III. — L'ORDRB D'IziaUVlOlf
Proclamation de Delescluze. — Le convoi de munitions. — Hésitation de Caullet. — Il subit l'influence de M. Tixier. — Il refuse de recevoir les poudres. — Ordre d'exécuter les otages. — Les greffiers interviennent. — Bonnes dispositions de Caullet. - On vient s'assurer si l'ordre sera exécuté. — Inquiétude des détenus. — Marche en avant de l'armée firançaise. — Sérizier et Milliére. — Jean-Baptiste Minière. — Altercation. — Sérizier donne ordre au chef du poste de fusiller les otages. — Une réminiscence du quatrième acte des Huguenots, — Tout le monde s'embrasse. — Les obus de Sérizier. — Exaltation momentanée de Caullet. On l'enferme. — La délivrance. — La condamnation de Caullet. — Cn mot de M. Claude.
Le 22 mai, le jour même où, dans le Journal officiel, on put lire, sous la signature Delescluze, une proclamation emphatique : « Place au peuple, aux combattants aux bras nus ! l'heure de la guerre révolutionnaire a sonné. » Au moment où l'on entendait au loin tonner la canonnade , on put s'apercevoir que Sérizier n'avait point oublié la Santé. Vers quatre heures du matin, un
convoi de vingt-deux voitures chargées de tonneaux de poudre et de munitions de guerre s'arrêta devant la porte de la prison. L'officier fédéré qui le conduisait exhiba un ordre émanant de Tétat-major et enjoignant au directeur d'avoir à emmaganiser toutes ces matières exploxibles dans les sous-sols de sa maison. Caullet fît appeler M. Tixier, qui se récria : — on n'avait d'ordres à recevoir que du délégué à la sûreté générale ; le chef hiérarchique des directeurs de prisons est le chef du troisième bureau de la première division de la Préfecture de police ; lui seul régulièrement pouvait imposer la réception de cet amas de poudre dont la place était au dépôt des munitions du IX* secteur ; obéir à l'injonction d'un officier n'exerçant aucune autorité légitime sur la maison pénitentiaire, ce serait commettre un acte imprudent, dont les conséquences retomberaient sur celui qui s'en rendrait coupable. M. Tixier ne faisait qu'exprimer son opinion : c'était au directeur à décider s'il voulait accepter une telle responsabilité et jouer sa tête pour plaire à Sérizier.
Caullet ne se souciait pas de recevoir ces barils de poudre. Se sentant soutenu par les greffiers, il refusa de laisser décharger les voitures et ne toléra même pas qu'on les fit entrer dans la cour. Il envoya prévenir Ferré et lui demanda ses instructions. L'ordre fut péremptoire : le directeur Caullet doit recevoir les munitions, les placer dans les sous-sols de la Santé et faire immédiatement élever des barricades par les fédérés qui gardent le poste d'entrée afin de défendre l'accès de la prison. — Les greffiers se récrièrent de plus belle : — Ferré, délégué à la sûreté générale, empiétait sur les attributions de Delescluze, délégué à la guerre; il ne pouvait sous aucun prétexte changer la destination de la maison; celle-ci était prison et non point poudrière; le devoir de Caullet était de désobéir à un
lîW LA SANTÉ.
oniro <h>nt Vorvki n'avait certainement pas mesuré la portée, r.ette fois encore Caullet, qui ne demandait qu'à éln» <*oiivain('u, se laissa convaincre et prescrivit à Tofiicirr fédéré -d'avoir h s'éloigner avec son chargement. J/officier n'était point satisfait, mais, tout en gronunelant, il r(*|)rit la tête de son convoi et le conduisit à la inaïui facture des Gobelins, où Sérizier, chef de la Mil" lé^qoi!, avait son quartier général.
Le même jour, h onze heures du matin, une estafette remit à (laullet une dépêche : timbre rouge, comité de sûreté «générale. Caullet pâlit en lisant: « Paris, le iitî mai iS7l. Le directeur de la prison de la Santé a l'oidre de faire fusiller les gendarmes, sergents de ville et afi:(Mits secrets l)onapartistes qui sont détenus en <*ette i)i'is()n, si les insurgés versaillais ont l'audace de l'attaquer et de vouloir la prendre. — Le délégué. Th. Kerrk. » — Il donna reçu, puis sans mot dire tendit L'i dépêche à M. Laloê. « Que ferez-vous? demanda celui-ci. )) En si^çne d'indécision, sans répondre, Caullet lova les épaules. Alors les trois greffiers, MM. Laloê, Peretti, Tixier, l'entourèrent et lui dirent tout ce que (les jj;ens de bien peuvent imaginer pour éloigner la possil)ilité d'un pareil forfait. L'âme de Caullet flottaitentre la volonté de sauver les otages et la crainte que lui inspirait celui qui avait signé l'ordre du massacre. Pour le décider, on insinua que les troupes françaises étaient dans Paris; que c'élait folie de croire que les fédérés pourraient leur résister; que la justice serait implacable pour les j)révaricateurs; que lui il n'avait que des peccadilles à se reprocher; qu'il ne devait à aucun prix se fermer la voie du salut et que, du reste, M. Claude, prévenu de son bon vouloir pour les otages, sachant qu'il lui devrait la vie, saurait le défendre et au besoin le protéger. 11 n'en fallait pas tant; Caullet jura : « 11 ne tombera pas un cheveu de leur
tête ! » Le brigadier Adam averti par un des greffiers, dit ce mot profond : « Pourvu qu'il ne boive pas trop ! >>
Les greffiers et les surveillants ne doutaient pas de la résolution sincère de Caullet, mais ils connaissaient sa faiblesse; ils convinrent entre eux de le garder pour ainsi dire à vue et de ne jamais le laisser seul avec les messagers de la Préfecture de police ou du IX® secteur. Il n'y avait pas une heure que l'ordre de Ferré avait été reçu, lorsque le commandant Cayol arriva de la part de Sérizier. Brusquement il dit à Caullet, que l'on avait retenu à causer dans le greffe : « Peut-on compter sur ton personnel? — Oui, il est dévoué. — As-tu reçu Tordre de fusiller tous les mouchards que tu as en otage ? — Oui. — Quand leur feras-tu casser la tête ? » Un greffier intervint et répondit: « L'ordre est éventuel, nous ferons le nécessaire.. » Cayol se contenta de cette assurance et s'éloigna; avant de partir, il dit à Caullet: « Veux-tu que je t'envoie des hommes? » Caullet riposta : « C'est inutile ; la compagnie qui est de service à la porte d'entrée suffira... » Lorsque Cayol fut parti, Caullet, répondant à sa pensée intime, dit à haute voix : « Non ! on ne les fusillera pas ici ; si on veu^. les fusiller, on les emmènera ailleurs. J'ai été soldat. je ne suis pas un coquin; non, je ne les laisserai pas fusiller. » Il était fort animé ; sa résolution de sauver . les otages était prise et ne vacilla plus.
