures qui pourraient amener un conflit.
Ge conflit était attendu avec impatience par les chefs d'insurrection restés à Paris ou accourus de province pour utiliser, au profit de leurs rêveries, la plus nombreuse force armée que jamais minorité factieuse ait eue à ses ordres. Dès la chute de l'Empire, cette minorité avait essayé de s'emparer de la garde nationale pour la faire servir à ses projets. A ces gens la guerre n'avait paru qu'un prétexte à violation du pouvoir. « Juillet 1870, dit M. Lissagaray S surprit le parti révolutionnaire dans sa période chaotique, empêtré des fruits secs de la bourgeoisie, de conspirailleurs et de vieilles goules romantiques*. » La révo-
* BUtoîre de la Commune. Bruxelles, 1876, p. 17.
• A propos du 4 septembre, M. Arthur Arnould dit (loc, cit.) : c Depuis six semaines, le par 11 républicain socialiste attendait, espé*
lution du i septembre n'épura guère ce personnel, mais y adjoignit les orateurs des réunions publiques et les affiliés de la société sans patrie, de Ylntemationale. Peu de jours après Tinstallation du gouvernemeat de la Défense nationale, Faction d'une sorte de gouvernement occulte se faisait sentir dans Paris ; de prétendus conseils de famille, faisant rôle de comités de vigilance, entravaient les ordres de Tautorité, dirigeaient les élections des officiers, cherchaient à dominer dans les secteurs et formaient le groupe d*où le Comité central devait sortir en février 1871. Ce pouvoir habilement dissimulé, mais déjà très fort, ne tendait à rien moins qu'à se substituer au pouvoir accepté ; celui-ci s'avisa, un peu tard, qu'il était le maître, qu'il ne devait pas se laisser systématiquement contrecarrer, et, par décret du 10 décembre 1870, il prononça la dissolution « des comités de délégués établis dans les compagnies et bataillons de la garde nationale », et rétablit les anciens conseils de famille. Sans se disperser, les groupes s'abstinrent d'une ingérence trop directe et attendirent l'occasion de reprendre l'œuvre qu'ils poursuivaient; cette occasion naquit de la force même des choses, après la capitulation de Paris.
Les hostilités étaient suspendues, tous nos forts se trouvaient en puissance de l'ennemi, les préliminaires de la paix n'avaient point encore été ratifiés ; on se trouvait entre un gouvernement qui n'était plus et un gouvernement qui n'était pas encore ; les administrations, ne sachant trop à qui obéir, n'osaient prendre
rait un mouvement. Nous faisions tous nos efforts pour le provoquer; mais la population, tenue en bride par les députés de la gauche qui se plaçaient comme un tampon entre le peuple et l'Empire, énervée par vingt années de despotisme et de corruption savante, semblait avoir perdu la foi dans ses propres forces et iu^ qu'au sentiment de sa toute-puissance, t
U LES FORCES DE I/mSURRECTION.
parti dans aucune circonstance ; la désagrégation était générale et l'indécision permanente.
La ville était lamentable à voir : fantassins, cavaliers démontés, marins, francs-tireurs de toute nuance, volontaires de toute couleur, gardes nationaux, gardes mobiles, vaguaient par les rues, les mains dans les poches, le fusil en bandoulière, démoralisés par Tivresse, la défaite et Finaction. D'après les conventions imposées par FAllemagne, quelques milliers d'hommes appartenant aux troupes régulières avaient été autorisés à conserver leurs armes ; ceux-là on les choyait ; un mot d'ordre promptement répandu parmi les gardes nationaux de Belleville, de Montmartre, de l'avenue d'Italie, avait fait comprendre qu'il fallait jouer au camarade avec eux, se les rendre favorables, parce que plus tard on aurait peut-être à lutter contre eux, et qu'il était prudent de les attirer à soi. On les menait au cabaret, dans les bons endroits ; on déblatérait contre leurs généraux, on leur expliquait qu'ils avaient été trahis, et, entre deux verres d'absinthe, on leur disait : « N'est-ce pas que vous ne tirerez pas sur vos frères? » Ils répondaient : « Jamais I » A la journée du 18 mars, ils ont tenu parole.
Ce fut dans les premiers jours de février 1871 que l'Internationale, soufflée par Blanqui, jugea le moment opportun pour réunir en un seul faisceau les forces éparses de la garde nationale ; elle allait ainsi se créer une armée qu'elle emploierait à une œuvre perverse, mieux qu'on ne l'avait employée à la défense du pays. On imagina de fédérer entre eux les bataillons qui encombraient le pavé de Paris et de leur laisser ainsi une sorte d'initiative particulière, tout en les soumettant aux ordres d'une autorité centrale. Une réunion préparatoire, tenue le 15 février, fit connaître le but que l'on visait et posa les assises de la future
association. Les statuts sont adoptés le 24 février; 114 bataillons avaient adhéré et s'étaient engagés à ne reconnaître d'autre autorité que celle du Comité central, qui dès cette heure est constitué, et devient dans Paris luie puissance contre laquelle nul n'est plus en mesure de lutter. Une résolution, qui fut votée séance tenante à l'unanimité, prouve à quels subterfuges on avait recoiu^s pour égarer des hommes plus surexcités que malfaisants. On fit appel à leur patriotisme, on leur demanda un dernier, un suprême sacrifice pour l'honneur du pays ; ils s'offrirent par acclamation, sans même se douter que leurs chefs cachaient une arriére-pensée et les trompaient.
