‹ Les convulsions de Paris (volume 3)Chapitre 5 sur 56 · II. — LBS ARRBSTATIOHS · texte numérisé non relu

II. — LBS ARRBSTATIOHS

.Les prêtres. — Pillage chez l'abbé Degu'erry. — La voiture de l'archevêque. — Malpropretés communardes. — La loi des suspects. — Le décret sur les otages. — Le délégué à la justice. — Un juge d'instruction peu scrupuleux. — Liberté sous caution. — Charles Lullier. — Son évasion. — Assi. — Dh*ecteur du comité des subsistances. — UosseL immédiatement remis en liberté. — Ses origines. — Son ambition. — Son dégoût du rôle qu'il a recherché. — Délégué à la guerre. — Ignorance des officiers fédérés. — Opinion de Rossel sur l'armée de la Commune. — Il demande à être arrêté et se sauve. — Sa condamnation et sa mort.

H. Bonjean ne devait pas longtemps rester seul en qualité de « grand otage », ainsi que l'on disait alors. Le 4 avril, les portes du Dépôt se refermèrent sur plusieurs membres du clergé de Paris. Mgr Darboy et son vicaire, Lagarde, qui n'avait jamais lu l'histoire de Régulus ; M. de Bengy, le père Clerc, l'abbé Allard, aumônier des ambulances; l'abbé Crozes, aumônier de la Roquette, le protecteur constant et entêté des condamnés ; l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, fort populaire à Paris, avec sa haute taille, ses long cheveux ébouriffés et sa brusque démarche de colonel de carabiniers ; le père Ducoudray et d'autres viennent s'asseoir dans les étroites cellules et sont mis au secret. Ce

* Vçir Pièces iuslificatives, n» 4î

n*est pas assez : le lendemain, Mgr Surat, archidiacre de Paris, M. Moléon, curé de Saint-Sèverin, sont réunis à eux. Jusqu*aux derniers jours de la Commune il en sera ainai; partout où Ton pourra saisir im séminariste, comme le jeune Seigneret, un sacristain, un bedeau, un prêtre, un religieux, on l'enfermera, sans autre forme de procès, parce qu'il adore un Dieu que la Commune ne reconnaît pas, et s'il demande pourquoi on l'arrête, on lui dira : .<( Voilà quinze cents ans que vous nous la faites, et ça finit par nous embêter. )) C'est du moins ce que Raoul Rigault répondit à l'archevêque. Ces prêtres étaient bien placés entre les mains de Carreau, qui éprouvait une telle haine contre la religion, que l'on fut obligé, le 29 mars, de faire partir les sœurs de Marie-Joseph, quoique déguisées sous vêtements ordinaires, parce qu'il parlait sans cesse de faire fusiller « toutes ces nonnes ».

Chez l'abbé Deguerry, on avait pillé comme dans une ville mise à sac * ; à l'archevêché, on y mit un peu moins de sans-façon. L'archevêque avait été arrêté à son-domicile par un capitaine de fédérés nommé Révol, homme assez complexe, à ce qu'il parait, car, s'il avait porté la main sur Mgr Darboy, il fit des efforts sérieux pour obtenir l'élargissement de l'abbé Crozes, qui avait été saisi dans l'antichambre de Raoul Rigault au moment où il venait demander une permission pour visiter un prêtre détenu. Ce Révol fut incarcéré à son tour et écroué à Mazas; il put en sortir le 22 mai et se mêla aux derniers combattants de la Commune; moins spirituel que la plupart de ses chefs, il se laissa prendre et fut exécuté dans les fossés du château de Yincennes, en compagnie d'un prince Ragration, fourvoyé, on ne

* Voir Le$ ConvuUions de Pariêy t. IV, chap. ii. — HI. Le« arreê' iaiiont.

sait comme, dans cette mascarade. Rëvol eut quelques égards pour l'archevêque et permit qu'il fût amené à Ja Préfecture de police dans sa propre voiture, qui fut immédiatement réquisitionnée, et servit à promener Raoul Rigault, son ami Gaston Dacosta, et parfois aussi quelques péronnelles ramassées un peu partout.

