‹ Les convulsions de ParisChapitre 15 sur 68 · IX. — LA aVB aOTALB · texte numérisé non relu

IX. — LA aVB aOTALB

Le quartier général de BruneL — Le coup de pistolet. — Les liérofnes.— Lettre de la délégation de la guerre. — Le 9^ mai. — Les tirailleurs fédérés à la marine. — Brun$l fait incendier la rue Royale. — Les pétroleuses. — Les pompes marines. — Les incendies. — Tonneaux de vin. — Hatillon demande un chef énergique. — Les flammes de Bengale. — Bal en plein vent. — Les fédérés s'esquivent. ~ Lettre de Brunel. — Brunel reçoit l'ordre d'incendier le ministère. — Son entrevue avec le docteur Mahé. — Nouvelles instructions demandées à l'ilôtel de Ville. ~ Hatillon prévient qu'on va mettre le feu. — L'ambulance de la marine. ~~ Le rôle du docteur Mahé. — Évacuation ralentie. — Départ de Brunel. — Derniers ordres donnés à l'adjudant Gérardot. Hatillon quitte le ministère. — Du haut de la terrasse. — M. Gablin. — Les incendiaires enfermés. — Gérardot neutralisé. —Je te tue ou je t'achète. — M. Le Sage, concierge du ministère. — Le général Douay.

Brunel avait établi son quartier général à la taverne anglaise, rue Royale-Saint-IIonoré, n» 21 *. Il y resta deux jours, « mangeant ferme , buvant sec et dormant bien, » a dit un témoin. Il se montra peu sur le champ de bataille; on en fut surpris. Un fédéré vint lui reprocher de se tenir à Tabri pendant que les (( camarades » étaient au feu. Brunel estima sans doute que Tobservation était indiscrète et au nom de Tégalité qui florissalt sous la Commune, il abattit le

* On avait percé une communication à travers les murs de la cour des Coches de façon à établir une sorte de chemin couvert entre la mairie du VIII* arrondissement et le boulevard que Von atteignait par le passage de la Madeleine.

fédéré d'un coup de revolver, en disant : c Je traiterai ainsi tous ceux qui m'appelleront lâche, b II avait, du reste, donné ses ordres, qui furent ponctuellement exécutés, car la redoute de la rue de Rivoli riposta à nos batteries du Trocadéro ; la barricade protégeant la rue Royale contre la place de la Concorde canonna le Corps législatif et le ministère des affaires étrangères ; en haut de Thôtel de la marine, le drapeau rouge flottait au vent.

Les fédérés qui n'étaient point employés au service de l'artillerie étaient placés, en réserve, dans le ministère même, dans les cours des maisons voisines, dans la rue et dans le faubourg Saint-Honoré. La marine de la Commune était représentée là par ses canonniers, par ses fusiliers et par quelques hommes sortis des équipages de la flottille. Ils étaient dans le ministère comme de vieilles connaissances, en faisaient les honneurs aux nouveaux venus et ne se gênaient guère pour aller réquisitionner du vin dans les restaurants d'alentour. Plus d'un fédéré était ivre et dormait sur le trottoir, insensible au bruit du canon qui ébranlait les bâtiments du ministère ; tous les carreaux y furent brisés; après la bataille, la note du vitrier s'éleva à plus de 5000 francs.

11 n'y avait pas là seulement des héros, il y avait aussi des héroïnes. Trois femelles animaient, enfiévraient les hommes, embrassaient les pointeurs et faisaient preuve d'une impudeur qui ne redoutait pas le grand jour. Jeunes, enivrées de bataille et d'eau-dcvie, elles apportaient un élément de débauche au milieu de la tuerie. Elles tiraient des coups de fusil au hasard, riant, criant, tutoyant tout le monde, ignobles à voir, plus ignobles à entendre. L'une, Florence Vandcwal, âgée de vingt-huit ans, avait été ambulancière au 107» bataillon fédéré; on l'appelait : la Belge. C'était

une journalière qui se pavanait dans jun costume orné d'une écharpe rouge; l'autre, Aurore Machu, brossière de vingt-sept ans, vêtue en marin, portant un fusil de dragon en bandoulière S pointait les canons et après chaque détonation se retournait impudiquement vers les positions occupées par l'armée française. La troisième, Marie Ménan, qui venait d'atteindre sa vingtsixième année, marchande de journaux, fille sombre, exaltée, vêtue de noir, passait, comme un spectre, au milieu des combattants et leur versait à boire.

Un hasard m'avait fait connaître cette créature ; je n'ai jamais vu une laideur pareille à la sienne. Brune, l'œil écarquillé, les cheveux ternes , le visage piolé de taches de rousseur, la lèvre mince et le rire bête, elle avait je ne sais quoi de sauvage qui rappelait l'effarement des oiseaux nocturnes subitement placés au soleil. Elle fut cruelle sans efforts, pour obéir à ses instincts. Le patriotisme ne la tourmentait guère ; elle passa la nuit du 1" mars parmi les troupes allemandes cantonnées au seuil de Paris dans les Champs-Elysées : acte de dévergondage dont sa rare hideur a peut-être fait un acte de vengeance. De ces trois goules, la Machu était la plus choyée. Comme elle venait d'envoyer un boulet de canon dans une des statues qui précèdent le palais du Corps législatif, on la prit, on l'enleva et on la porta en triomphe à l'Hôtel de Ville, où elle fut félicitée pour son dévouement à « la cause sacrée de la Commune ».

Tout le jour le duel d'artillerie continua ; la nuit l'interrompit à peine. Beaucoup de fédérés étaient partis ; sous prétexte d'aller manger, de se rendre dans leur quartier, ils s'éloignaient, fatigués de la bataille,

* Au massacre de la rue Haxo, une femme vêtue en marin, portant un fusil de dragon en bandoulière se tenait à l'entrée du secteur et fïappait les prêtres au visage.

hésitant, trouvant que ça prenait mauvaise tournure, et ne revenaient pas. Dans la soirée, Brunel passa rinspection de ses troupes, il constata qu'il en manquait les trois quarts, entra en fureur et écrivit à la délégation de la guerre pour avoir du renfort; on lui répondit : « Au citoyen Brunel, chef de la 10* légion. Citoyen, il nous est impossible de vous donner les renforts que vous nous demandez ; nous avons disposé même des forces que nous avions à THôtel de Ville. Du courage, du patriotisme, colonel; il faut à tout prix que vous défendiez vos positions avec les troupes dont vous disposez. Salut et fraternité. Pour le délégué civil à la guerre, le sous-chef (Vétat-major, Lefebvre Roncier ^ » Brunel ne fut point satisfait.