On sait qu'en vertu d'un article de la capitulation, l'armée allemande avait le droit d'occuper quelques quartiers de Paris, entre l'époque de la réunion de l'Assemblée nationale à Bordeaux et l'acceptation par celle-ci des préliminaires de la paix, comportant la cession de l'Alsace, celle d'une partie de la Lorraine et le payement d'une indemnité de guerre de cinq milliards. C'est sur ce fait que les rêveurs de république universelle, sans se soucier des amputations, que le pays subissait, sans rougir de se révolter en présence de l'ennemi, c'est sur ce fait que le Comité central machina son stratagème. La fédération de la garde nationale et tous les malheurs qu'elle a produits ont eu pour acte de naissance cette motion proposée à la réunion générale du 24 février : « Les délégués soumettront à leurs cercles respectifs de compagnie la résolution suivante : Au premier signal de l'entrée des Prussiens dans Paris, tous les gardes nationaux s'engagent à se rendre immédiatement, en armes, à leur lieu ordinaire de réunion, pour se porter ensuite contre l'ennemi envahisseur. » Adopté à l'unanimité.
C'est là un sujet qu'il convient d'épuiser par antic:-
pation. Que la Commune soit issue du Comité central et de la fédération de la garde nationale, que les mêmes instincts, les mêmes ambitions aient fait agir ces hommes avant comme après le 18 mars, nul n'en peut douter; il n'est pas un de leurs actes qui ne l'affirme. Eh bieni le premier soin des membres de la Commune, lorsqu'ils prirent la place laissée vide par les hommes du gouvernement régulier, fut d'essayer de se mettre en communication avec les chefs de l'armée allemande; le général Fabrice et le général von dcr Thann pourraient en dire long à cet égard.
Paschal Grousset, délégué aux relations extérieures, envoie Yinot, colonel d'état-major résidant à l'École Militaire, porter au général allemand l'assurance que la Commune fait la guerre à « Versailles » et non point à l'Allemagne; plus tard il écrit à Bergeret une lettre ainsi conçue : « Mon cher Bergeret, je vous prie, donnez un certain apparat à la démarche que nous faisons auprès du commandant en chef du 3* corps d'armée prussien. 11 s'agit de savoir officiellement à quelle date les Allemands évacueront les forts de la rive droite, pour ne pas les laisser prendre aux Versaillais. C'est par un officier d'état-major, envoyé en parlementaire et suivi au moins d'une ordonnance, que la dépèche doit être remise. Salut et égalité. » Le général Von der Thann reçut en effet cette dépêche et dit simplement qu'il n'avait, sur cette question, de réponse à faire qu'au gouvernement siégeant à Versailles. Ce n'est pas tout; lorsque, le i*' mai 1871, Rossel fut nommé délégué à la guerre, il se hâta de faire toute tentative pour entrer en relations avec les Allemands, afin de leur acheter les chevaux réquisitionnés par eux et dont il avait besoin pour improviser quelque cavalerie ; cependant on se rappelle que, devant le conseil de guerre qui le jugea, Rossel disait : « C'est l'horreur que m'ins-
pireiit les capitulations et la haine que j'ai vouée à 1* Allemagne qui m*ont jeté dans Tinsurrection, dès le 19 mars. » Il serait facile de multiplier ces exemples; ceux-ci suffisent à démontrer que la lutte projetée contre les vainqueurs pénétrant dans Paris était un prétexte destiné à couvrir des projets d*une autre nature. C*est aussi à Tabri du même subterfuge, c*est pour empêcher les Prussiens de s'emparer des canons de la garde nationale, que le Comité central se saisit des pièces d'artillerie, les fit hisser à Belleville, à Montmartre, refusa de les restituer à l'État longtemps après l'évacuation de Paris par les /Vllemands, et engagea ainsi une lutte qui ne se termina que le 28 mai.
Le Comité central intervient officiellement pour la première fois dans la nuit du 26 au 27 février en transmettant des ordres, qui furent exécutés, aux officiers de la garde nationale de service au Yl* secteur; mais il n'avait pas attendu si longtemps pour faire preuve de force et affirmer son action. C'est lui qui, par ses délégués, organisa les manifestations qui défilaient sur les boulevards, se rassemblaient place de la Bastille et circulaient en chantant autour de la colonne de Juillet. Là les gardes nationaux et les soldats débandés fraternisaient, échangeaient des bouquets d'immortelles et saluaient de leurs acclamations le drapeau rouge qu'un marin avait fiché dans la main du génie de la liberté.