Sans savoir ce qui se passait, les otages étaient inquiets; ils comprenaient que le dénouement était proche; quel serait-il? Si souvent on les avait menacés de les mettre à mort, qu'ils s'y attendaient et se préparaient à avoir bonne contenance devant les assassins. La journée cependant ne fut plus troublée; nul ordre nouveau, nulle visite nouvelle ne vint activer les angoisses du personnel, décidé à sauver les détenus et ne sachant pas encore s'il y parviendrait. Les événements
exliM'ieurs , qui (levaient avoir une influence décisive sur le sort de la Santé, étaient ignorés par ceux-là mc^ines auxquels il importait tant de les connaître. Personne dans la prison ne se doutait alors que deux points strat(>^â(jues d'où pouvait dépendre le salut, étaient déjà au pouvoir de notre armée. L'aile droite avait poussé sa marche en avant sous les ordres du général de Cissey; à cinq heures du soir, elle enlève la gare Montparnasse, d'où elle pourra se diriger vers le Panthéon; un peu plus tard, elle chasse les fédérés de la route d'Orléans et prend la harricade appuyée à l'église Saint- Pierre, ce qui lui ouvre le chemin de la Butte-aux- Caillcs, que le fédéré Wrobleski arme d'une formidable artillerie. Si cette dernière position n'avait été défendue avec ténacité par les fédérés, qui un moment ressaisirent l'offensive, la rive gauche tout entière eût appartenu à l'armée dans la journée du 25 mai.
A la Santé, le directeur et les greffiers croyaient en être quittes avec les tentatives de massacre; ils avaient tort : la dernière et la plus énergique allait se produire à onze heures du soir. Le chef de la 13® légion, Sérizier, accompagné de Millière, et un inconnu vêtu en oflicier d'artillerie entrèrent au greffe et demandèrent si les otages étaient exécutés. Caullet répondit : « Non. » Sérizier se mit en colère. Caullet lui dit : « Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous. » Sérizier était d'une extrême violence. Ce corroyeur, fort capable d'ime bonne action, comme nous l'avons constaté lors de l'arrestation du général Clianzy, avait des moments « où il voyait rouge )) ; sa brutalité naturelle, surexcitée par l'abus des boissons alcooliques, en faisait alors un homme dangereux. 11 s'empara du livre d'écrou, le feuilleta au hasard, en criant : « Combien v a-t-il d'otages ici? » On ne lui répondit pas; en réalité, il y en avait cent quarante-sept. 11 vociférait : « H faut les
I/ORDRE D'EXÉCUTION. t>OI
tuer tous et les employés aussi; ce sont des Versaillais. » L'officier d'artillerie lui disait en souriant : « Fais-les descendre, et tu verras comme je sais travailler. » Sérizier se mit alors à écrire une liste de noms divisés en trois catégories : gendarmes, curés, agents secrets, — à fusiller.
Les surveillants , qui connaissaient Millière pour l'avoir gardé depuis le 12 février jusqu'au 10 mars 1870 dans la cellule n<» 22 de la quatrième division, n'en croyaient pas leurs yeux et restaient stupéfaits en voyant à quels excès un homme peut être entraîné par la passion politique. Millière, debout, regardait Sérizier s'agiter et ne disait rien. Qu'aurait-il pu dire? qu'est-ce que ce lettré faisait avec cet assassin ? La fatalité des insurrections les avait réunis côte à côte dans la même œuvre dégradante, et si à cette minute, loin du combat qui enfièvre, de la défaite qui exaspère, Millière a compris le rôle auquel il se condamnait, il a dû en rabattre de l'orgueil dont il était dominé. Mieux que tout autre il devait comprendre combien sa conduite était inexcusable, car il savait par expérience que tout homme de persévérance se fait sa place dans notre société tant calomniée par les impuissants. Ses débuts avaient été durs. Fils d'un ouvrier tonnelier, il avait jusqu'à vingt ans taillé les douves et cerclé les fûts. La honte de sa condition l'avait saisi ; seul, sans aide, il avait travaillé, s'était fait recevoir licencié, puis docteur en droit; la politique l'avait adopté et l'avait envoyé à l'Assemblée nationale. Au lieu de se donner en exemple, de prêcher le travail, il prêcha la révolte, et de chute en chute il en était arrivé à venir, avec un meurtrier de bas étage, voir si l'on allait tuer deux ou trois prêtres et quelques gendarmes. On peut croire qu'il s'est laissé séduire par le vice sans merci , par la haine envieuse. 11 l'a prouvé
dans une circonstance qu'il est pénible de rappeler. C'est lui qui, complice de Félix Pyat, a publié dans le Vengeur des pièces sous lesquelles l'honorabilité de M. Jules Kavre a sombré et dont l'Empereur Napoléon 111, qui les connaissait, avait interdit la divulgation, (l'était lc\ une œuvre <le perversité, dont les suites al)outirent au procès que la cour d'assises de la Seine jugea dans son audience du 6 septembre 1871. On a dit que le 25 mai, place du Panthéon, Millière avait fait fusiller une trentaine de fédérés qui refusaient de se battre. Ce fait est-il vrai? Nous l'ignorons; mais on peut affirmer que celui qui se ravala jusqu'à être le compagnon de Sérizier pendant la soirée du 22, était capable de tout. Lorsqu'il mourut, il tomba en criant : « Vive l'humanité ! » Parole trop vague pour n'être pas puérile, et qui dénote simplement la vanité théâtrale de celui qui la prononça; à moins, comme on l'a prétendu, que cette parole ne fut une sorte de mot de ralliement adopté par les membres de l'Internationale ^
Cependant Sérizier ne s'apaisait pas; il argumentait contre Caullet, qui lui tenait tête. Le raisonnement de celui-ci était fort simple : « Je dois compte de mes détenus à la Préfecture de police qui me les a confiés, je n'ai pas à obéir à des chefs de légion. J'ai été soldat et je connais la discipline; j'ai reçu des ordres éventuels, je les exécuterai quand le moment déterminé
* On a essayé de nier la présence de Millière — je dis Jean-Bapfiste Millière, né à La Marp:elle (Côte-d'Or), le 13 décembre 1817, fils de Claude et d'Anne Meunier — à la prison de la Santé en compap:nie de Sérizier; c'est enfantin. Sérizier lui-même n'en fait point ' mystère devant le 0" conseil de puerre, siégeant à Versailles, en l'audience du 8 février 187'2. (Voir la Gazette des Tribunaux du 9 février 1872, p. 155, 2" colonne.) On a tenté aussi de le confondre avec Frédéric Millière, chef de la dix-huitième légion, qui fut acquitté par la justice militaire; aucune de ces suppositions peu désintéressées ne tient devant la réalité des faits.