Le service auquel les chevaux de Tarchevêque furent tout d'abord condamnés ne dut point leur paraître une sinécure, car dans les deux jours qui suivirent l'arrestation de Mgr Darboy, ils firent vingt-huit voyages entre la Préfecture et l'archevêché; la voiture était devenue voiture de déménagement. Biens d'église, biens d'émigrés : biens nationaux; — Flourens l'avait décrété au lendQpiain de la victoire. Les ornements d'église, les vêtements sacerdotaux étaient apportés à la Préfecture et jetés pêle-mêle dans les bureaux de la police municipale ou dans ceux de la première division. C'était là une tentation bien forte pour les fédérés libres-penseurs, qui s'écriaient dans leurs journaux : Nous biffons Dieu ! Ils ne surent y résister et ne perdirent pas cette occasion de faire une malpropreté; ils coiffèrent les mitres, revêtirent les chasubles, prirent en main les crosses pastorales, les calices, les ostensoirs, les saints ciboires, les encensoirs, les croix, les chandeliers, et dans le corridor qui, à cette époque, servait de dégagement à la première division, ils jouèrent à la messe et à la procession. Quand ils se furent bien amusés, les vases et les ornements furent chargés dans un fourgon et portés à la Monnaie. Ces bravades d'impiété étaient de njode sous la Commune : l'autel d'une certaine chapelle servait de lit nuptial à Sérizier.

Ces prêtres, ces religieux, nous les retrouverons plus tard à Mazas, où ils furent transférés le 6 avril en même temps que M. Bonjean ; nous les retrouverons

aussi à la Grande-Roquette, comme nous trouverons à Sainte-Pélagie Gustave Chaudey, écroué le 13 avril au Dépôt et transporté à Mazas dès le lendemain. La Commune appliquait la loi des suspects. Qui jamais pourra savoir pourquoi M. Glais-Bizoin, M. Schœlcher, ont traversé les cellules du Dépôt? Les ordres d'arrestation tombent au hasard, comme la foudre tombe du ciel. Le 7 avril, M. Kahn, greffier, est de service; de sa Ion* gue écriture renversée, il vient d'écrouer, sous le n° 1801, un certain Victor, arrêté sans motif par ordre du citoyen ChapitelS chef de bureau à la Permanence; subitement récriture change, et le n" 1802 est Fécrou de M. Kahn lui-même, que Ton enferme dans la cellule n<*ll, sur mandat de Th. Ferré : « menaces contre les membres de la Commune, intelligences avec Versailles. » Il reste détenu jusqu'au 16 mai. Parfois le registre fait des révélations intéressantes et affirme, d'un mot, la vérité de certains faits qui jadis avaient été niés énergiquement. — 2 mai : C... (Eugène), cordonnier, a dénoncé, sous l'Empire, le complot des bombes. Ceci est un aveu qu'il eût été plus prudent de retenir. Certains ordres ont une valeur plaisante qu'il ne faut point dédaigner : Ordre au Directeur du Dépôt de mettre en liberté les nommés Paul (Pierre), Charrette (Jean), Pottier (Joseph) ; aprest en quette faite, il ne sont point coupable de ce qu'ils étaient inculpés; Paris, le 2 avril 1871; le Commandant de place : Découvrant; contresigné : Général E. Duval.

La situation des personnes incarcérées était devenue inquiétante depuis le 5 avril. Jusque-là on croyait à

* Ghapitel (Auguste- Adolphe), portier et cordonnier, né en 1840, avait été condamné, en 1861, à trois ans de prison pour abus de confiance et, en 1864, à treize mois d'emprisonnement pour vol. La Commune en avait fait un commissaire de police délé^é au bureau 4e la Permanence.

une sorte d*abus d'autorité commis par esprit de taquinerie et par ignorance; mais alors il fallut changer d'opinion, regarder les choses en face et comprendre ce qu'elles cachaient. L'issue du combat du 3 avril, de la fameuse sortie en masse, avait exaspéré la Commune, qui reconnaissait du même coup sa faiblesse congénitale et la force de ce grand parti des honnêtes gens que l'on n'attaque pas toujours en vain. Elle eut immédiatement recours aux mesures excessives ; se sentant perdue dans un avenir plus ou moins prochain, elle voulut appuyer sa débilité sur la terreur. Elle fit afficher une proclamation et un décret qui remplirent Paris de stupeur :