Le péril se rapprochait; les premiers blessés commençaient à arriver ; on les apportait du haut du faubourg Saint-Honoré et du boulevard Malesherbes, où le corps du général Douay s'avançait en faisant lentement reculer les fédérés qui lui tenaient tête. Le docteur Mahé les accueillit sans leur demander quel parti ils servaient et les installa dans son ambulance, où il était resté seul, car M. Le Roy de Méricourt, empêché par la bataille, n'avait pu, malgré ses efforts, parvenir jusqu'au ministère.

Le mardi 23 mai, au lever du jour, la situation ne semblait pas modifiée ; le commandant de Sigoyer, marchant à la tête du 26* bataillon de chasseurs à pied, s'était cependant avancé dans les Champs-Elysées et avait pris possession du Palais de l'Industrie. L'avenue,

* Ce Lefebvre Roncier, qui pendant la Commune joua un certain personnage dans les rôles secondaires, était un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans. Commandant d'artillerie au début de rinsurrection, il fut successivement secrétaire général à la délégation de l'intérieur, juge suppléant à la cour martiale, et eolia sous-chef d'état-major à la guerre, où il suivit Delescluze.

commandée par les piôces mises en batterie sur les terrasses des Tuileries, ne pouvait permettre aucun mouvement d*ensemble sur les positions défendues par les insurgés. La division Vergé cheminait à travers les jardins des hôtels du faubourg Saint-Honoré; le général Douay poussait ses hommes vers la Madeleine ; Clinchant luttait toujours contre la barricade du boulevard Clichy, qui ne fut emportée qu'à onze heures du matin. Des balles venaient frapper sur le talus des barricades de la rue Royale et de la rue de Rivoli ; on plaça des tirailleurs dans la galerie extérieure, sur les toits du ministère et une fusillade incessante se mêla au bruit du canon. Des projectiles éclataient jusque dans Tambulance. Le docteur Mahé venait de saisir un plateau de charpie pour panser un blessé, le plateau lui fut enlevé de la main par un fragment d'obus. Désigné par son drapeau rouge, l'hôtel de la Marine servait de point de mire aux batteries françaises. Ce fut à l'ambulance, où cinq infirmiers aidaient M. Mahé, que l'on put comprendre que le découragement saisissai-t les combattants; les fédérés y arrivaient sous tout prétexte, cachaient leurs armes, se glissaient dans les lits ; on avait grand'peine à les renvoyer, et il fallut en gourmer plus d'un pour s'en débarrasser.

Brunel était assombri ; il expédiait des ordres, décachetait des dépêches, envoyait des hommes chercher des nouvelles; il s'inquiétait de savoir où étaient les Versaillais, regardait avec inquiétude du côté de la Madeleine et disait : « Le boulevard Malesherbes va nous tomber sur le dos. » Matillon se multipliait; les fédérés cantonnés dans la cour du ministère furent pris de panique et voulurent s'esquiver; il appela les marins à son aide, maintint les fuyards et les ramena au combat. La journée s'avançait, il était trois heures environ, lorsque quelques sqldats français, apparaissant

aux fenêtres des maisons de la place de la Madeleine, ouvrirent le feu sur les défenseurs de la rue Royale. Longtemps on échangea une fusillade inutile. G*est alors que Brunel, voulant empêcher le corps du général Douay de le déborder par ses derrières, ordonna d'incendier la rue Royale. Les fédérés qui reçurent Tordre, Tacceptèrent et le firent exécuter, furent aidés par les trois femmes dont j*ai parlé; la Hachu, la bonne pointeuse, ne fut pas la dernière; la plus terrible fut Marie Ménan : leste, alerte, souffletant ceux qui ne lui livraient point passage, sans dire un mot, elle allait, jetant le pétrole dans les escaliers, brisant les fenêtres à coups de pavé, se hâtant dans son œuvre néfaste, comme si elle craignait que le temps lui manquât; la Vandewal, lourde, blessée à la jambe, courait derrière en boitant et lui criait : a Attends-moi I » La furie allait toujours, n'écoutait rien et entraînait les hommes. Un témoin m'a dit : « Elle était tellement trempée de pétrole, que c'est un miracle qu'elle n'ait pas pris feu. »

Le pétrole, on allait le puiser à la provision apportée quelques jours auparavant dans la petite cour du ministère ; en outre, une voiture d'ambulance chargée de bombonnes arriva vers quatre heures et demie par la rue Saint-Honoré. Les rares locataires, les domestiques abandonnés à Paris, les portiers, se sauvaient en poussant des cris; quelques gens exaspérés se inièrent sur les incendiaires et les frappèrent au visage; un coup de revolver les jetait bas et ces furieux continuaient leur œuvre de dévastation. Ce fut alors que l'on chercha des pompes dans les hangars du ministère pour accélérer l'incendie. On en trouva deux qui parurent singulières, car elles ne ressemblaient pas aux pompes à incendie. C'étaient en effet des pompes marines, pompes à épuisement que l'on branche dircc-

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tement sur la mer ou sur la cale remplie par une voie d*eau, pompes à air, sans récipient, et qui ont besoin d'être amorcées pour pouvoir fonctionner. Les fédérés s'imaginèrent qu'il suffisait de tremper l'extrémité du tuyau d'appel dans une tonne de pétrole pour arroser, à toute hauteur, la façade des maisons. Ils pompèrent , ils pompèrent sans résultat possible, et ils avaient beau diriger la lance vers les murailles, la lance ne lançait rien. Impatientés, les incendiaires s'adressèrent à Hatillon afin d'avoir un entonnoir qui leur permit d'amorcer ces pompes rétives. Matillon les renvoya à un employé régulier du ministère qui, naturellement, ne réussit pas à procurer ce qu'on lui demandait. Les fédérés désappointés renversèrent les pompes sur les barricades. Ils retournèrent deux des canons qui battaient les approches de la place de la Concorde et en dirigèrent le tir vers les maisons d'angle de la rue Royale et du faubourg Saint-Honoré. Lorsque la pièce était chargée et pointée, on refoulait par-dessus la gargousse un paquet de filasse trempé dans de l'huile de pétrole. Précaution plus ingénieuse qu'efficace, car les étoupes divisées par la commotion, se dispersaient en l'air retombaient comme une pluie enflammée avant d'avoir atteint le but.