Un fait qui paraîtrait impossible chez une nation civilisée, si l'on ne savait que les religions, les philosophies et la morale sont impuissantes à tuer complètement la bestialité qui subsiste dans l'homme, vint démontrer tout à coup aux moins clairvoyants à quels périls Paris allait être exposé. Le 26 février, la foule s'entassait sur la place de la Bastille. Un ancien inspecteur de police, nommé Vincenzini, fut reconnu et dési-
gné ; insulté, frappé au visage, il prit la fuite et parvint à se réfugier dans un débit de tabac de la rue Saint- Antoine; il en fut arraché par des soldats réguliers appartenant aux 21* et 25* bataillons de chasseurs à pied, bataillons formés pendant le siège à Faide d'éléments militaires fort douteux ramassés dans Paris. Vincenzini fut traîné jusqu'au poste, où Tofficier le fit mettre en lieu sûr et ordonna de fermer les grilles. La foule se rua sur le poste, dont le chef tint bon et refusa d'abandonner son prisonnier. Celui-ci fut héroïque ; il dit au chef du poste : « Vous vous feriez massacrer inutilement vous et vos hommes, » et, ouvrant lui-même la grille, il se livra à la populace.
Pendant deux heures, il fut promené autour du piédestal de la colonne, et si cruellement frappé qu'il fut bientôt méconnaissable. On essaya de le pendre, et l'on n'y parvint pas. On lui lia les pieds et les mains, et on le jeta à l'eau. C'était un homme énergique; « il fallait, a dit un témoin, qu'il eût la force et le courage d'un lion pour être encore capable d'un effort après tout ce qu'on lui avait fait souffrir. » Il réussit à se dégager de ses liens et nagea pour gagner la Seine, car il avait été précipité dans le canal. Courant sur les deux berges, la foule l'accablait de pierres et de briques prises dans un bateau amarré au quai ; le pilote d'un bateau-mouche lui lança une bouée qu'il ne put atteindre ; il était affaibli et ne réussit pas à saisir les pieux de l'estacade ; il était près du bord, un homme lui ouvrit la tête d'un coup de gaffe, un autre lui jeta une brique en plein visage; le malheureux n'avait plus que des gestes inconscients, il flottait plutôt qu'il ne nageait; poussé par le courant, il s'enfonça sous les barques garées à la pointe de l'île Saint-Louis et ne reparut plus.
On lui avait arraché sa redingote, dans la poche de
laquelle on trouva \m portefeuille que Ton visita curieusement. On lut des comptes de dépenses et cette pensée qu*il avait sans doute copiée dans quelque livre de morale religieuse : « Fuyez Timpie, car son haleine tue, mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n'a point changé son cœur ?» — On raconte que M. de Bismarck, causant avec un journaliste américain, dit : « Les Français sont des Peaux-Rouges.» A quoi faisaitil allusion? A la mort des généraux Lecomte et Clément Thomas, aux incendies de Paris, au massacre des otages ou au supplice de Yincenzini *?
Une population capable de commettre ou môme de supporter un tel crime est bien près de n'avoir plus la direction de son libre arbitre et a besoin d'être mise en tutelle ; mais les tuteurs n'étaient pas là. Impuissants ou terrifiés, ils laissaient la garde nationale maitresse de Paris, à la disposition des ambitieux interlopes <pii l'exploitaient et qui n'ignoraient pas qu'elle contenait plus de 25 000 repris de justice : c'est le chiffre indiqué à la commission d'enquête par M. Cresson, préfet de police pendant le siège. Le mercredi !•' mars, quelques corps de troupes allemandes s'installèrent dans le quartier des Champs-Elysées. L'Assemblée nationale, siégeant à Bordeaux, s'était hâtée de voter les préliminaires de la paix; les Allemands quittèrent Paris le 2 mars.
Pendant les vingt-quatre heures que dura cette occu-
* Â propos de cet assassinat, M. Arthur Arnould (loe. cit.) dit : « Ce ne furent pas là des actes de violence, mais des actes de justice, qui prouvaient que les citoyens avaient reconquis le sentiment de leur force et de leur droit. » Voici dans quels termes le journal V Avant-garde rendit compte du meurtre de Vincenzini : € Place de la Bastille, il y a eu une émotion qui, paraît-il, a eu de sérieuses conséquences. M. Thiers devrait savoir qu'il n'a pas le droit de surexciter une population affolée de douleur, en se servant contre elle des mouchards de l'Empire, t
pation, qui ne fut qu*une mince satisfaction d'amourpropre, la fédération de la garde nationale et le Comité central ne donnèrent point signe de vie et n'inquiétèrent en rien « l'envahisseur », auquel on était résolu, huit jours auparavant, de livrer un combat à mort. Le tour était joué; l'armée sociale était réunie, les canons gardés par elle étaient en lieu sûr, et l'on ne pensait même plus à la motion que le 24 février on avait adoptée à l'unanimité. On se contenta de saccager un café où des soldats allemands avaient bu et de briîler sur la place de l'Étoile le fumier laissé par leurs chevaux, ce qui fut puéril, aussi puéril que le coup de pistolet tiré sur l'Arc de Triomphe par un officier prussien.