« Les coupables, vous les connaissez; ce sont les gendarmes et les sergents de ville de l'empire, ce sont les royalistes de Charrette et de Cathelineau qui marr chent contre Paris au cri de vive le roi, et le drapeau blanc en tête. Le gouvernement de Versailles se met en dehors des lois de la guerre et de l'humanité.... Toujours généreux et juste, même dans sa colère, le peuple abhorre le sang comme il abhorre la guerre civile, mais il a le droit de se protéger contre les attentats sauvages de ses ennemis, et, quoiqu'il lui en coûte, il rendra œil pour œil et dent pour dent. ...» Puis suivait le décret : « Article 4. Tous accusés retenus par le verdict du jury d'accusation seront les otages du peuple de Paris. — Article 5. Toute exécution d'un prisonnier de guerre ou d'un partisan du gouvernement régulier de la Commune de Paris sera sur-lechamp suivie de l'exécution d'un nombre triple des otages retenus en vertu de l'article 4, et qui seront désignés par le sort. »

C'est sur la proposition de Raoul Rigault, de Th. Ferré, de Gabriel Ranvier, que cette motion fut adoptée. La proclamation qui précède le décret est signée : La

Communs de Paris; c'était affirmer que la Commune entière revendiquait la responsabilité de cet acte, mais c'était aussi se rappeler que les collectivités ont plus de chances que les individualités de demeurer irresponsables. C'est dans ce document que le mot otage est prononcé officiellement pour la première fois; tous les individus qui furent arrêtés comme tels Font été en vertu de mandats invariablement signés par Th. Ferré ou par Raoul Rigault. Celui-ci les appelait ses (( détenus personnels » et ne tolérait pas que Ton parlât de les mettre en liberté.

Il n'en était pas tout à fait ainsi pour les individus arrêtés sur l'ordre du délégué à la justice, qui se nommait Eugène Protot, et dont les comparses de la magistrature improvisée par la Commune ne paraissent pas avoir toujours respecté les décisions. Plus d'un gem'C d'accommodement fut possible avec les agents inférieurs de ce gouvernement peu scrupuleux. On avait installé quelques juges d'instruction au Palais de Justice, acteurs d'arrière-plan dans la tragédie que Ton jouait, pris on ne sait où et ignorant tout de la jurisprudence, jusqu'à son nom. Parmi ces gaillards, qui auraient dû étudier le code d'instruction criminelle pour leur propre compte, il en est un qui ne fut point bête. C'était un gros garçon d'une trentaine d'années, à face débonnaire, sceptique en toute chose, se souciant médiocrement de la Commune et de Versailles,-ae trouvant dans^ cette aventure que l'occasion de passer quelques ^mis moments, point farouche, encore moins cruèÎTBTne dédaignant pas de rendre quelquefois service. Il n'était pas insensible aux sollicitations, des jolies femmes et avait découvert que la loi, dans certains cas, autorise les magistrats à mettre, sous caution, les prévenus en liberté provisoire.

Ce fut une révélation féconde pour ce pauvre diable.

fui avait traverse la Caisse des dépôts et consignations et n'en était pas sorti les mains nettes. Toutes les fois qu'il le put, qu'il ne se sentit pas trop directement sous les yeux de Raoul Rigault et de Ferré, il signa un ordre de mise en liberté sous caution. SeulQ^lent la caution, qui variait entre 500 francs et 2000 francs, était déposée sur son bureau; prudemment il n'en donnait jamais de reçu et oubliait toujours de la déposer entre les mains de l'autorité compétente, ce qui lui a permis d'avoir la poche suffisamment garnie lorsqu'il décampa après la chute du gouvernement dont il avait représenté la justice. Il ne manquait pas de complaisance pour quelques-uns de ses amis et s'employait volontiers aux négociations délicates. Par son entremise, un notaire de Paris, ècroué au Dépôt le 5 mai, transféré le 8 à Mazas, recouvra la liberté le 13, après avoir prêté 5000 francs à une personne qui parait en avoir eu besoin.