A chaque détonation ils jetaient leurs chapeaux en l'air et criaient : Vive la Commune I L'incendie éclatait partout. Les maisons de la rue Royale portant les numéros 15, 16, 19, 21, 23, 25, 24, 27, le n» 422 de la rue Saint-Honoré, les numéros 1, 2, 3 et 4 du faubourg Saint-Honoré étaient en feu. Dans les caves de la maison qui fait le coin du faubourg et de la rue Royale, sept personnes s'étaient réfugiées : elles y périrent. Avant d'allumer la maison du numéro 16, qui forme l'angle de la rue Saint-Honoré et dont le rez-de-chaussée était occupé par un marchand de vin nommé M. Val-

lée, les incendiaires eurent une attention qui ne doit pas être mise en oubli. Ils jugèrent illogique de laisser dans les caves, exposées à la ruine, de bonnes bouteilles qu'ils aimeraient à vider. Ils traînèrent devant la porte trois tonneaux de porteurs d'eau, qu'ils remplirent de vin en faisant la chaîne avec des brocs, comme s'il s'était agi d'éteindre un incendie. Lorsque les trois tonneaux à bras furent pleins jusqu'au bord , on alluma la maison. C'est à ce moment sans doute qu'il convient de placer une distribution de cinquante francs qui fut faite aux incendiaires.

Malgré les incendies et la canonnade, il était évident que la position ne tarderait pas à être enlevée. Matillon se rendit alors de sa personne à l'Hôtel de Ville pour demander au Comité de salut public un chef énergique qui pût prendre en main et assurer la défense des abords de la place de la Concorde. Lorsqu'il revint au ministère, Brunel s'y était installé avec son état-major, après avoir quitté la taverne anglaise, trop directement menacée par les approches de nos troupes. Le crépuscule avait fait place à la nuit; les incendies flambaient à travers l'obscurité; une femme chassée de sa maison par l'incendie et réfugiée au ministère regardait ce désastre en pleurant; Matillon s'approcha d'elle et lui dit : ({ Pourquoi pleurer? c'est très joli ; ça ressemble à des flammes de Bengale. »

Le combat , sans avoir pris fin, s'était ralenti ; de chaque côté on était harassé de fatigue, les batteries tiraient à de longs intervalles. Sur la barricade de la rue Royale, un loustic avait imaginé de planter une petite potence à laquelle il avait accroché un rat mort ; au-dessous il avait fixé une pancarte sur laquelle on lisait : « Mort à Thiers, Macmaon (sic) et Ducrot, les rongeurs du peuple ; défense d'y toucher. » Cette plaisanterie eut du succès; les fédérés, les ambulancières,

les vivandières , les incendiaires s'étaient groupés et applaudissaient. Un obusversaillais éclata sur la place; tout le monde poussa une clameur de défi. Un homme et une femme se mirent à danser vis-à-vis Tun de Tautre ; ce fut comme un signal : toute la bande entra en branle. Chantant, vociférant, se démenant, multipliant les gestes obscènes à la lueur des maisons qui brûlaient, au bruit des artilleries lointaines, aux sons d*un cornet à pistons accélérant la mesure, cette troupe d'aliénés se rua dans une de ces danses dont le nom honnête est encore à trouver. La Machu, la Ménan, la Vandewal en sueur, les vêtements débraillés, la poitrine presque nue, passaient d*homme en homme, et parfois criaient : A boire 1 On amenait alors un des tonneaux à bras, on enlevait la bonde, on recevait le vin dans des seaux, et les uns après les autres, le visage penché au-dessus du liquide, ils lappaient comme des loups.

Tous n'étaient point à cette bacchanale, mais beaucoup profitèrent du tumulte qu'elle causa pour quitter im champ de bataille qu'ils ne se souciaient pas de défendre. Trois bataillons fédérés, placés sous les ordres du colonel Spinoy, chef de la 3* légion , avaient pour mission de maintenir ouvertes les communications entre le ministère de la marine et la place Vendôme ; ils devaient, selon les circonstances, se porter au secours de l'un de ces deux points et repousser ou couper le mouvement tournant des troupes françaises. Ces trois bataillons étaient déjà fort diminués par les désertions qui, pendant toute la journée, n'avaient cessé de se produire. Ils ne se trouvèrent probablement plus en force, et tranquillement, comme de bons bourgeois qui rentrent chez eux après une journée de fatigue, ils s'en allèrent. Lorsque l'on s'aperçut de leur départ, ils étaient déjà loin, et la place Vendôme, malgré les barricades qui la défendaient, était déjà menacée par la

division Berthaut, du corps du général Douay. Le bruit se répandit et vint jusqu'au ministère de la marine qu'elle était évacuée et, disait-on, occupée par nos soldats ; ce bruit était prématuré : le général Berthaut ne franchit les barricades de la rue de la Paix que vers quatre heures du matin.