I/ORORE D'EXECUTION. 'im
sera venu. » Une lueur traversa Tesprit de Sérizier. « Est-ce que tu as gardé ton ancien personnel ? — Oui. » Sérizier injuria Caullet, lui dit qu'il avait manqué à tous ses devoirs, car on lui avait prescrit de renvoyer tous les surveillants. Caullet nia le fait, et une violente discussion s'engagea. Caullet, pour prouver qu'il ne mentait pas, fouillait dans les tiroirs, et enfin, triomphalement, montra un papier: « 7 avril 1871. Le citoyen Caullet, directeur de la prison de la Santé, est autorisé à prendre toutes les mesures nécessaires relativement aux employés do son personnel. — Signé : L. Chalain. — Approuvé : Raoul Rigault. » — « Imbécile, lui dit Sérizier, tu n'as pas compris; il fallait les mettre tous à la porte. » Puis, se tournant vers Minière, il ajouta à voix basse : « Il n'y a rien à faire ici, allons-nous-en. » Il emporta la liste qu'il avait dressée, et, montrant le poing à Caullet, il lui cria : « Toi, je te retrouverai! » Sérizier, Millière et l'artilleur se retirèrent. Le brigadier Adam les précéda pour leur ouvrir les portes et entra avec eux dans le poste d'entrée. Là, Sérizier remit au capitaine commandant la liste des otages, et lui dit : « Vous ferez vous-même fusiller tous ces gens-là. » Le capitaine répondit : « C'est bien ! »
Le brigadier Adam ferma la porte sur ces trois personnages, qui s'éloignèrent par la rue de la Santé, dans la direction du boulevard Arago; il attendit quelques instants, puis, s'adressant au chef de poste, il lui demanda : « Est-ce que vous aurez le courage de commettre un pareil crime ? » Le fait qui se passa alors est étrange. La compagnie qui était de garde au poste d'entrée appartenait à la garde nationale sédentaire, et était composée en majeure partie de petits boutiquiers du faubourg Saint-Jacques, hommes paisibles, faisant leur service sans entrain, alléchés par la solde et ne
s'associant point aux mauvais- actes de la Commune. Le capitaine, déjà d*un certain âge, avait bonne réputation dans son quartier. A la question du brigadier Adam, il baissa la tête comme s'il eût cherché à préciser un souvenir; puis, tout à coup, avec un geste dramatique et une voix de basse-taille, il dit, ou plutôt il modula : « Parmi ces citoyens, je compte des soldats et pas un assassin! » Il avait été jadis choriste à TOpéra; une réminiscence du quatrième acte des Huguenots lui avait dicté sa réponse.
Adam courut au greffe. Caullet et les greffiers vinrent en liûte dans le poste; on félicita le capitaine, on serra la main des fédérés sédentaires, il y eut là un mouvement d'enthousiasme pour le bien qui fut touchant. Les soldats renchérissaient sur leur chef et criaient : « Non, nous ne sommes pas des assassins ! ft On fit rentrer les sentinelles extérieures; on enleva les cartouches des fusils, que l'on disposa en faisceaux dans la cour ; de ce moment les gardes nationaux n'y touchèrent plus. Le personnel des surveillants eût pu s'en emparer et résister en cas d'alerte.
Le lendemain 25 mai, les extrémités de la rue de la Santé étaient fermées par deux barricades que défendaient des fédérés du 176* bataillon. Les soldats du poste ne se mêlèrent point à eux et restèrent à vaguer dans les cours et dans le chemin de ronde de la prison. La porte demeura close, nul n'essaya de la franchir. La maison formait une masse silencieuse au milieu de la bataille qui l'entourait de toutes parts. Vers le milieu du jour, les otages, libres dans les galeries, causaient entre eux, lorsqu'un obus, traversant le toit, éclata avec un bruit formidable. Les batteries de la Butte-aux-Cailles prenaient la Santé pour objectif et tiraient dessus à toute volée. On se gara comme on put, on se rassembla dans les parties de la prison les
moins exposées, et Ton se demandait si, après avoir échappé à une exécution militaire, on n'allait pas périr sous les projectiles de Tinsurrection.
Le déchirement des toitures par les obus, le bruit continu de la fusillade, avaient exaspéré les nerfs de Caullet; il parut tout à coup armé d'un revolver qu'il brandissait au-dessus de sa tête, en criant : « A moi, tout le personnel ! on massacre nos frères ! En avant ! en avant! » On le regarda avec surprise, et personne ne bougea. « Vous êtes des lâches si vous ne me suivez pasi » Son allocution ne produisit pas grand effet; les surveillants haussèrent les épaules et continuèrent leur service. Caullet s'élança hors de la prison et y rentra cinq minutes après tout à fait calmé. La nuit fut dure : la Butte-aux-Cailles n'avait point suspendu son feu, et les obus n'épargnaient point la prison; on se coucha vêtu pour être prêt à tout événement.
Le 24, il y eut des interruptions et des reprises de fusillade qui ravivaient et affaiblissaient l'espoir des otages; les vivres commençaient à manquer. Entre onze heures et midi, le vitrage de la maison s'abattit dans les couloirs comme un ouragan de verres cassés. C'était la poudrière du Luxembourg qui venait de sauter. Vers trois heures de l'après-midi, un surveillant qui avait été jeter un coup d'oeil dehors vint annoncer que les barricades étaient abandonnées et que la rue de la Santé restait déserte. Les greffiers tinrent rapidement conseil entre eux ; puis on enferma Caullet dans son propre cabinet, en lui déclarant qu'on le regardait (^onime démissionnaire et détenu; il ne fît aucune résistance et dit seulement : « Je me recommande à M. Claude. » M. Laloê prit la direction de la maison. Un gardien fut placé près de la porte d'entrée, avec ordre de ^ul veiller la rue; il ne tarda pas à aper-
cevoir quelques hommes et un caporal appartenant au lltV (!(' li^Mie; il les appela, ils entrèrent. M. Laloc les prévint que la prison était libre, que les gardes nationaux sédentaires qui Toccupaient n*étaient point à crain<lr(S <|ue le directeur était sous clef et qu'il serait urgent d'envoyer dans la maison une force suffisante pour la garder. Le caporal revint bientôt avec une compagnie du 85*, commandée par le capitaine de La Serre. A quatre iieures, M. Claude et Gaullet étaient conduits, gare Montparnasse, au quartier du général de Cîssey. M. Claude se fit reconnaître à la prévôté et envoya clierclier les autres otages, qui, dans la soirée, furent extraits de la prison par un officier d'état-msgor. M. Claude avait liate de partir pour Versailles et d'aller reprendre son service. Avant de quitter CauUet, qui était en état d'arrestation, il lui serra la main. L'exdirecteur n'était point rassuré; il dit h M. Claude : « Pensez à moi et tâchez de me sauver ! » M. Claude le lui promit et a tenu parole.