Les gens de la Commune n'ont ppint failli aux traditions de la Terreur; ils ont arrêté leurs adversaires, mais ils se sont bien gardés de ne pas s'arrêter les uns les autres. Lé premier qui apparaît sur les registres d'écrou, c'est Charles Lullier. Le 23 mars, il est envoyé au Dépôt, sans motif, mis au secret et placé dans la cellule n? 26. Le 18 mars cependant il était général en chef des forces insurrectionnelles; pour lui aussi la roche Tarpéienne avait été près du Capitole. Celui-là n'appartient pas à l'histoire, il revient de droit à la pathologie mentale; sa place eût été dans un de nos asiles d'aliénés. Il n'en fut pas moins incarcéré par l'ordre et par les soins de ses amis du Comité central. Pourquoi? il est bien difficile de le savoir; parce qu'il ne s'était pas emparé à temps du Mont-Valérien, racontent les uns ; parce qu'il a dit de désagréables vérités au Comité, répondent les autres; parce qu'il est fou, parce qu'il a voulu se jeter par les fenêtres et qu'il a fallu le

protéger contre lui-même, réplique le Comité central. Quoi qu'il en soit, il était au Dépôt, et y restait. Il eut Tesprit de n*y pas rester longtemps.

Le 29 mars, on enferma dans la cellule n*» 24, voisine de la sienne, un Jeune homme nommé Emile Le Beau, qui avait momentanément dirigé le Journal officiel de la Commune; ils se connaissaient, car dans une lettre, rendue publique, Lullier Tappelle son secrétaire. Ils purent sans doute communiquer entre eux par leurs portes complaisamment entr'ouvertes; ils se concertèrent et, dans la nuit du 3 avril, ils s'en allèrent bras dessus bras dessous. Lullier avait son costume de général en chef, son costume de bataille ; les sentinelles postées dans la cour du Dépôt lui présentèrent les armes; c'est un homme bien élevé, il rendit le âalut militaire. Le lendemain matin, on fut très surpris en constatant cette double évasion. Elle était cependant fort simple. Carreau, en prenant la direction, avait amené avec lui un de ses amis nommé Lécolle, qu'il avait installé comme surveillant, avec la mission secrète de lui rendre compte de la conduite des gardiens. Lécolle, circonvenu par Lullier, avait ouvert la porte de l'infirmerie spéciale des aliénés, qui communique d'une part avec le Dépôt, d'autre part avec l'extérieur, et avait ainsi rendu la liberté aux deux prisonniers.

Lullier n'était pas content; il exhala sa mauvaise humeur dans une lettre adressée au journal le Mot d'Ordre : «... J'ai été mis au secret au moment où Paris a besoin d'hommes d'action et de praticiens militaires. Le Dépôt est transformé en prison d'Etat, et les précautions les plus rigoureuses sont prises contre les détenus... A cette heure j'ai 200 hommes dévoués qui me servent d'escorte, et trois bons revolvers chargés dans mes poches... je suis bien décidé à casser la tête au preniier venu qui viendra pour m'arrêter. » On savait

LES ARRESTATIONS. • 7d

Lullier incapable de manquer à sa parole, on se le tint pour dit. Emile Le Beau profita aussi de sa liberté pour parler au peuple; le 15 avril il fit afficher une proclamation dans laquelle il demandait que l'on confisquât la fortune des impérialistes, qui se montait à « environ 40 milliards ».