Brunel, abusé par ce faux avis, écrivit alors la lettre suivante, qui fut retrouvée sur son bureau : « Ministère de la marine et des colonies; cabinet du ministre (cet en-tête est biffé d'un trait de plume), 23 mai 1871 ; au citoyen délégué à la guerre. Citoyen, le colonel Spinoy, qui avait ici trois bataillons, a presque autorisé, d'après les rapports , le départ de ces bataillons, qui tenaient communication de l'hôtel de la Marine avec la place Vendôme. La place Vendôme étant évacuée, le colonel a jugé à propos de ne pas s'opposer assez énergiquement à cette fuite, toujours d'après les mêmes rapports. Je vous envoie le colonel Spinoy, qui affirme que les bataillons sont partis malgré lui. Dans cette situation, je vous prie, citoyen ministre, de me faire donner des ordres. Je vous réitère que je resterai tant qu'il me sera possible. S'il me faut soutenir un siège dans l'hôtel de la Marine, je le soutiendrai. Recevez, citoyen ministre, mes sentiments dévoués : Brîjkbl. — S'il est possible de faire réoccuper la place Vendôme, cette mesure rétablirait le calme ici. » Lorsque Brunel écrivit cette lettre, il devait être environ onze heures du soir ; il la plia, la mit sous enveloppe et allait sans doute l'expédier par un petit peloton chargé d'escorter le colonel Spinoy, lorsqu'il reçut un message du Comité de salut public. Il pâlit en le lisant et fit appeler le docteur Mahé.

Celui-ci accourut et fut étonné du spectacle qu'il eut sous les yeux ; le cabinet du ministre était plein d'officiers fédérés qui faisaient du punch et causaient

joyeusement entre eux, tout 'en buvant. Brunel était, selon son habitude, calme et froid. Sans mot dire, il tendit au docteur Mahé la dépêche qu'il venait de recevoir. M. Mahé lut : « Incendiez et faites sauter la ministère de la marine; » pas de signature, mais le timbre du Comité de salut public. La première exclamation du docteur Mahé fut le cri de désespoir d'un chirurgien : « Et mes blessés? — Vous voyez que j'y ai pensé, puisque je vous ai prié de venir me parler. » — Une discussion commença alors entre ces deux hommes, discussion émouvante^ pendant laquelle M. Mahé déploya toutes les ressources de son esprit et Brunel se montra réellement humain. Les blessés recueillis à l'ambulance de la marine s'élevaient à cent sept, dont une vingtaine très gravéhient, presque mortellement atteints de plaies profondes à la tête et à la poitrine, résultat du feu plongeant que nos troupes avaient dirigé sur les fédérés du haut des maisons du boulevard Malesherbes. Les transborder, c'était les exposer à une mort certaine; et les autres, qu'en feraiton? il n'y avait pas de voitures, il n'y avait pas de brancards, il n'y avait même pas de porteurs. Auraiton tous les moyens de transport imaginables, une telle évacuation exigeait au moins douze heures; certes le médecin ne se refusait pas à obéir, mais il demandait le temps nécessaire; il répondait de la vie de ses malades et il ne la laisserait pas sacrifier; il adjurait le colonel Brunel d'avoir quelque pitié de ses propres soldats, des défenseurs de la cause qu'il servait.

Brunel alla lui-même à l'ambulance, constata l'état fort grave de quelques malades, qu'on lui exagéra encore et, sans avoir pris de résolution, revint dans son cabinet avec le docteur Mahé. Celui-ci insistait et reprenait avec chaleur son argumentation. Brunel dit : f Nous allons évacuer les blessés sur l'hôpital mili-

taire du faubourg Saint-Martin. » M. Mahé répondit : « C'est impossible ; les rues sont coupées de barricades et pleines de troupes ; l'on se bat partout ; ils n'arriveraient pas vivants. — Alors, reprit Brunel, on va les expédier dans les salles du musée du Louvre. — Mais, répliqua le docteur, les Tuileries sont en feu; avant une heure, le Louvre brûlera. — Non, le vent souffle de l'est, dit Brunel. — Le vent peut^ changer, riposta le chirurgien. — Mais que faire? s'écria Brunel. — Tenir l'ordre pour non avenu et ne point incendier une ambulance remplie de blessés protégés par la convention de Genève. » — Du groupe des officiers s'éleva une voix qui dit : « On ne peut discuter les ordres du Comité de salut public; l'ordre est de brûler, il faut brûler! — Le Comité de salut public,* dit Brunel en s'adressant au docteur, ignore peut-être que l'hôtel de la Marine contient une ambulance ; je vais provoquer de nouvelles instructions; en attendant, préparez l'évacuation. » Il écrivit une lettre, appela un de ses officiers d'ordonnance : « Montez à cheval, allez à l'Hôtel de Ville, demandez une réponse et revenez vite I »

Le docteur Mahé retournait à son ambulance, lorsqu'il rencontra M. Gablin qui passait dans un couloir. En deux mots, il le mit au fait. Sans se parler davantage, ils échangèrent un regard qui contenait bien des promesses. En hâte, aidé de l'adjudant Langlet et de deux hommes de service régulier, les seuls qui lui eussent été laissés, M. Gablin fit descendre dans la cave des tableaux, des pendules et quelques chronomètres qu'il avait pu soustraire à la rapacité des fédérés. Il entra ensuite dans sa chambre, y prit un revolver, le chargea avec soin et le mit dans sa poche. Ceci fait, il attendit. M. Mahé avait réuni ses infirmiers et il attendait aussi. Dans le cabinet du ministre, les officiers buvaient. Brunel, pensif, se promenait de long en

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large; dans les postes, les fusiliers marins de la Commune étaient ivres; dans la rue, la danse avait cessé; tout ce qiii ne dormait pas s'empressait autour de la Vandewal, qui, ayant voulu voir de près l'incendie des Tuileries, était arrivée au moment de l'explosion des barils de poudre placés par Victor Bénot dans la salle des Maréchaux; elle avait pris peur, s'était sauvée, avait passé entre deux barreaux des grilles et s'était froissé la poitrine, qu'elle montrait à tout le monde en geignant.