Caullet fut traduit en cour d'assises le 9 octobre 1871 pour «arrestations et séquestrations arbitraires, innnixtion dans des fonctions publiques » . Il s'entendit condannier à cinq ans de réclusion. La loi l'exigeait, et on ne put l'éluder; mais les témoins avaient à l'unanimité déposé en faveur de ce malheureux. Le recours en grâce fut ai)puyé par M. le conseiller Demaze qui avait présidé l'affaire, et cette peine un peu lourde fut commuée en trois années d'emprisonnement. Au cours des débats, un mot fut prononcé qui doit trouver place ici. M. Claude déposant avait dit: «A la prison, j'ai connu la famille de Caullet, sa femme et ses enfants. » Le président lui demanda: « Avez-vous revu cette famille? — = Oui. — Pourquoi? — Pour acquitter une dette de reconnaissance; la famille de Caullet est malheureuse, j'ai du lui porter secours. » Le président se tourna
alors vers les jurés et leur, dit : « Messieurs, ce témoin est jugé par vous^ ! »
Pourquoi la Santé n'a pas été détruite. — La geôle du neuvième secteur. — Sérizier. — Le 101' bataillon. — L'école d'Albert le Grand. — Ambulance — Louis Boin dit Bobèche. — Prétendu signal aux Versaillais. — On s'empare de l'école. — Arrestation des dominicains. — Transférés au fort de Bicêtre. — Vol avec effraction. — Ivrognerie. — Évacuation du fort de Bicétre. — Les dominicains transférés à la geôle du neuvième secteur. — Requis pour aller construire des barricades. — Refus. — La situation militaire devient périlleuse. — Sérizier décide le massacre des dominicains. — Les femmes pendant l'insurrection. — La chasse aux prêtres. — Massacre. — Cour martiale. — Sérizier s'esquive. — Une veuve. — Arrestation de Sérizier. — Sérizier et Bobèche sont exécutés.
Comment se fait-il que la prison de la Santé ait été épargnée et que les otages qu'elle contenait n'aient point été assassinés? Ferré a cru que l'on avait exécuté SCS ordres et Sérizier était persuadé que la maison avait été incendiée. De la Butte-aux-Cailles il avait fait diriger sur la prison le feu de son artillerie ; un obus enflamma un chantier de bois, le chantier Hunebelle,
* Le chef du service de la sûreté pendant la Commune fut Phi-» lippe-Auguste Cattelaiu, dessinateur de mérite, qui exerça sa fonction avec douceur et, plus d'une fois, profita de sa situation pour sauver des persécutés. Arrôté et enfermé à Mazas, il raconte une entrevue qu'il eut avec M. Claude dans des termes que nous reproduisons, car ils font l'éloge des deux personnages. « Hier, écrit Cattelaiu, M. Claude est venu me voir, m'apportant des consolations, des espérances et de l'argent; décidément, il y a encore quelques hommes de cœur sur terre. Cet homme qui, pendant que je tenais son emploi, gémissait dans une autre prison et n'a écliai)pé à la mort que par miracle, n'a pas une goutte de iiel. Que ne l'ai-je connu plus tôt I je ne me serais pas rebuté de demander sa grâce, et, par un de ces efforts d'énergie dont j'ai donné quelques prouves pendant l'insuiTection, j'aurais mis un honnête honinie de plus en liberté. »
placé auprès de la Santé; à distance, Sérizier s*imagina que celle-ci brûlait, fit changer Tobjectif de ses pièces et sauva ainsi la maison dont il avait juré la perte. Il n'était point à bout de crimes. Là même où, pendant riiisiirr(M*lioii de juin 1848, on avait massacré le général i\o Bréa et le capitaine Mangin, il se chargea de démontrer quels progrès avait faits ce que Ton aime à appeler « radoucissement des mœurs » . C*est dans Tavenue d'Italie, n® 58, que Ton avait installé une prison disciplinaire qui relevait du IX* secteur. De cette prison Sérizier avait fait sa geôle particulière. Au dernier jour, il la vida par le massacre.
Sérizier avait été un condamné politique de l'Empire. Lors du 4 septembre, il était réfugié en Belgique; il revint à Paris et eut quelque importance pendant le siège, ainsi que nous l'avons déjà vu, surtout à la journée du 51 octobre et à celle du 22 janvier. Après le 18 mars, nonuné secrétaire de Léo Meillet, puis délégué de la Commune à la mairie du XIII* arrondissement, chef de la 15* légion le 1*' mai, il conmiandait douze bataillons qui se battirent bien à Issy, à Châtillon, aux Hautes-Bruyères. Mais parmi ces bataillons il en est un qu'il choyait par-dessus les autres, sorte de bataillon personnel, composé d'amis, de compagnons, et qui était le 101®. « Le légendaire 101° bataillon, qui fut aux troupes de la Commune comme la 52* brigade à l'armée d'Italie, » a dit M. Lissagaray ^ Ardent, grand parleur, gros buveur, ouvrier sans courage, vivant d'aumônes extorquées à l'Assistance publique, Sérizier exerçait une réelle influence sur les gens incultes dont il était entouré. Brutal et hautain, il savait se faire obéir et avait terrifié le Xlll° arrondissement, qui tremblait
* M. Lissagai'ay a certainement voulu dire la li^eute-deuxième demi-brigade. {Hist. de la Commune, p. 393.)
devant lui. Sa haine contre le clergé eût été comique, si elle n'avait produit d'irréparables catastrophes; il avait pris plaisir à souiller quelques églises par ses orgies et faisait procéder à la vente à l'encan des objets contenus dans la chapelle Bréa, lorsque l'entrée des troupes françaises à Paris vint l'interrompre. Il fut non seulement assassin, mais incendiaire ; car c'est lui qui fit allumer le feu à la manufacture des Gobelins. C'était un homme de taille moyenne, carré des épaules, l'œil très mobile et inquiet, la voix éraillée par l'eau-de-vie, le front bas, la lèvre lourde, le menton fuyant : une tête de boule-dogue mâtiné de mandrill.
L'objectif principal de Sérizier était l'école d'Albert le Grand, fondée par les dominicains enseignants, non loin du XIII" arrondissement, à deux kilomètres des fortifications, près du fort de Bicêtre et de la redoute des Hautes-Bruyères. La maison des dominicains d'Arcueil, comme on l'appelait vulgairement, était là dans un mauvais voisinage, car elle confinait aux postes avancés, où l'insurrection avait ses principaux ouvrages de résistance. Pendant le siège, l'école avait été organisée en ambulance, et cette destination lui fut conservée sous la Commune. Certes, les dominicains ne pouvaient aimer ni servir un prétendu gouvernement qui convertissait les églises en clubs, interdisait l'exercice du culte et faisait incarcérer les pré- Ires; mais autant par esprit de charité que par intérêt de conservation personnelle, ils recueillaient les fédérés blessés et les soignaient avec dévouement sans leur demander compte de leurs croyances ou de leur impiété. Ils purent se figurer qu'ils seraient respectés, que l'on continuerait à utiliser leurs services et que leur maison serait protégée par la croix de Genève. Jusqu'aux avant-derniers jours de la Commune ils n'eurent guère à supporter que des insultes; on les appe- I. 14
lait vicîillos soutanes, marchands de bêtises et on leur adressait d'autres aménités qu'ils faisaient semblant de ne pas entendre. La maison passait pour riche. On parlait volontiers des trésors que Ton y cachait et de J'esprit réactionnaire qui en animait les habitants. Les dominicains laissaient dire, faisaient la sourde oreille, s(» montrai(»nt peu en [)ublic et s'en fiaient à la grâce de Dieu.