Adolphe-Alphonse Assi, un des associés les plus influents de rinternationale et qui dans les dernières années de TËmpire avait eu la' spécialité des agitations parmi les ouvriers des forges du Creuzot, membre de la Commune , délégué à la commission de sûreté générale, président du Comité central, presque dictateur, commandant militaire de THôtel de Ville, est amené au Dépôt le i«' avril sur Tordre du général Duval, contresigné Raoul Rigault. Il avait eu l'imprudence de soutenir, au conseil de la Commune, que celle-ci outrepassait ses pouvoirs et mentait à son programme, qui, se limitant aux libertés municipales, n'avait jamais fait même allusion aux choses du gouvernement général dont on s'emparait. Il n'en fallut pas plus pour exaspérer les jacobins et les hébertistes ; Assi fut traité de réactionnaire; on lui fit comprendre, à mots peu couverts, qu'on le soupçonnait d'avoir été agent secret de M. Rouher, et sur l'injonction de Delescluze on le mit en cellule. Une s'y tint pas tranquille; c'était un homme exalté, poseur, ivre d'orgueil comme la plupart des fruits secs du socialisme, et d'humeur naturellement violente. U claustration et la solitude du secret augmentèrent singulièrement ses instincts irascibles ; il appelait les surveillants à toute minute, faisait venir le directeur et demandait des juges. On lui répondait qu'il n'y en avait plus, et il avait tort de ne pas le croire. Le Dépôt fut enfin débarrassé de cet énergumène de vingt-sept ans, <iui à lui seul faisait plus de bruit que tous les autres détenus : le 6 .avril on le transporta à la Grande-

Roquette; il en sortit le 11 poui: être interné sur parole danâ THôtel de Ville et devenir aussitôt après directeur du comité des subsistances.

Quel qu*eût été le sort de la Commune, LuUier et Assi n'y auraient jamais été que des sous-ordres, l'un à cause de sa nature intempestive et mobile, Tautre à cause de son ignorance et de sa vanité. Le 2 avril, le lendemain du jour où Assi avait été écrouè, la veille de celui où LuUier devait s*évader, le personnel fut surpris de voir arriver Louis-Natlianiel Rossel, arrêté*sur mandat du commandant de la place de Paris « pour cause politique » . Celui-là passait pour un homme de valeur; du moins il en avait l'apparence, apparence trompeuse et qui cachait une vacuité profonde où s'agitaient des rêveries sans but et des projets sans formule. Il ne fut pas longtemps maintenu en prison. Dès le 5 avril Raoul Rigault le fit délivrer.

Selon lui, il avait été arrêté pour avoir essayé d'introduire quelque discipline dans l'armée de la fédération ; selon le Comité central, qui l'envoya sous les verrous, on s'en était débarrassé parce que l'on avait pressenti qu'il visait à la dictature ; quelques bons apôtres ont prétendu, après la défaite de la Commune, qu'ils avaient cherché à l'annihiler parce que sa science militaire et ses connaissances spéciales lui permettaient de tenir en échec l'armée française : c'est grand honneur qu'on lui faisait et gros mensonge que l'on proférait. 11 avait été arrêté simplement parce que sa nature cassante n'avait point paru se plier aux flagorneries qui seules plaisaient aux maîtres du jour. Raoul Rigault prit sur lui de lever son écrou; il devança de la sorte une décision qui n'était point douteuse, car la Commune se serait hâtée de rendre à la liberté un homme vers lequel elle regardait avec complaisance et qui tranchait singulièrement sur les Duval, les Eudes, les Dergeret, les Lisbonne, et

LES ARRESTATIONS. Si

autres grosses èpaulettcs de pacotille révolutionnaire, dont elle était plus embarrassée que satisfaite.

Rossel avait du reste, comme Ton dit, donné des gages. Dans Farmée sous Metz, il s*était montré un des plus mécontents ; il avait fomenté son petit complot et avait même expédié des ordres, comme un dictateur improvisé. Évadé après la capitulation, il était venu se mettre à la disposition de la délégation de Tours, avait laissé entrevoir des prétentions excessives et avait poussé la naïveté jusqu'à faire comprendre qu'il se chargerait volontiers de la direction des opérations militaires. Il fut deviné ; on reconnut en lui un homme à la fois violent et indécis, sans opinions bien assises et dévoré par une ambition dont l'intensité s'ignorait peut-être elle-même. Néanmoins on le nomma colonel d'emblée, mais on Je chargea d'une mission qui devait le tenir éloigné de la guerre proprement dite. Rossel se crut méconnu et fut pris de haine pour les gouvernements, réguliers ou non, qui dédaignaient les capacités extraordinaires qu'il s'attribuait ; être colonel du génie à vingt-cinq ans ne lui suffisait pas. Son caractère apparaît dans les lettres qu'il écrit à cette époque : « J'ai vu des préfets assez variés et des généraux assez uniformes ; les préfets tous avocats, les généraux tous empaillés. » Le 19 mars 1871, il était au camp de Nevers; il adresse sa démission au ministre de la guerre ^ et accourt à Paris