L'Assemblée nationale n'était point satisfaite ; elle estimait que ia capitale de la France se livrait, sous les yeux de l'Allemagne victorieuse, à des exercices peu compatibles avec la dignité d'un grand peuple. Elle eût voulu agir avec vigueur et remettre de l'ordre dans cette ruche envahie par les frelons; mais elle n'avait à sa disposition aucune force sérieuse, et il était dangereux d'engager une lutte dont le résultat paraissait incertain. Ce n'est pas que les motions les plus vives n'eussent leur raison d'être ; mais lorsque l'on disait : Il faut prendre le taureau par les cornes et arrêter tous les membres du Comité central, on ne faisait que donner un conseil, sans fournir les moyens de le mettre à exécution.
La fédération de la garde nationale espérait bien que l'Assemblée viendrait siéger à Paris, ce qui eût permis de la jeter promptement à la Seine; mais l'Assemblée, se rappelant certaines dates présentes à toutes les mémoires, décida, le 10 mars, qu'elle se réunirait à Versailles. La déception fut grande dans la tribu révolutionnaire ; comme toujours, on cria à la trahison et
Ton colporta un nouveau mol d'ordre : TAssemblée est monarchiste, elle veut étrangler la république et proclamer un roi. 11 n'y eut pas un fédéré qui n'acceptât cela et ne se préparât à la lutte. Le même jour, l'Assemblée adopta une loi maladroite qui prouve à quel point elle ignorait les souffrances du conunerce parisien, ou combien elle était résolue à n'en point tenir compte. Une série de décrets avait prorogé l'échéance des billets de commerce; l'Assemblée voulut que les billets échus le 13 novembre fussent exigibles le i 5 mars. C'était mettre les petits négociants, si nombreux à Paris, dans l'impossibilité de faire honneur à leur signature, et c'était en outre indisposer des gens influents dans leur quartier, dévoués à la tranquillité dont ils ont besoin, et prêts à combattre pour le maintien de l'ordre. Ce décret, dont le résultat économique le plus clair se note par un nombre prodigieux de protêts signifiés du 15 au 17 mars, vint en aide au Comité central; s'il ne lui donna pas de partisans, il diminua du moins le nombre de ses adversaires, lorsque l'on battit le rappel dans la matinée du 18 mars.
On avait adopté déjà une autre décision non moins périlleuse : un décret du 16 février supprimait la solde à tous les gardes nationaux qui, pour la conserver, n'en feraient pas la demande avec pièces à l'appui. C'était trancher brusquement une délicate question, c'était dédaigner les leçons de notre histoire contemporaine, et oublier que la suppression subite de la paye des ateliers nationaux en 1848 nous avait valu l'insurrection de Juin. Après la guerre, en février, en mars 1871, la population de Paris était fort malheureuse ; nul travail régulier, peu d'ateliers ouverts, et des habitudes de paresse auxquelles il était difficile de renoncer du jour au lendemain. Il eût été sage, il eût été
patriotique de faire un sacrifice d'argent, de continue' la solde pendant deux mois encore et de ne pas pr > mettre la misère à des gens qui croyaient sincèren: jnt s'être dévoués au salut du pays. C'eût été fort onéreux pour le trésor public ; mais en regard de ce que la Commune a coûté, c'eût été une louable économie. Du 18 mars au 22 mai, combien n'ayons-nous pas entendu d'hommes, auxquels nous reprochions de servir cette mauvaise cause, nous répondre : « Vous avez raison; mais il faut vivre, et j'ai ma solde ! »
Le désarmement de la garde nationale n'était qu'une question d'argent. En 1848, après la révolution de Février, les blanquistes inondèrent Paris d'affiches : « Citoyens, conservez vos armes ; la réaction relève la tête, vous aurez bientôt à vous en servir contre elle. » Ces armes étaient nombreuses; on avait pillé les casernes et désarmé les troupes. Le gouvernement provisoire fit preuve d'esprit : il promit cinq francs par fusil, deux francs par sabre, un franc par baïonnette que l'on rapporterait aux mairies ; huit jours après, les dépôts avaient plus d'armes qu'on ne leur en avait enlevé, car beaucoup de gardes nationaux besoigneux avaient restitué les fusils que le capitaine d'armement leur avait remis pour faire leur service.
Nul doute qu'en mars 1871 la population parisienne n'eût d'abord regimbé ; elle eût certainement prêté l'oreille aux ordres du Comité central ; mais peu à peu, la pénurie aidant, bien des fusils seraient rentrés, et des canons aussi. Le 19 mars, dans la soirée,nous avons vu acheter une mitrailleuse gardée par des fédérés ; pas trop cher : 75 francs I Quelques milliers d'énergumènes se seraient refusés à toute transaction et auraient voulu « vaincre ou mourir » ; on les aurait vaincus avec plus de facilité et moins d'incendies. Le département de la Seine avait fourni 21 000 mobiles
qui ne furent pas toujours des soldats exemplaires ; le cajnp de Châlons et les avant-postes sous Paris en surent quelque chose. Le 7 mars, on leur mit dix francs dans la main, et on les congédia ; ils burent les dix francs et se réunirent aux fédérés.