Sérizier avait établi son quartier général dans le chat(»au du marquis de la Place, contigu à Técole d'Albert le Grand; il était entouré de son 101* bataillon. Des fenêtres du salon qu'il occupait, voyant la maison et le jardin des dominicains, il disait à ses amis et surtout à son confident Louis Boin, corroyeur comme lui et surnommé Bobèche : « Tous ces curés-là ne sont bons qu'à être brûlés I » Bobèche opinait du képi. « Oui, répondait-il, ils abrutissent le peuple! )> La prise du fort d'Issy par l'armée française aggrava la position déjà fort précaire des dominicains. Les fédérés avant été forcés d'évacuer les défenses du fort se replièrent vers Arcueil et Caclian, de sorte que toute la iT)" léf^ion vint camper aux environs de l'école. Les j)èros faisaient contre fortune bon cœur, mais ils commoneaient à comprendre que leur ambulance ne leur servirait pas toujours de sauvegarde.
Le 17 mai, le feu prit dans la toiture du château de la Place; les dominicains retroussèrent leur robe et s'employèrent si bien qu'ils maîtrisèrent ce commencement d'incendie. Ils furent mandés auprès de Sérizier. S'attendant à être félicités pour leur conduite, ils prenaient déjà l'air modeste qui convient à des hommes revenus des vanités de ce bas monde, et ne furent pas peu surpris de s'entendre traiter de mouchards et de sergents de ville déguisés. Leur étonnement redoubla lorsque Sérizier prit la peine de leur démontrer qu'ils
avaient eux-mêmes mis le feu au toit de son quartier général et que cet incendie était un signal transmis aux Versaillais. Ils protestèrent, ce qui était inutile, et se retirèrent assez troublés, car Sérizier leur avait dit : « Nous en finirons bientôt avec tous les calotins. »
Ce fut Sérizier qui provoqua l'ordre d'arrestation de tous les dominicains, dont Léo Meillet, membre de la Commune et commandant du fort de Bicêtre, reçut communication le 19 mai. Pour accomplir cette expédition, il ne fallut pas moins de deux bataillons de fédérés, le 101* dirigé par Sérizier, le 120* marchant derrière Léo Meillet, accompagné d'un certain Lucipia, qu'il appelait son «juge d'instruction », et du prussien Thaler, sous-gouverneur du fort de Bicêtre. Sérizier fit quelque stratégie : il disposa sa troupe de façon à envelopper les dépendances de l'école d'Albert le Grand. La place étant investie, Léo Meillet s'y précipita à la tête du 120* bataillon et s'empara sans lutte trop longue du père Captier, prieur, qui se promenait dans la cour avec un de ses élèves. On lui ordonna d'appeler les pères et les employés de la maison. Le père Captier dit à l'élève Laperrière de sonner la cloche ; l'enfant obéit. Lucipia, en magistrat rusé, s'aperçut tout de suite que cette sonnerie ne pouvait être qu'un signal convenu avec les Versaillais; il se jeta sur l'enfant et lui cria : « Si tu n'étais pas si jeune, je te ferais fusiller. )> On réunit tout le personnel dans la cour; la supérieure des sœurs de la Sainte-Famille, des jeunes fdles, des femmes d'employés, en tout douze personnes, furent conduites directement à Saint-Lazare ; six pères dominicains, trois enfants d'une quinzaine d'amiées, dix-huit employés qui tous avaient fait le service à l'ambulance de l'école, furent entourés ^avk les fédérés et emmenés. Le père Captier, faisant valoir sa qualité de prieur et la respon-
sabilité qui lui incombait, obtint d'apposer les scellés sur les portes extérieures de la maison.
A sept heures du soir, les prisonniers, auxquels nul outrage ne fut épargné pendant la route, arrivèrent au fort de Bicétre. Ils restèrent là, dans le préau, tassés les uns contre les autres, debout sous des averses intermittentes, examinés ainsi que des bêtes curieuses par des gardes nationaux qui venaient les regarder sous le nez. On les fouilla; il faut croire que Ton mit quelque soin dans cette opération, car on enleva même une balle élastique, trouvée dans la poche d'un des enfants. A une heure du matin, on les poussa dans une casemate, où ils purent s'étendre sur le sol et appuyer leur tête contre la muraille en pierres meulières. Dès le lendemain matin, le prieur et le père Cotrault, procureur, demandent avec autant d'énergie que de naïveté à être interrogés ; ils veulent savoir pourquoi ils sont détenus, enfermés dans une forteresse, traités comme des prisonniers de guerre ; on leur répond : « Ça ne vous regarde pas, )) et lorsqu'ils insistent, on leur chante des couplets si particulièrement grivois, qu'ils sont obligés de se boucher les oreilles. Le 21 mai enfin, on conduit dans le fort même de Bicêlre le père Captier devant un tribunal composé du seul Lucipia. A toutes les questions qui lui sont adressées, celui-ci répond d'un ton goguenard : « Mais de quoi vous inquiétez-vous ? Vous n'êtes pas accusés ; la justice a des formalités auxquelles nous sommes contraints de nous soumettre; vous avez vu l'incendie, le prétendu incendie du château de la Place, vous savez parfaitement que c'était un signal destnié aux Versaillais; nous vous gardons simplement comme témoins, afin que vous puissiez déposer lorsque nous instruirons l'affaire. »
Ces formalités de justice parai^aient étranges aux doiniiiicaiiis, qui ne cessaient de réclamer leur liberté;
Léo Meillet se déclarait impuissant à la leur rendre ; il disait qu'il n'avait agi qu'en vertu d'ordres supérieurs expédiés par le Comité de salut public. On était sans doute fatigué des réclamations que les pères adressaient aux gens- qui les gardaient et l'on voulut mater leur résistance, car on les laissa deux jours entiers, le 22 et le 23 mai, sans nourriture. Pendant qu'on les faisait un peu mourir de faim au fond de leur casemate, on procédait dans l'école d'Albert le Grand à ce que l'euphémisme de la Commune appelait une perquisition, c'est-à-dire à un vol avec effraction. Sur l'ordre de Léo Meillet, le 120* bataillon, aidé de deux cents hommes empruntés au 160®, pénètre le 24 mai à midi dans la maison des dominicains. Les scellés sont brisés, les portes sont enfoncées, tous les objets de quelque valeur sont enlevés. 11 ne fallut pas moins de douze prolonges d'artillerie et de huit voitures réquisitionnées pour emporter les meubles, le linge et le reste ; 15 000 ou 16 000 francs, représentés par des obligations de chemins de fer et constituant les éTîonomies de deux domestiques attachés à la maison, furent déclarés « biens nationaux » et passèrent dans des poches où on ne les a jamais retrouvés. Après cette perquisition, l'école devait être incendiée, mais elle fut sauvée par ses caves, qui étaient assez bien garnies ; les fédérés n'eurent garde de ne pas les visiter; ils y burent et y restèrent. Lorsqu'ils parlèrent de « flamber la cambuse », le gardien des scellés, qui s'appelait QuesnotS déclara que le fort de Bicêtre se réservait' de démolir l'établissement à coups de canon. Ils acceptèrent ce mensonge pour
* Le 120* bataillon était commandé par un certain Quesnot; un sous-lieutenant également nommé Quesnot servait dans le môme bataillon. €'est, je crois, le sous-lieutenant qui fut gardien des scellés à l'école des dominicains; mais il est possible que ce soit le commandant. Je ne puis rien affirmer de positif à cet égai'd. - ^
parole de vérité, et l'école d'Albert le Grand ne fut point brûlée.