Il était un peu plus de minuit lorsque l'officier revint; il descendit de cheval sous la grande porte, rencontra Matillon et lui parla à l'oreille. Matillon dit à M. Le Sage : « Emmenez votre femme, votre enfant, et filez sans vous retourner : on va faire sauter le ministère. » M. Le Sage courut prévenir le docteur Mahé, qui répondit : a Laissez-moi faire, nous gagnerons du temps; tout n'est pas encore perdu! » M. Mahé est un homme de taille moyenne, blond, aux yeux pétillants de vivacité, très dévoué à la noble profession qu'il exerce, ne s'étonnant de rien et gardant en toute occurrence un imperturbable sang-froid. Il avait arrêté son plan de conduite et n'en dévia pas. L'officier d'ordonnance avait transmis à Brunel l'ordre exprès de mettre le feu au ministère. Dans une lettre écrite de Bruxelles, le 21 janvier 1872, Matillon affirme qu'il n'avait ménagé aucun effort pour faire révoquer l'ordre de destruction ; cela est possible ; mais en tout cas sa tentative a échoué, et si le ministère a été préservé, ce n'est pas à lui qu'on le doit. Lorsque la réponse du Comité de salut public fut rapportée à Brunel, celui-ci dit : « Et les blessés? » L'officier répondit : « Une escouade de gardes nationaux va venir les chercher. » A ce moment, minuit et demi environ, Brunel se retira, suivi de son état-major et d'une partie de ses hommes;

avant de s'éloigner, il transmit ses dernier ordres à Matillon^

Peu de temps après son départ, une bande de fédérés sans armes envahit le ministère et se précipita vers Tambulance pour évacuer les blessés. « Où sont vos voitures? demanda le docteur Mahé. — Nous n'en avons pas. — Où sont vos brancards? — Nous n'en avons pas. — Eh bien 1 alors, comment allez-vous les enlever? — Ahl nous ne savons pas. » M. Mahé se mit alors lentement et sentencieusement à discuter- avec ces hommes et à leur expliquer quels sont les moyens usités pour le transport des blessés. Les blessés criaient : « Nous ne voulons pas nous en aller. » Les porteurs ripostaient : a Sont-ils bétes, puisque c'est l'ordre; dans dix minutes on va allumer les pétards I » La scène qui suivit défie toute description. On prit des matelas par les quatre coins, pour les emporter avec le blessé qui était dessus; on n'avait pas fait trois pas que tout tombait : le malade poussait des hurlements ; alors on reprenait le malheureux, on le mettait dans un drap, on essayait de l'enlever de la sorte; ça allait encore

* Brunel, après avoir quitté le ministère de la marine, n'est pas resté oisif; il alla proposer ses services au Comité de salut public, qui sut les utiliser. Dans une lettre adressée par lui, le 9 janvier 1873, au journal la République française^ il dit : « Les Yersaillais ont pu me voir après la retraite de la place de la Concorde (et non la priêe^ comme on Ta dit) au X* arrondissement et ensuite au Château d'Eau, où une blesssure grave m'a enlevé du champ de bataille. » — Brunel a été accusé par les habitants du X« arrondissement d'avoir incendié le théâtre de la Porie-Saint-Martin et les magasins du Tapis rouge. Nous ignorons si cette accusation est justifiée, mais nous savons que sur un Belge nommé Van der llooven, chef de baiTicades au faubourg du Temple, on a trouvé un ordre ainsi conçu : a Le citoyen délégué commandant la caserne du Ghâ* teau-d'Eau est invité à remettre au porteur du présent les bonbonnes d'huile minérale nécessaire au citoyen chef des barricades du faubourg du Temple. Le chef de légion, Brunel i — Voir Pièces justificatives, n*4.

passablement tant que Ton marchait de plain-pied dans les appartements, mais dès que Ton arrivait aux escaliers, le fardeau échappait des mains, et plus d'un malade, roulant de degré en degré, jetait un cri de détresse et s'évanouissait. Le docteur Mahè, intelligemment aidé par M. Gazalis, accourait alors et constatait que le pansement était dérangé; il fallait le refaire, cela demandait du temps. Les fédérés insistaient. « Bah! c'est bien comme cela, on le pansera à l'hôpital. » Le docteur parlait du devoir professionnel, et avec soin remettait les bandes en place. Les fédérés laissaient faire, tout en disant : « Est-il têtu, ce major-là l »

Pendant que l'évacuation de l'ambulance se faisait dans ces conditions qui la retardaient forcément, les ordres de destruction avaient été donnés. Quinze grcdins, appartenant aux canonniers-marins de la Commune, avaient été réservés pour l'incendie ; ils obéissaient à un adjudant sous-officier qui s'appelait Gérardot. Pour des causes que nous allons bientôt dire, cet homme a reculé devant le forfait qu'il avait à commettre; rentré aujourd'hui dans la vie laborieuse, il ne peut parler sans émotion de cette nuit terrible, pendant laquelle le principal rôle lui avait été imposé; j'aurais caché son nom s'il n'avait été souvent prononcé devant le 3® conseil de guerre, pendant les audiences des 2, 3 et 4 septembre 1878. Des touries de pétrole furent portées dans les appartements ; après les avoir débouchées, on y glissa des cartouches; une mèche longue et flexible fut placée sur les obus décoiffés dans la petite cour ; quelques bouteilles d'essence furent lancées contre les murailles afin d'activer le feu. Gérardot a raconté à M. Fauconnier, garçon de bureau au ministère, que, lorsque tous les préparatifs furent terminés, Matillon lui dit : « Aussitôt que vous aurez

&i LE MINISTËRE DE LA MARINE.

allumé, évacuez et rendez-vous à l'Hôtel de Ville avec vos hommes. » Avant de partir, Matillon cria à très haute voix : « Sauve qui peut! tout va sauter; le feu est aux poudres 1 » Au moment où il traversait la rue Saint-Florentin, M. Cazalis courut à lui : « Mais nous avons encore des blessés. — Ne craignez rien, répondit Matillon, vous avez le temps. »