Par le meurtre de Vincenzini, on voyait clairement que l'on se trouvait en présence d'une population capable de tout ; par certains faits de révolte ouverte, on pouvait comprendre que les officiers de la garde nationale ne reconnaissaient plus qu'un seul pouvoir : celui qui émanait d'eux-mêmes. Un jeune homme de vingt et im ans, nommé Lucien Henry, un peu modèle, un peu ouvrier fabricant de mannequins pour les artistes, un peu peintre, tout à fait déserteur, grand orateur des clubs du quartier Montparnasse pendant le siège, fut élu, le 11 mars 1871, chef de la légion du XIY* arrondissement. Chargé de faire de la propagande révolutionnaire dans son quartier, il s'installa en permanence dans un poste qu'il établit chaussée du Haine, n"" 91. Là, entouré de ses officiers et de ses gardes, ne relevant que du Comité central, il refusa de se soumettre à toute autorité constituée. Le commissaire de police, le maire, interviennent directement et vainement auprès de lui ; à toutes les observations qu'on lui adresse, il répond : « J'ai la force pour moi, et j'en userai. » Il fait afficher des placards dans lesquels il demande, au nom du peuple, que la souveraineté de la garde nationale soit maintenue dans toute son intégrité.
Un mandat d'arrestation est enfin lancé contre lui le 17 mars; c'était bien tard. Lucien Henry ne s'en soucia guère; il fut quitte pour doubler ses gardes et ne sortir qu'entouré d'une escorte. Le lendemain, il préside à la construction des barricades, qu'il arme de canons, et fait incarcérer les commissaires de police de son arrondissement. Cet Henry fut « le général Henry ». Son pre-
52 LES FORGES DE L*0SURR£CTIOri.
mier acte d'ingérence dans la direction des affaires publiques est à noter; le 30 mars, il a publié Tordre que voici : — Faire arrêter tous les trains se dirigeant \ers Paris, Ouest-Ceinture; mettre un homme énergique avec un poste, Jour et nuit : cet homme devra avoir une poutre pour monter la garde ; à l'arrivée de chaque train, il devra faire dérailler, s'il ne s'arrête pas. — La phrase est peu grammaticale, mais elle fut comprise, et l'on se conforma à l'ordre qu'elle contenait.
Le fait d'un chef de corps élu volontairement réfractaire et n'obéissant qu'aux injonctions d'un pouvoir occulte ne fut point isolé, et l'on pourrait citer un grand nombre d'actes semblables qui se produisirent sur tous les points de Paris depuis la formation du Comité central. C'était une preuve que bien du temps déjà avait été perdu, qu'il n'en fallait plus perdre et que l'heure était venue d'entrer en négociations ou en lutte contre un parti révolté qui se fortifiait de jour en jour. En effet, sans compter diverses places d'armes établies et bien gardées dans Paris, les quartiers élevés de Belleville et la butte Montmartre, pourvus de canons et de munitions, étaient à cette heure de véritables forteresses. La partie administrative du gouvernement semblait pleine de quiétude et regardait ces préparatifs de défense ou d'attaque conune un enfantillage sans gravité. Le secrétaire général d'un ministère disait en souriant : « Leur artillerie n'est composée que de lunettes, car leurs canons n'ont pas de percuteur. — Mais, lui répondit-on, le premier serrurier venu pourra leur en faire. — Bah 1 répliqua-t-il, ils n'y penseront pas. » Ils y pensèrent, et la population de Paris commençait à s'inquiéter d'un état de choses qui entretenait l'agitation, prolongeait le chômage, et menaçait d'aboutir à la guerre civile.
Le Comité central ne s'endormait pas ; il était décidé
LE COMITÉ CENTRAL. f5
à livrer bataille, car il sentait bien qu*il avait en main des forces inespérées. Ces forces, il les augmentait sans relâche; il attirait à lui les soldats isolés appartenant aux corps francs qui avaient battu Testrade en province pendant la guerre; il se recrutait ainsi d'un grand nombre d'hommes dénués de préjugés, pour qui le temps des troubles est un temps de prédilection. Cependant quelques journaux demandaient, non sans raison, pourquoi Ton ne cherchait pas à rétablir Tordre menacé. Comme en France on excelle à la rhétorique, on appelait la butte Montmartre « le mont Aventin de rémeute ». Ce souvenir du De vins n'éclaircissait pas la situation, qui semblait devenir de plus en plus sombre.
Les journaux révolutionnaires soutenaient un thème dont l'absurdité ne les choquait pas : « Les canons, ayant été payés à l'aide de cotisations recueillies parmi la population parisienne, appartiennent en droit à celleci ; » argumentation qui équivalait à dire que le matériel de l'État appartient à la population, parce que le matériel de l'État est payé par la population. Des articles violents étaient échangés de part et d'autre dans les journaux; des députés harcelaient le gouvernement et le suppliaient d'en finir, coûte que coûte. Les fédérés ricanaient en disant : « On veut nos canons; eh bien! qu'on vienne les prendre I »
On raconte que, vers cette époque, M. Saint-Marc Girardin, sollicité par plusieurs de ses collègues de l'Assemblée nationale, fit une démarche auprès de son vieil ami M. Thiers, alors chef du gouvernement, afin d'obtenir quelques éclaircissements sur la conduite que le ministère comptait tenir dans cette circonstance. Eji sortant de la conférence, qui fut assez longue, M. Saint- Marc Girardin aurait dit à ses amis : « J'ai vu M. Thiers; Une sait pas ce qu'il veut, mais il le veut énergiquemcnt. » Nous ignorons si cette parole a été prononcée, I. s
mais elle peint au vif Tcspèce d'irritabilité indécise dont les esprits les meilleurs étaient alors atteints. Tout le monde sentait que Theure de l'action était proche, et nul ne savait quelle action il convenait d'engager.