* « Camp de Nevers, 19 mars 1871. Mon général, j'ai l'honneur de TOUS informer que je me rends à Paris pour me mettre à la disposition des forces gouvernementales qui peuvent y être constituées. Instruit par une dépêche de Versailles rendue publique aujourd'hui qu'il y a deux partis en lutte dans le pays, je me range sans hésiter du côté de celui qui n'a pas signé la paix et qui ne compte pas dans ses rangs des généraux coupables de capitulation. En prenant une aussi grave et aussi douloureuse résolution, j'ai le regret de laisser en suspens le service du génie du camp de Nevers que m'avait confié le gouvernement du 4 septembre, etc., etc. »

fe LE DÉPÔT.

se mettre aux ordres du Comité central; immédiatement il obtient à l'élection le grade de chef de la 47« légion. Il fut incarcéré, comme nous venons de le dire, mais cela ne nuisit pas à sa fortune, puisque lé 13' avril il est nommé chef d*état-major au ministère de la guerre. Servir sous Cluseret dut lui paraître humiliant, car il ne professait pour les talents de celui-ci qu'une estime fort restreinte.

Rossel se croyait doué de facultés militaires exceptionnelles; or il était tout, excepté soldat. Il eût pu être un écrivain spécial, un géomètre, un mathématicien, un savant, mais il n'aurait jamais pu être un homme d'action ; hésitant et troublé devant le fait, il était incapable de mener à bonne fin une opération de guerre. Deux fois il s'essaya sous Paris contre les troupes de Versailles, et deux fois sans initiative, sans énergie, il fut franchement ridicule. Les combinaisons plaisaient à son esprit, qui s'en repaissait; il rêvait et n'agissait pas. Cela ne l'empêchait pas d'aspirer aux destinées les plus hautes ; dans ses visions, il avait aperçu le profil du général Bonaparte, il avait entendu le hail des sorcières de Macbeth, Il croyait que le troupeau humain était fait pour lui obéir et s'estimait de force à le guider. Il s'était composé une attitude qu'il ne démentit jamais en public ; hautain avec ses inférieurs, dédaigneux avec ses supérieurs, il s'appliquait à écrire des lettres publiques insolentes et concises, où les lettrés sentent une recherche d'imitation qui n'est pas de bon aloi. C'est un homme de bronze, disait-on. C'était un homme oscillant, timide, mécontent des autres, mécontent de lui-même, et qui s'ouvrait parfois dans des épanchements intimes dont toute trace n'est pas perdue. La lettre suivante fait foi de l'état de son âme. « Ministère de la guerre. Mes bien-aimés, je suis horriblement fatigué de totit cela, vous n'en serez point étonnés.

Aussitôt une révolution faite, un groupe d*incapables 8'en empare, chacun demande des fonctions; on a de la sorte un gouvernement républicain sans républicains, un gouvernement révolutionnaire sans révolutionnaires. Le pays n*est plus qu'un vaste fromage de Hollande où chacun se construit son petit ermitage. Je vais aux avant-postes faire un tour; si je suis blessé, je me trouverai honorablement dispensé de continuer. Je vous embrasse, je vous aime et je vous regrette. — L. Rossel. 47 avfil 1871, trois heures après midi. » Son rôle lui pesait et lui plaisait; il ne sut ni l'accepter, ni le rejeter; aveuglé par l'ambition, il s'était égaré dans une impasse où il devait nécessairement périr.