Tout était désert autour de Thôtel de la Marine ; la nouvelle: « On est tourné, » avait rapidement circulé, chacun avait gagné au pied ; des vedettes françaises montaient la garde sous le péristyle de Téglise de la Madeleine et, croyant les barricades de la rue Royale encore occupées par Tinsurrection, tiraient sur tout homme qu'elles apercevaient, même sur ceux qui, un mouchoir en main, leur faisaient signe d'avancer. C'est alors, vers deux heures du matin, que M. Gablin monta sur la terrasse du ministère. En face de lui, la sombre verdure des Champs-Elysées laissait apercevoir quelques feux de bivouac ; à sa droite, la rue Royale flambait ; à sa gauche, de l'autre côté de la Seine, toute la rue de Lille brûlait ; derrière lui, le ministère des finances et le palais des Tuileries étaient un océan de flammes. Il put croire que seul, dans ce désastre, l'hôtel de la Marine subsistait encore. A ses pieds, la place de la Concorde s'étendait morne, silencieuse, jonchée de débris des balustrades, des statues, des candélabres et des fontaines. Impassible, témoin des ravages des hordes de Cambyse à travers l'Egypte, l'obélisque était resté intact, comme la stèle funéraire des civilisations destinées à périr. Malgré son énergie, à cause d'elle peut-être, M. Gablin se sentit défaillir. Il eut un sanglot et pleura devant tant de honte et d'horreur. Cela ne fut qu'un spasme. Il s'essuya les yeux et descendit. Sa résolution était prise.

En deux bonds M. Gablin fut au premier étage»

devant une porte fermant un petit salon où l'escouade des quinze incendiaires était réunie. Avant d'entrer, « il se fit une tête », comme Ton dit au théâtre, prit un air effaré, et, se trouvant en présence d'un groupe d'hommes ivres pour la plupart, assis devant une table chargée de brocs et de bouteilles qu'ils achevaient de vider, il s'écria avec consternation : a Mes pauvres amis ! nous sommes trahis, voilà les Versaillais ; nous sommes tous pinces, on va nous fusiller. » Chacun se leva pour gagner la porte. « Par là, reprit M. Gablin, ils sont dans la rue Royale et dans la rue Saint-Florentin ; filez dans les corridors et cachons-nous. » A la hâte et se bousculant, battant les murs et se rattrapant à la rampe, ils montèrent jusqu'aux couloirs des étages supérieurs et se jetèrent pêle-mêle dans les chambres, dont M. Gablin referma la porte sur eux. Toujours courant, il revint au rez-de-chaussée, où Gérardot s'impatientait parce que trois blessés, étendus sur les pavés, gémissaient et demandaient à être emportés, mais vainement, car les fédérés les avaient abandonnés et ne devaient plus revenir. Au premier coup d'œil M. Gablin reconnut que Gérardot avait bu plus que de raison; ce malheureux, peut-être pour se donner du courage, avait avalé trop d'eau-de-vie. Il avait l'œil humide et la démarche lourde. Il n'était point du reste pour faire hésiter M. Gablin, qui a « les épaules larges et la taille ramassée », comme eût dit La Bruyère. Le dialogue fut rapide. « Meltrez-vous le feu au ministère ? demanda M. Gablin. — C'est l'ordre du Comité de salut public et je dois obéir, répondit Gérardot. — Écoutez, reprit M. Gablin, je vous jure que si vous ne mettez pas le feu, les troupes de Versailles ne vous feront rien ; je vous cacherai ; la justice sera clémente pour vous, et nous vous donnerons de l'argent si vous en avez besoin. — Vous êtes bien honnête, monsieur

Gablin» et je vous remercie; mais vous savez, il y a une consigne ; si je désobéis, le Comité de salut public me fera fusiller ; je suis fâché de vous désobliger, mais il y a une consigne, et puisqu'il y a une consigne, il faut obéir ; je ne coimais que ça. — Et ça, le connaistu ? s'écria M. Gablin en le prenant à la gorge et en lui mettant son revolver armé au visage. Si tu fais un geste, je te casse la tête ; si tu m'écoutes, je te sauve ; choisis : je te tue ou je t'achète. » Gérardot répondit d une voix étranglée : « Monsieur Gablin, je ferai ce que vous voudrez. — A la bonne heure, reprit M. Gablin en le lâchant ; je vois que vous êtes un brave garçon avec lequel on peut s'entendre; eh bien, venez me donner un coup de main. » C'est alors que Gérardot, ce chef d'incendiaires, suivit H. Gablin. Tous deux se hâtant enlevèrent de l'intérieur des appartements les touries de pétrole qu'ils descendirent dans la cour et versèrent dans l'égout. Gérardot aida ensuite à ouvrir les bouches d'eau et à inonder la cour, de façon à conjurer tout danger immédiat. Lorsque cette besogne fut terminée, M. Gablin conduisit Gérardot dans son appartement, lui donna des vêtements bourgeois, l'enferma à double tour et le quitta en lui disant : « Soyez en paix, je réponds de vous. » Deux minutes après, il revint pour voir ce que devenait son prisonnier. Gérardot, assis par terre, la tête accotée contre un fauteuil, dormait ; l'ivresse l'avait abattu.

Grâce à l'intelligence et à l'énergie du docteur Mahé, de H. Cazalis et de H. Gablin, le ministère était sauvé ; mais un retour des fédérés était possible tant que les troupes françaises n'y seraient pas rentrées. M. Le Sage se proposa pour aller les prévenir. « Mais par où passerez-vous? — Par le n« 7 de la rue Royale, qui par les toits communique avec le n« 8 de la rue Boissyd'Anglas. J'ai été professeur de gymnastique au régiment

et je saurai bien me tirer d'affaire. » II embrassa sa femme, son enfant, et partit; il enjamba lestement la rue, car quelques fédérés cachés dans des caves tiraient encore des coups de fusil par les soupiraux, et put enfin, après mainte escalade, parvenir dans la rué Boissy-d'Anglas, accompagné de H. Noisay, concierge du n* 7 de la rue Royale, qui fut très courageux et se dévoua aussi pour aller chercher les troupes françaises. Il était alors près de trois heures du matin. Â chaque pas, M. Le Sage fut arrêté par des factionnaires, par des patrouilles; rue du Faubourg-Saint-Honoré, un poste fit feu sur lui. Il se faisait reconnaître, ce qui n'était pas toujours facile; conduit, promené de capitaines en colonels, de colonels en généraux de brigade, de généraux de brigade en généraux de division, il finit par être mis en présence du général Douay, qui commandait en chef et qui avait son quartier dans une maison située à Textrémité du boulevard Halesherbes, au delà de l'église Saint-Augustin. H. Le Sage se désespérait. Que de temps perdu! Il était plus de cinq heures ; qu'était-il advenu du ministère? Le général Douay l'écouta et commençait à dicter des ordres, lorsqu'on lui remit une dépêche. II là lut et, se tournant vers M. Le Sage, il lui dit: « Vous pouvez retourner au ministère de la marine, nous y sommes. »