Enfin, après des attermoiements dont l'avenir pénétrera peut-être le mystère, on se décida à agir. Dans la soirée du 17 mars, les chefs de corps furent réunis au Louvre, chez le général Yinoy, gouverneur de Paris, et ils reçurent communication des opérations militaires qu'ils devaient diriger dans la matinée du lendemain. On connaît cette aventure dont le résultat dépassa toutes les craintes des conservateurs et toutes les espérances des révolutionnaires : engagement de troupes; retard dans l'envoi des attelages ; premier succès inmiédiatement suivi de la débandade des soldats, noyés au milieu d'un flot de population que l'on n'avait pas su maintenir à distance ; assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, massacrés à Montmartre, rue des Rosiers, dans ime maison où le comité de vigilance du XVIII* arrondissement, fondé le 4 mars*, avait souvent tenu séance.
A midi, nul espoir ne subsistait; la jouniée était perdue. M. Thiers se rappelant que le feld-maréchal Windischgraetz avait repris Vienne de haute lutte en 1848, après en avoir été chassé, fit transmettre ordre à toutes les administrations d'avoir à se rallier à Versailles, où le siège du gouvernement allait s'établir en permanence. Lui-même s'y rendit après avoir prescrit l'évacuation des forts du sud et la concentration à Versailles de la brigade Daudel, ce qui impliquait l'abandon du Mont-Valérien. Cet ordre verbal fut répété et écrit par lui au moment où il allait traverser le pont de Sèvres. La retraite administrative fut rapide; le soir,
* Ce comité avait déclaré qu'il défendrait $es canons contre tous ceux, quels qu'ils fussent, qui tenteraient de s'en emparer.
tous les services, privés de leurs chefs, étaient désorganisés ; Paris, sans police, sans armée, sans gouvernement, était livré aux émeutiers.
Si M. Thiers fut surpris de sa défaite , le Comité central ne fut pas moins étonné de sa victoire ; plus d'un vaincpieur Ta dit : « Nous ne savions que faire et nous étions fort embarrassés*. » C'était cependant le Comité central qui avait mené la journée. N'ayant rien prévu des événements qui le prenaient à Timproviste, il se réunit dans une salle d'école, rue Basfroi, n° 11, et l'on avisa aux mesures propres à neutraliser la tentative du gouvernement, qui livrait bataille pour reprendre des canons dont il n'aurait jamais dû se dessaisir. Bergeret, envoyé à Montmartre, Varlin à Batignolles, devaient faire leur jonction, marcher sur la place Vendôme et s'y barricader, après s'être emparés des états-majors; Faltot, passant derrière l'École Militaire et les Invalides, avait pour mission d'occuper les ministères de la rive gauche, l'hôtel des télégraphes, et de donner la main à Varlin et à Bergeret par le Carrousel ou par la place de la Concorde, de façon à commander la rue de Rivoli; Duval, posté au Panthéon, avait à prendre possession de la Préfecture de police, tout en laissant un détachement au parvis Notre-Dame, de façon à favoriser le mouvement de Pindy sur l'Hôtel de Ville, qu'Eudes aurait attaqué après avoir pris la caserne Napoléon, pendant que Brunel s'y serait présenté par la rue Saint-Martin.
Ce plan réussit, non pas parce qu'il était habilement
* lourde a dit : a Le Comité ne se serait jamais douté que nous puissions avoir Paris en si peu de temps; le soir nous étions à nous demander ce qu'il fallait faire ; nous ne voulions pas nous emparer de rUôtel de Ville; nous voulions faire des barricades; nous avons été très embarrassés de notre autorité. » [Enquête parlementaire turleiS mars, déposition de H. Ossude.)
36 LES FORCES DE I/iNSURUECTION.
combiné, mais parce que Paris, dégarni de troupes, abandonné de ses autorités légales, ne put opposer aucune résistance. Les fédérés, tout victorieux qu'ils fussent, marchèrent avec prudence ; ils n'occupèrent THôtçl de Ville, la Préfecture de police, leur principal objectif, qu'assez tard dans la soirée, lorsque les chefs de service et la majeure partie des employés s'étaient déjà retirés. 11 faut croire que la retraite avait été très précipitée, car un jeune officier d'état-major, resté à Paris, ne put trouver personne, le soir du 18 mars, au ministère de la guerre pour recevoir le mot d'ordre ; un garçon de bureau, qui par hasard le savait, put le lui transmettre. Paris, déserté par le gouvernement de la France, appartenait au sans-culottisme ; « or, a dit Proudhon , le sans-culottisme est la dépression de la société. »
Dans la dernière quinzaine de février, au moment où l'on s'épuisait en manifestations tapageuses, un moraliste avait dit: « Ce peuple est malade d'une bataille rentrée ; il faudra qu'elle sorte. » En effet, elle allait sortir. La lutte fut terrible ; on eût pu se croire revenu aux plus mauvais jours des guerres de religion ; on cherchait moins à se vaincre qu'à s'exterminer. Vincenzini noyé, les généraux Lecomte et Clément Thomas assassinés, disaient assez à quoi l'on pouvait s'attendre. Toute prévision fut dépassée.