Lorsque la Commune, soupçonneuse de sa nature, comme tous les gouvernements incapables, eut révoqué Cluseret, Rossel fut nommé délégué à la guerre. C'est là que le personnage se dessine et laisse devir ner aux moins clairvoyants le but qu'il cherche à atteindre. Il se soumet en apparence au contrôle administratif du Comité central et rend compte à la Commune de ses opérations militaires; il flatte ces deux pouvoirs rivaux et s'appuie sur l'un afin de neutraliser l'autre; il rêve de les absorber tous les deux, de vaincre l'armée de Versailles, de devenir l'idole du peuple délivré par lui et d'entendre crier : Ave^ Cœsarf Ce rêve ne fut pas long, car il était prématuré. Rossel, qui cependant était instruit, ignorait que toute révolution, à son début, obéit à la force centrifuge et qu'il lui faut bien du temps, bien des malheurs, bien des revers pour qu'elle en arrive à s'absorber dans im seul homme ; faute d'avoir connu cette loi inscrite à chaque page de l'histoire, il prit la mauvaise route et arriva au précipice plus rapidement encore que ses éphémères et médiocres prédécesseurs.

U avait acquis dans l'armée régulière des habitudes

de discipline et de commandement qui se trouvaient choquées par les étranges soldats qu*il avait à diriger; il essayait des réformes et poussa l'aberration jusqu'à vouloir faire passer des examens techniques aux officiers fédérés. On pourra juger du degré d'instruction des officiers qui . caracolaient alors dans Paris par la note suivante, que je copie sur l'original; elle émane du commandant des Enfants du Père Duchêne : « Citoyen se la mest impossible de pouvoir solder çest voiture puisque je n'aie aucune solde des officier puis qu'ils ont disparut. depuis 4 jours cela est hors de ma porter; je vous salut. — Sahson. » Les officiers furent mécontents à la pensée que Ton pourrait leur demander autre chose que de porter des galons, de boire de l'eau-devie et d'aller au feu; ils déclarèrent, sans circonlocution, que Rossel était « un propre à rien ». C'était le vrai mot : il ne pouvait rien faire ni avec les éléments qu!il avait en mains, ni avec sa perpétuelle hésitation en préseûce de l'action.

Il sentait qu'il était fourvoyé, mais il n'en voulait démordre, comptant sur un hasard heureux et n'osant peut-être reculer, car il s'était fermé les voies du retour. Du reste, il jugeait bien les hommes. « Je cherchais des patriotes, a-t-il écrit, et je trouve des gens qui auraient: livré les forts aux Prussiens'plutôt que de se soumettre à l'Assemblée; je cherchais la liberté, et je trouve le privilège installé à tous les coins de rue ; je cherchais l'égalité, et je trouve la hiérarchie compliquée de la fédération, l'aristocratie des anciens condamnés politiques, la féodalité des ignares fonctionnaires qui détenaient toutes les forces vives de Paris... Ces gueux d'officiers de la Commune, trinquant au comptoir avec quelque sergent, gueux déguisés en soldats et qui transforment en guenilles l'uniforme dont on lésa a^ublés... drôles qui prétendaient affranchir

lepays du régime du sabre et qui ne pouvaient qu*y substituer le régime du delirium tremens. » Il y avait à peine huit jours qu'il était ministre de la guerre et commandant en chef, que déjà le dégoût le noyait. Le 9 mai, il envoya sa démission au Comité de salut public par une lettre qui se termine ainsi : « Je me retire et j ai rhonneur de vous demander une cellule à Mazas. » On se préparait à déférer à son désir, lorsqu'il se ravisa et disparut.

. 11 se cacha et put se soustraire aux investigations de la Commune, qui le cherchait encore lorsque l'armée française reprit possession de Paris. Sa retraite fut découverte dans les premiers jours du mois de juin. Traduit devant le- troisième conseil de guerre, présidé par un colonel du génie, il ^s'entendit condamner à la peine capitale. Sa mort fut un peu hésitante. Il retenait à ses côtés, il rappelait le pasteur protestant qui adoucissait pour lui les dernières affres. On fut obligé de lui dire que ses lenteurs étaient une aggravation de peine pour ses compagnons de supplice. Il cherchait à prononcer quelque parole que l'histoire pût recueillir, il ne trouvait rien, et se contenta de dire qu'il reconnaissait que ses juges avaient fait leur devoir; c'est le mot du moine de Saint-Bruno : Justojudicio damnatus sum.

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