L amiral Polhuau arrive au ministère. — Une héroïque inspiration. — Le désordre du ministère. — Au pavillon 1 — M. Humann. — La flottille. — Les canonniers du commandant Ribourt. — Où sont les mécaniciens?—* La frégate des Bains. — Les canonnières remontent la Seine. — Le pont d'Austerlitz. — Feu partout ! — Combat naval. — La brigade La Marieuse. — Le 35* de ligne. — Prise de la barricade du pont d'Auster«

ui. 7

os LE MINISTÈRE DE Là MARINE.

litz. — Les batteries mobiles. — Aspect de la rue Royale. — Le facteur Robardet. — Reconnaissance. ~ A qai l'on doit le salut du ministère de la marine.

Le général Douay ne se trompait pas : « Nous y étions. » Vers cinq heures du matin, H. Gablin entendit un cri perçant, un cri de femme : Voici Tamiral 1 II accourut et se trouva face à face avec Tamiral Pothuau, qui, accompagné d*un officier de marine et d*un officier de la gendarmerie coloniale, venait, lui troisième, reprendre possession de son ministère et ajoutait ainsi un trait héroïque à une existence où Théroïsme n*a jamais fait défaut, a Bonjour, Gablin ; je suis content de vous revoir! » Il y eut une minute d'expansion; Mme Le Sage, qui avait reçu Tamiral, ne pouvait, malgré son énergie toute virile, retenir ses larmes, a Où est Le Sage ? demanda le ministre. — Il vous cherche, répondit sa femme. — Comment 1 vous êtes seul? dit M. Gablin. — Non pas, répliqua Tamiral, mon corps d*armée est derrière moi ; » et en souriant il montrait trois gendarmes qui, l'arme au bras, marchaient de front dans la rue Royale et se dirigeaient vers le ministère.

Voici ce qui s'était passé. L'amiral Pothuau avait établi son quartier général au Palais de l'Industrie, ne se doutant guère qu'il n'était séparé que par une cloison de l'ancien commandant en chef de la flottille, Durassier, qui mourait des suites de sa blessure. L'amiral n'avait point dormi ; involontairement, il regardait vers le ministère de la marine, qui se détachait en noir sur les flammes ; il écoutait et de ce côté n'entendait plus que de rares coups de fusil. 11 eut une inspiration, comme les grands cœurs en ont souvent : il fît appeler son aide de camp, M. Humann, et un souslieutenant de gendarmerie coloniale, H. Jacquemot; trois gendarmes suivirent et, à distance respectueuse, « emboîtèrent le paSé » L'amiral mit le sabre en main

et partit. Il traversa le faubourg Saint-Honoré» échappa à une fusillade et arriva au ministère. L*amiral n*était pas entré que toutes les femmes du quartier se jetaient sur lui, Tembrassaient, lui baisaient les mains et criaient : « Enfin I vous voilà ! nous sommes sauvés ! » Oui, sauvés en effet, parce que ce seul homme revenait dans sa maison souillée par la Commune.

Le ministère était dans un désordre inexprimable ; partout de la poudre répandue, des touries de pétrole brisées, des restes de victuailles,, des bouteilles vides, des armes jetées au hasard, et jusqu*à des blessés abandonnés au milieu des escaliers. Sous la table même du cabinet du ministre on ramassa une tourie de pétrole, et dans la cheminée im obus décoiffé, caché au milieu d'un tas de paperasses accumulées. Par Tétat dans lequel on retrouvait Thôtel, il était facile de deviner Tintensité du péril auquel on venait d'échapper. L*amiral donna ordre de rechercher les insurgés que Ton pourrait encore découvrir ; puis il cria : « Au pavillon I » On s'élança derrière lui dans les escaliers ; il monta jusque sur les toits, fit couper la drisse du drapeau rouge et le fit amener sous ses yeux. Quelques fédérés, encore embusqués derrière les épaulements du jardin des Tuileries, tirèrent sur lui et ne le dérangèrent pas. On hissa le drapeau tricolore, mais on ne put Famarrer qu'à mi-mât, ce qui était de circonstance, car les pavillons en berne sont signe de deuil. M. Humann reçut ordre d'aller chercher une compagnie d'infanterie de marine et des fusiliers marins empruntés à la division Bruat, maîtresse du Corps législatif. H. Humann, qui était alors lieutenant de vaisseau, sauta sur un cheval abandonné dans les écuries du ministère, franchit la place de la Concorde, faillit être tué sur la place du Palais-Bourbon par un obus lancé des hauteurs de la rue de l'Université et

ramena au pas de course une compagnie de fusiliers commandée par le lieutenant de vaisseau Moye et la première compagnie du 2« régiment de marche que conduisait le capitaine Veyne. Lorsque cette poignée d*hommes sauta dans la rue Royale par-dessus la barricade, ce fut un cri de délivrance ; tout ce qui n'avait pas fui, tout ce qui vivait encore dans ce quartier ravagé par Tincendie, se précipita vers ces braves gens et les étreignit en pleurant. 11 y eut une immense clameur : « Vivent les marins I » Ces soldats d*infanterie de marine appartenaient au bataillon du commandant Lambert, de Texistence duquel le tableau les Demière$ Cartouches a reproduit un épisode. Au moment où les troupes de marine venaient se grouper autour du ministère, le comte Roger (du Nord) accourait se mettre à la disposition de Tamiral Pothuau, qu*il ne quittait plus. Quel{}ues instants après, la division Vergé prenait possession de la rue Saint-Florentin, où les marins avaient déjà éteint Tincendie allumé dans Thôtel Talleyrand. Le ministère de la marine était alors à Fabrî d'un retour des fédérés, mais non point de tout danger, car la batterie du Père-Lachaise ayant aperçu le drapeau tricolore tirait dessus à toute volée. Heureusement les coups étaient trop « longs » et achevaient de boule* verser la place de la Concorde.