Quelques gardes nationaux, respectant la légalité et ayant pitié de la France, des hommes paisibles, redoutant les malheurs dont Paris allait être accablé, voulurent faire un acte suprême de conciliation et arrêter l'effusion du sang qu'ils prévoyaient. Sans armes, précédés d'un drapeau tricolore, ils se dirigèrent, par la rue de la Paix, vers la place Vendôme, occupée par les 80«, i7G« et 215® bataillons, armée de ciinons et commandée par un certain général du Bisson, immédiate-
ment placé sous les ordres de Bergeret. La manifestation était absolument pacifique; elle criait: « Vive la paix I vive l'ordre ! vive l'Assemblée !» Elle fut accueillie par une fusillade à bout portant : treize morts et de nombreux blessés apprenaient à la partie saine de la population parisienne que tout espoir de modération était à jamais brisé. Le Comité central décréta que les assassins de la place Vendôme avaient bien mérité de la patrie, et le gouvernement réfugié à Versailles, l'Assemblée nationale, tous les honnêtes gens, furent désespérés en comprenant dans quelle voie on allait être obligé de marcher.
Paris, sûr de vaincre, Versailles, voulant afQrmer sa ferme volonté de reconquérir la capitale de la France, avaient hâte d'en venir aux mains. Le 2 avril, des fédérés et des troupes de ligne se trouvèrent face à face dans l'avenue de Courbevoie. Avant d'ouvrir le feu on voulut encore, malgré tant de déceptions, essayer de ramener les insurgés à la sagesse et au respect des lois. M. Pasquier, chirurgien en chef de l'armée, revêtu de son uniforme, portant la croix de Genève au bras et au képi, s'avance en parlementaire; il est immédiatement tué. Dés lors la guerre fut sans merci. Le 5 avril, la Commune veut marcher sur Versailles et faire celle fameuse opération dont le lieutenant de marine LuUier, un de ses généraux, a dit : « Au point de vue politique, cette sortie était insensée; au point de vue militaire, elle était au-dessous de toute critique. » A Châtillon, le général Duval est pris et fusillé sur place ; Flourens, dont les troupes étaient en débandade, se réfugie chez un aubergiste près du pont de Chatou ; il est découvert et reconnu au moment où il changeait de costume; un capitaine de gendarmerie lui fend la tête d'un coup de sabre. L'armée régulière se conformait aux exemples que les fédérés lui avaient donnés. De
part et d'autre, ce fut une guerre fraternelle : Et solita fratribus odia, a dit Tacite.
On allait voir ce que peut faire un peuple sans mesure et sans instruction, lorsqu'il est livré à lui-môme et qu'il se laisse dominer par ses propres instincts. L'intérêt de ceux qui avaient saisi la direction de ses destinées était de le surexciter, de l'amener à ce paroxysme inconscient où l'homme redevient la bête féroce naturelle. Comme le combat devait être à outrance, on exaspéra les combattants jusqu'au délire; on ne leur ménagea rien, ni les mensonges, ni les menaces, ni les flagorneries, ni l'argent, ni l'eau-de-vie. Pendant deux mois Paris fut en proie à l'ivresse furieuse. Ce que le Comité central avait fait secrètement, la Commune le faisait en quelque sorte avec la sérénité que donne la satisfaction du devoir accompli. Pendant que la tourbe se ruait à des batailles auxquelles elle finissait par prendre goût, ses deux maîtres se disputaient et cherchaient à s'arracher le pouvoir.
Des élections avaient été ouvertes ; une apparence de légalité consacrait la Commune, qui avait cru prendre la place du Comité central. Celui-ci s'était solennellement engagé à se retirer lorsque « le peuple souverain aurait parlé » . Le peuple souverain parla, — il eût mieux fait de se taire, — et le Comité central n'abdiqua ni ses prétentions, ni la direction occulte qu'il aimait à exercer, spécialement sur les choses de la guerre. Le conflit fut permanent; on essayait de le dissimuler, il n'en éclatait pas moins. Pour mettre tout le mondi d'accord sous une égale oppression, on revint, lel^' mai, à cette vieillerie du Comité de salut public. Cela n'arrangea pas les choses: comité de salut public, comité d'artillerie, comité des barricades, comité des subsistances, comité d'approvisionnements militaires, comité de sûreté générale, comité central, comité de toute
nuance et comité de toute défroque, se jalousaient, se haïssaient, et allaient commencer à « s'épurer », lorsque la France rentra à Paris.