Le lendemain, Léo Meillet et ses officiers conunen- ^aient à ne plus se trouver en sûreté au fort de Bicêtre. L'armée approchait et la situation pouvait devenir périlleuse. Ils résolurent de se replier sur Paris, où de nombreuses barricades munies d'artillerie permettaient de continuer la résistance et où les rues enchevêtrées des quartiers excentriques promettaient une fuite presque assurée. On procéda donc au départ, qui se fit d'une façon un peu précipitée, mais on n'oublia pas le butin recueilli la veille sur l'ennemi dans la maison des dominicains. Toutes les voitures disponibles furent employées à le charroyer vers Paris. L'évacuation avait été tellement rapide, que l'on abandonna les ^captifs dans leur casemate ; ils eurent un moment d'espoir et s'imaginèrent que « Versailles » arriverait à temps pour les délivrer. Ils avaient compté sans Sérizier, qui pensait à eux. Un détachement du 185® batailFon vint les chercher. Les deux enfants et deux domestiques belges, ayant démontré leur nationalité étrangère, avaient été relaxés; un père Rousselin, ^race à des habits laïques qu'il avait revêtus avant l'arrestation, put s'évader entre le fort de Bicêtre et le mur d'enceinte. Les otages, dont cinq portaient la robe noire et blanche, étaient donc au nombre de vingt lorsqu'ils pénétrèrent dans Paris par la barrière de Fontainebleau.
A travers les huées de la foule, ils arrivèrent place d'Italie, — que l'on appelait alors la place du général Duval, — à ce vaste rond-point où aboutissent l'avenue d'Italie, l'avenue de Choisy, le boulevard de la Gare et la rue Mouffetard; on les fit entrer dans la mairie du Xlll* arrondissement. L'armée française, arrêtée pendant toute la journée de la veille par l'artillerie fédérée de la Butte-aux-Cailles qui bat Montrouge, n'a pu fran-
chir les ravins de la Bièvre que dans la matinée du 25 mai ; elle vient d'installer derrière le chemin de fer de Sceaux une batterie dont les projectiles parviennent Jusque sur la place d'Italie. La mairie du XIIP arrondissement n'est plus tenable, on emniène les dominicains, mais pas avant qu'ils n'aient vu fusiller un homme accusé de connivence avec les Versaillais.
On les entraîna, presque au pas de course, avenue d'Italie, n<» 38, à la geôle disciplinaire du secteur. Lorsque, embarrassés dans les plis de leurs vêtements, ils ne marchaient pas assez vite, on leur donnait des coups de crosse, en disant par allusion à leur costume blanc et noir : « Hue donc, la pie ! » Ils furent écroués dans la prison. Là Sérizier en était le maître. Dès la veille, en prévision de l'événement qu'il avait préparé, voulant avoir dans sa geôle un homme sur le dévouement duquel il pût compter, il avait nommé comme gardien chef son ami Louis Boin, c'est-à-dire Bobèche. La prison était pleine; elle contenait quatre-vingt-dix-sept personnes arrêtées dans le quartier et conservées à la disposition de Sérizier. Bobèche, fatigué d'avoir écrit vingt noms et autant de numéros à la suite les uns des autres, avait été boire un « canon » pour reprendre des forces.
En son absence, des fédérés vinrent à la prison disciplinaire demander les dominicains pour faire des barricades. Un gardien nommé Bertrand, qui suppléait Bobèche, ne put se résoudre à envoyer des prêtres travailler à pareille besogne; il osa prendre sur lui de mal interpréter l'ordre transmis et de livrer à leur place quatorze gardes nationaux, emprisonnés pour irrégularité dans le service. Bobèche ne tarda pas à revenir; il était furieux contre Bertrand, qu'il accusait de verser le sang des patriotes et de ménager celui des curés. Il a amené avec lui un détachement du 101« bataillon, et il ordonne
d aller chercher les calotins. Bertrand refusa d'obéir à une injonction verbale ; il voulut dégager sa responsabilité, exigea un ordre écrit et un reçu. Bobèche fut obligé de céder, il écrivit : « Je soussigné délègue comme gardien cTief par le colonel Cerisier à la maison disciplinaire de la 13* légion prend sur moi responsabilité d'envoyer, pour travailler aux barricades, d'après les ordres que j'en ai reçus les vingt prisonniers écroués sous les numéros 98 à 116 : Boin. Paris, 25 mai 1871. » Bertrand alors ouvrit la porte de la geôle et Bobèche cria : « Allons, vieilles soutanes, levez-vous et arrivez à la barricade ! » Les dominicains se présentèrent dans l'avenue; ils aperçurent le détachement du 101« commandé par Sérizier.
Cette fois les dominicains se crurent perdus ; ils se trompaient, leur agonie devait se prolonger encore. Le procureur, le père Cotrauit. arrivé sur le seuil de la prison, s'arrêta et dit : « Nous n'irons pas plus loin; nous sommes des hommes de paix, notre religion nous défend de répandre le sang, nous ne pouvons nous battre, nous n'irons pas à la barricade; mais nous sommes infirmiers et jusque sous les balles nous irons chercher vos blessés et nous les soignerons. » On allait probablement passer outre et les forcer à marcher; mais il y eut hésitation dans le détachement des fédérés; quelquesuns s'écrièrent : « On ne peut plus tenir à la barricade, les Versaillais y envoient trop de prunes. » Sérizier eut sans doute peur de n'être pas suivi ; il dit alors au père Cotrauit : « Vous promettez de soigner nos blessés? — Oui, nous le promettons, répondit le procureur, et du reste vous savez que nous l'avons toujours faiti » Sérizier fit un signe à Bobèche, qui réintégra les dominicains dans la geôle. Ils ne se faisaient plus d'illusion; ils se mirent en prière et se confessèrent les uns les autres.
Peut-être auraient-ils été sauvés, si Sérizier n'eût appris des nouvelles qui l'exaspérèrent. Des hommes venant du quartier des Écoles avaient pu gagner l'avenue d'Italie pour essayer de combattre encore; ils racontèrent que le Panthéon avait été pris par les Versaillais avant qu'on ait pu le faire sauter; que Millière avait été fusillé et que les troupes françaises occupaient la prison de la Santé. Le cercle qui bientôt allait enfermer les fédérés du XIII® arrondissement se resserrait de plus jen plus; fallait-il fuir? fallait-il résister encore? Bien des gardes nationaux s'esquivèrent. Sérizier se démenait et criait : « Il faut tout brûler ! » Il entra chez un marchand de vin et but coup sur coup plusieurs verres d'eau-devie. « Ah ! c'est comme ça, disait-il en frappant du poing sur le comptoir d'étain; eh bien! il faut que tout le monde y passe ! » Il se jeta dans l'avenue : « Allons ! allons I des hommes de bonne volonté pour casser la tête aux curés! » Quelques fédérés accoururent; en avant de la bande deux femmes se présentèrent; l'une d'elles dit à Sérizier : « Mets donc mon fusil au cran de repos, j'ai pas la force. »
Là, comme dans toutes les tueries de la dernière heure, les femmes donnèrent l'exemple. Pendant ces tièdes journées de mai, au renouveau, la femme, — la femelle, — exerça sur les mâles une influence extraordinaire. Vêtue du court jupon dégageant les jambes, le képi ou le bonnet hongrois campé sur l'oreille, serrée dans la veste ajustée qui la faisait valoir, elle se promenait hardiment au milieu des combattants comme une promesse, comme une récompense. Echauffée par cette vie anormale, se rappelant les actrices qu'elle avait vues galoper au cirque sur des chevaux empanachés, fière de son uniforme, de son fusil, elle surpassa l'homme en bravades, lui fit honte de ne pas savoir assez bien tuer et l'entraîna à des crimes dont son tem-
pérament nerveux la rendait peut-être irresponsable. Energie morbide qui se brisait parfois tout à coup; celles qui avaient été les plus violentes, qui derrière les barricades avaient fait des prodiges d'intrépidité, lorsqu'elles se voyaient face à face avec un de nos soldats armé, se laissaient tomber à genoux et, les mains jointes, criaient : « Ne me tue pas ! »
Sérizier félicita les deux « héroïnes », rassembla ses fédérés, les étagea le long de l'avenue d'Italie auprès de la prison disciplinaire, fit venir son ami Bobèche et causa quelques instants avec lui. Tout l'horizon occidental de Paris disparaissait derrière la fumée des incendies; la canonnade était si brutale que la terre tremblait. « Y etes-vous? » demanda Sérizier. Une des femmes riposta : « Oui, allons-y! » Le groupe de ces assassins faisait face à la porte de la maison disciplinaire. Bobèche, qui tenait à la main son fils âgé de six ans, — il faut commencer l'éducation des enfants de bonne heure, — pénétra dans la geôle et, ouvrant la porte de la chambrée, il cria : « Allons ! les calotins, arrivez, et sauvez-vous; il n'est que temps. » Les dominicains se levèrent, suivis des employés de l'école d'Albert le Grand ; un d'eux, se tournant vers les autres détenus, dît : « Priez pour nous ! )> Ils avaient quitté le fort de Bicètre à sept heures et demie du matin ; à onze heures on les avait vus passer sur le boulevard de la Gare*; il était environ cinq heures du soir; leur supplice avait duré longtemps, mais il allait prendre fin.
Ils se groupèrent près de l'issue donnant sur l'avenue d'Italie. Bobèche se campa sur le trottoir, ayant son fils auprès de lui; il s'adressa aux pères de Saint-Dominique et leur dit : « Sortez l'un après l'autre! » Le premier
* Procès Pifl'ret (Joseph), débats contradictoires, 19« conseil de guerre; 7 février 1873.
qui s'avança fut le père Cotrault; il n'avait pas fait trois pas qu'il était frappé d'une balle; il leva les bras vers le ciel, dit : « Est-il possible? » et tomba. Le père Captier se tourna vers ses compagnons, et d'une voix très douce, mais très ferme : « Allons, mes enfants ! pour le bon Dieu ! » Tous à sa suite s'élancèrent en courant à travers la fusillade. Une des femmes, la plus jeune, une petite blonde assez jolie, s'était postée au milieu de la chaussée, au risque de recevoir des coups de fusil ; elle chargeait et déchargeait son chassepot, criant : « Ah ! les lâches, ils se sauvent ! » Ce ne fut pas une boucherie, ce fut une chasse. Le pauvre gibier humain se hâtait, se cachait derrière les arbres, se glissait le long des maisons ; aux fenêtres des femmes applaudissaient ; sur les trottoirs, des hommes montraient le poing à ces malheureux; tout le monde riait. Quelques-uns plus alertes, plus favorisés du sort que les autres, purent se précipiter dans les rues latérales et échapper à la fusillade. Cinq dominicains, sept employés de l'école furent abattus presque devant la chapelle Bréa ; un d'eux, secoué par un mouvement spasmodique, agitait la tête; Sérizier cria : « Tirez, mais tirez donc, ce gueux-là grouille encore! » On se hâta de lui obéir; le cadavre reçut trente et un coups de fusil ^
Sérizier était content, mais non pas satisfait. 11 ordonna à ses hommes, à ses fédérés du 101®, de l'attendre, car la besogne n'était pas finie. 11 rentra dans la geôle, prit lui-même le livre d'écrou et se mit en devoir de faire l'appel de ceux qu'il voulait tuer; mais il tenait à y
* Captier, Bourard, Delhorme, Cotrault, Chatagneret, dominicains; — Gauguelin, Voland, Gros, Marce, Cathala, Dintroz, Cheminai, employés à l'école d'Albert le Grand; à ces douze noms il convient d'ajouter celui de Germain Petit, commis à l'économat. C'était un jeune homme de vingt et un ans ; il put échapper au massacre dans l'avenue d'Italie et fut assassiné plus loin.
mettre des formes. En imitation de ce qu'il avait déjà vu faire et « pour se conformer aux lois », il déclara qu'on allait installer une cour martiale, se nomma naturellement président et prit pour assesseur, pour accusateur public, un certain Terna, qui avait fonction de surveillant adjoint à la prison disciplinaire du IX® secteur. Un vieux lieutenant nommé Busquant allait et venait d'un air indifférent, sortant de la geôle, y rentrant, paraissant surveiller ce qui se passait à l'extérieur et échangeant parfois un coup d'oeil avec Sérizier. Au moment où, ayant dressé une liste de détenus, Sérizier ordonnait à Bobèche d'extraire un prisonnier^ésigné, Busquant revint et lui dit quelques paroles à voix basse. Le colonel de la 13^ légion lâcha les paperasses qu'il tenait en main, fit un bond, traversa l'avenue, se jeta dans une des maisons qui communiquent avec l'avenue de Choisy et disparut. Le lieutenant Busquant lui avait annoncé que les troupes françaises arrivaient par l'avenue d'Italie et que la cavalerie montrait déjà ses tètes de colonne. La position était à la fois tournée et cernée; Sérizier le comprit et s'esquiva. Lorsque les troupes du 11 5<^ de ligne arrivèrent, elles ne purent que ramasser les cadaves des victimes.