Ces dissentiments eurent le bon résultat de rendre la défense incohérente, mais ne descendirent jamais jusqu'aux fédérés, qui s'en souciaient peu et ne se préoccupaient guère que de l'abondance des distributions de vivres. « Pour une grande partie du peuple, la révolution n'est qu'un opéra. » Ce mot de Marat nous est souvent revenu à la mémoire, lorsque nous regardions les évolutions des troupes de la Commune. Le spectacle que Paris offrait alors était désespérant. En haut, des vaniteux, arrivés aux accidents tertiaires de l'envie purulente; en bas, des êtres violents prêts à tous les méfaits; au milieu le troupeau des moutons de Panurge, êtres indécis, mobiles, sans résistance contre les passions qui les harcèlent, sans propension au mal, sans attrait vers le bien, obéissant machinalement et ne comprenant rien aux événements dont ils sont enveloppés, sinon qu'ils ont une bonne paye, beaucoup de vin et trop d'eau-de-vie.
Les actes les moins justifiables ne soulevaient pas les consciences et trouvaient môme des approbateurs. Le 19 avril, on afficha cette sanie sur les murailles de Montmartre : « Attendu que les prêtres sont des bandits et que les églises sont des repaires où ils ont assassiné moralement les masses en courbant la France sous la griffe infâme des Bonaparte, Favre et Trochu, le délégué civil des Carrières près l'ex-préfecture de police ordonne que l'église Saint-Pierre-Montmartre soit fermée et décrète l'arrestation des prêtres et ignorantins. Signé : Le Moussu. » Si la population restait indifférente à ces brutalités, elle acceptait avec confiance, et sans raisonner, toutes les sornettes qu'on lui débitait. Pour l'entretenir dans la haine de Versailles
et des Versaillais, comme Ton disait alors, il n*est bourdes surprenantes qu'on ne lui ait fait avaler. L'armée, que l'on combattait aux avant-postes, était composée de sergents de ville, renforcée par les chouans de Charrette et de Gathelineau, marchant sous un drapeau blanc, aux cris de vive Henri Y! Les séminaristes et les frères de la doctrine chrétienne s'étaient enrôlés, après avoir fait vœu de rétablir le droit de jambage; les paysans, ralliés sans exception au système commimal de Paris, recevaient à coups de fourche les soldats qui se rendaient aux ordres des assassins de Versailles; les marins avaient exterminé deux régiments de ligne à coups de hache. Pendant que l'on trompait ainsi les badauds fédérés, on ne savait qu'imaginer pour flatter leur orgueil. Félix Pyat écrivait sans rire dans le Vengeur que le Paris de la Commune était « l'Éphèse du progrès, la Mecque de la liberté, la Rome de l'humanité » . Cet encens grossier, ces cancans de portières pénétraient les esprits incultes, s'y gravaient, mettaient les haines en ébullition et ne furent pas sans exercer d'influence sur l'emportement et la durée de la lutte.
Cette lutte, nous n'avons pas à la raconter ici; cependant nous devons dire, pour en expliquer la longueur, de quels éléments de résistance l'insurrection disposait après sa victoire du 18 mars, éléments considérables qui lui permirent de soutenir deux mois de combats et la bataille des sept jours dans Paris. Son artillerie était forte de 1047 pièces, représentées par vingt-sept types différents, ce qui la neutralisa parfois en produisant des confusions dans la distribution des munitions. Défalcation faite des pièces utilisées aux postes avancés, aux forts et au mur d'enceinte, 726 furent employées dans les rues lorsque les troupes régulières eurent eniin pénétré dans Paris. La cavalerie
était nulle et ne compta jamais plus de 449 chevaux; en revanche Tinfanlerie était très nombreuse. Vingt légions, composées de 254 bataillons, se divisaient en portion active et en portion sédentaire ; la première mettait en mouvement 3649 officiers et 76081 soldats; la seconde formait un effectif de 106 909 hommes commandés par 4284 ofQciers, ce qui produit un total dépassant 191 000 hommes, d*où il convient de déduire une trentaine de mille individus qui surent toujours échapper au service. En résumé, la Commune eut une armée de 140 000 à 150 000 combattants, qu'elle dirigea tant à Textérieur qu'à l'intérieur de Paris *.
A cette masse on doit ajouter vingt-huit corps francs, libres d'allure, agissant selon la fantaisie du moment et n'obéissant à personne. Leur contingent variable s'élevait, vers le milieu du mois de mai, au chifTre de 10820 partisans, guidés par 310 officiers. Il y eut là des gens de toute provenance et de toute catégorie, qui choisissaient les dénominations les plus extraordinaires : turcos de la Commune, éclaireurs de Bergeret, enfants de Paris, enfants du Père Duchéne, enfants perdus, lascars, tirailleurs de la Marseillaise, volontaires de la colonne de Juillet et vengeurs de Flourens, que le peuple appelait — ô foule ingrate! — les vengeurs de Florence.
* D'après un renseignement que Ton peut croire exact, les arsenaux, lors du désarmement de Paris, à la fin de mai 1871, auraient reçu 285 000 fusils Chassepot, 190 000 fusils dits à tabatière, et 14 000 carabines Enfield : donc près de cinq cent mille armes à feu et à répétition. Je ne donne ce chiffre qu'avec réserve, car toutes les armes à feu ayant été, par mesure de prudence, immédiatement expédiées en province, il est très difficile d'en connaître le nombre positif.