Sérizier se doutait du sort qui lui était réservé et il ne négligea rien pour s'y soustraire. Peut-être y seraitil parvenu s'il n'avait tué que des religieux; mais il avait commis d'autres meurtres et l'un de ceux-ci fut cause de sa perte. Dans des circonstances qui ne doivent pas appartenir à ce récit, il avait fait fusiller un garde national qu'il accusait, comme toujours, de relations avec Versailles. Cet homme était marié, et sa femme l'aimait tendrement. Elle n'oublia pas celui qui l'avait rendue veuve. Dès que les troupes françaises eurent occupé la portion de Paris située sur la rive gauche de la Seine, elle se mit en campagne, ne confiant son projeta
personne. De tous côtés, autour d'elle, on disait : « Sérizier est mort, il a été fusillé, il a été tué sur une barricade ; » elle n'en croyait rien, la haine est perspicace. Elle commença prudemment son enquête et acquit bientôt la certitude que dans la soirée du 25 mai Sérizier avait été vu place Jeanne-d'Arc, qu'il était fort agité, cherchait à se cacher, se plaignait de porter un uniforme qui le ferait reconnaître; qu'enfin, pendant la nuit, il avait été recueilli dans une maison de la rue du Château-des-Rentiers, d'où il était sorti aux premières heures de la matinée du 26 mai, revêtu d'habits bourgeois. Là elle perdait sa piste.
Elle organisa alors tout un plan d'attaque, car elle était persuadée que Sérizier n'avait point quitté Paris. Elle se dit qu'il était corroyeur, que l'argent qu'il avait en poches au moment de la défaite serait vite épuisé, que la nécessité de gagner sa vie le forcerait à travailler « de son état » , et qu'il essayerait de se perdre au milieu d'un atelier. Il existe à Paris deux cent trente-deux ateliers de corroyeur ; cela ne découragea pas la femme, qui commença la recherche de Sérizier avec une ténacité de Peau-Rouge. Chaque matin et chaque soir, aux heures de l'entrée et de la sortie des ouvriers, elle allait rôder autour des maisons de corroierie dont elle avait relevé le nombre et connaissait l'adresse. C'était la tâche quotidienne qu'elle s'était imposée; elle n'y faillit jamais. Cependant les semaines passaient et les mois aussi ; Sérizier restait introuvable. Enfin le 16 octobre, passant dans la rue Galande, elle aperçut un homme qui traînait une voiture à bras, et qui, par l'habitude générale du corps, lui rappelait celui qu'elle cherchait. Etait-ce bien lui ? Au lieu de porter la moustache et la mouche, il était entièrement rasé ; il semblait plus petit, comme tassé sur lui-même ; elle ne se trompa point cependant, car elle reconnaissait son re-
gard mobile, encore plus inquiet que de coutume. Elle le suivit des yeux ; elle lé vit causer avec un ouvrier, entrer chez un marchand de vin, sortir et pénétrer dans une maison où un corroyeur belge occupait quelques ouvriers.
Elle ne le dénonça pas elle-même, car elle avait de graves raisons pour ne point laisser soupçonner le rôle qu'elle avait joué. Le lendemain, 17 octobre, M. Gril- Hères, commissaire de police du quartier de la Gare, qui déjà, sur révélations erronées, avait fait plus^ de trente perquisitions inutiles pour découvrir Sérizier, fut prévenu par un petit négociant que celui-ci travaillait dans un atelier de la rue Galande. M. Grillières partit immédiatement, accompagné de son secrétaire et de deux inspecteurs. Arrivé rue Galande, il apprit que le corroyeur recherché avait déménagé la veille au soir. Où avait-il transporté son domicile? On ne le savait trop ; on croyait cependant lui avoir entendu dire qu'il allait s'établir dans le quartier des Halles. M. Grillières y courut, fouilla vainement toutes les boutiques de corroyeurs, de maroquiniers, de marchands de cuir et ne découvrit aucun Sérizier. Il commençait à désespérer, lorsque, vers cinq heures du soir, en traversant une petite rue qui aboutit à la Halle aux Blés, il vit prés d'une porte une voiture de déménagement pleine de rouleaux de cuir, de peaux préparées et d'ustensiles qu'un homme déchargeait. Il entra dans une boutique où se trouvait un homme qui en paraissait le propriétaire. Le dialogue suivant s'établit : « Vous êtes corroyeur? — Oui, monsieur. — Moi, je suis commissaire de police. Depuis quand habitez-vous le quartier? — Depuis hier au soir. — Où étiez-vous auparavant ? — Rue Galande. — Combien employez-vous d'ouvriers? — Deux : celui qui est occupé à décharger la voiture et que j'ai chez moi depuis quatorze ans; l'autre qui a été
LES DOMOÏCAINS D'ARCUEIL 225
embauché il y a quinze jours et qui travaille dans mon atelier, au troisième étage de cette maison. — Comment s'appelle-t-il? — Chaligny. — Il ne se nomme pas Chaligny, il se nomme Sérizier et je viens l'arrêter. »
M. Grillières gravit l'escalier. Arrivé au troisième étage, dans une chambre dont la porte était entr'ouverte, il aperçut un homme qui rangeait des outils sur une table. Il se précipita sur lui, au moment où l'homme, ayant levé la tète et voyant un inconnu, étendait la main pour saisir un poinçon. L'hon^me criait : « Pourquoi m'arrêtez-vous ? Je m'appelle Chaligny. » Le secrétaire de M. Grillières, M. Duprat, qui avait été retenu comme otage à la prison de la Santé pendant la Commune, s'approcha et dit : « Vous êtes Sérizier, je vous reconnais. » L'homme répondit : « C'est vrai, je suis Sérizier; tout est fini et je sais ce qui me revient ; mais si je vous avais vus dans l'escalier, vous ne m'auriez pas eu vivant ! » Il ne fit pas de résistance, fut conduit au bureau du commissaire de police, où* il dicta lui-même sa déposition, puis transféré à la Préfecture. De là, après les constatations ordinaires, il fut expédié au Dépôt. Deux agents le conduisaient; il leur dit : « J'en ai assez fait pour avoir la tête lavée avec du plomb, mon affaire est claire. C'est égal, je ne regrette rien; j'ai fait mon devoir. » Il fut en effet condamné à mort le 17 février 1872 par le 6* conseil de guerre. Il adressa à qui de droit ua recours en grâce dans lequel il faisait valoir le service que, le 19 mars, il avait, rendu au général Chanzy en le protégeant contre la foule. Le bruit courut dans la région d(*- la place d'Italie qu'il ne serait point exécuté. Il se produisit alors un fait qui est peut-être sans précédent. Les habitants du quartier, qui se rappelaient encore la terreur sous laquelle ils avaient vécu, signèrent une pétition pour demander que nulle commutation de
peine ne fût accordée à l'ancien chef de la 13* légion et pour réclamer, comme un exemple et comme mie juste expiation, cpi'il fût mis à mort devant la prison disciplinaire du secteur, sur la place même où il avait présidé au massacre des dominicains. Il est inutile de dire que cette requête fut repoussée; mais les crimes de Sérizier étaient de ceux sur lesquels la clémence souveraine ne peut descendre. Parmi les cent dix individus condanmés à mort après jugement contradictoire par les conseils de guerre, Bol3éche et Sérizier furent au nombre des vingt-six à qui nulle grâce ne dût être accordée. Ils furent tous deux fusillés sur le plateau de Satory.