M. Humann, en traversant le pont, avait remarqué que la flottille — ou, pour mieux dire, ce qui restait de la flottille, — était amarrée près du quai de la Conférence; il en prévint l'amiral Pothuau, qui résolut de la faire servir à la défense de Paris. Le capitaine de vaisseau Ribourt, — actuellement vice-amiral, — commandant en chef des batteries de Montretout, avait masse ses canonniers au Champ de Mars et en gardait un certain nombre sous sa main au ministère des affaires étrangères, où il se tenait de sa persomie. C'est là que

vers neuf heures du matin il reçut ordre de prendre le commandement des canonnières de la Seine et de remonter le fleuve en attaquant les positions des insurgés. Il avait déjà dirigé un détachement sur la rue de Lille pour essayer de combattre les incendies; ce fut en vain; trop de pétrole avait été versé par les soins d'Eudes et de Mégy; trois matelots, s*aventurant au milieu des brasiers, périrent écrasés sous Técroulement d'im mur des archives de la Cour des Comptes ; im autre détachement, commandé par le lieutenant de vaisseau de La BédoUiére, filant par le quai des Tuileries, avait pénétré dans le Louvre pour aider les chasseurs du marquis de Sigoyer à sauver les musées. Le commandant Ribourt envoya ses canonniers prendre possession des canonnières, et il se rendit au ministère de la marine, où il rencontra H. de Champeaux, qui y arrivait de son côté. Pour manœuvrer les canonnières, ce n'étaient ni les officiers ni les marins qui manquaient, c'étaient les mécaniciens. Comment en trouver au milieu du désordre où Paris se débattait et semblait prés de succomber?

Les commandants Ribourt et de Champeaux ayant appris, je ne sais comme, que les mécaniciens des bateaux-mouches se réunissaient souvent à la prétendue frégate où l'on distribue des douches et des bains en aval du Pont-Royal, s'y rendirent et y furent fort mal reçus par une femme effarée qui, à toute question, répondait : Je ne sais pas. Lé commandant Ribourt prit son air le plus grave et dit : « Madame, nous avons besoin de mécaniciens afin d'aller avec nos canonnières jusqu'à Bercy couler bas une flottille de brûlots chargés de pétrole que la Commune vient de lâcher sur la Seine, de façon à mettre le feu à tous les lavoirs, bateaux, établissements de bains qui sont sur le fleuve. » La dame fit un bond ; on venait de plaider pro domo

i02 LE MINISTÈRE DE LA MARINE.

$uâ. Elle sortit, suivie de MM. de Champeaux et Rîbourt; elle s'arrêta dans une maison du quai d'Orsay et conduisit les deux capitaines de vaisseau chez le directeur même de la Compagnie des Mouches. On répéta à celui-ci la fable qui avait déjà eu bon succès. Sans prendre le temps de quitter ses pantoufles, le brave homme courut jusqu'à la rue Surcouf, entra dans un cabaret et en sortit bientôt avec quatre mécaniciens et deux patrons.

Trois canonnières ne paraissaient pas hors de service, la Claymore, te Sabre et la Farcy; mais on s'aperçut bientôt que la machine de cette dernière fonctionnait mal et qu'en outre la vis de culasse manquait à la pièce ; il fallut donc l'abandonner. La Claymore, commandée par le lieutenant de vaisseau Wyts, te Sabre^ commandé par le lieutenant de vaisseau Bourbonne, placés tous deux sous la direction du capitaine de frégate Rieunier, purent appareiller vers deux heures de l'après-midi ; elles étaient accompagnées par une chaloupe, la Vedette n® 4, qui, conduite par l'enseigne Mercier, apportait les vivres, les munitions, servait d'estafette et enlevait les blessés. Dès leur arrivée au pont des Arts, elles prennent part au combat qui se livrait dans la Cité, derrière la Préfecture de police et le Palais de Justice incendiés par ordre de Ferré. Le lendemain, jeudi 25 mai, les deux canonnières, à bord de l'une desquelles le conunandant Ribourt s'était rendu, rer montèrent la Seine, battant lés quais des Ormes, de Saint-Paul et des Célestins. Un peu plus tard, devançant nos colonnes qui marchaient parallèlement sur la rive droite et sur la rive gauche de la Seine, elles s'embossèrent à cent mètres en aval du musoir sud du canal Saint -Martin. Là elles livrèrent un véritable combat naval.

Le pont d'Austerlitz, â son point d'attache sur la

LES CANONNIÈRES. i05

place Hazas» était formidablement défendu. Un fossé précédant une barricade l'oblitérait complètement. La barricade appuyée sur les parapets du quai enveloppait toute la place et se reliait par derrière au dépôt municipal de pavés qui occupe l'intervalle compris entre le boulevard Hazas et la rue Lacuée. Porté vers le sudouest jusqu'au musoir du canal Saint-Martin, protégé au sud-est par la Seine, au nord par la gare de l'Arsenal, cet ouvrage, d'une force extraordinaire, était armé de cinq pièces de 7, de cinq pièces de 4, de deux obusiers de 15 et d'une mitrailleuse. C'était, dans une position pareille, de quoi tenir, et longtemps, contre tout un corps d'armée. La division de l'amiral Bruat occupait le boulevard de l'Hôpital, la gare d'Orléans et débordait jusqu'à la place Walhubert. La division Faron tenait les deux rives de la Seine: la rive gauche, par la brigade Derroja, massée dans le Jardin des Plantes; la rive droite, par la brigade La Marieuse, abritée dans le magasin central de la ville, sur le quai Morland, arrêtée devant le canal par les insurgés qu'elle ne pouvait tourner en s'engageant sur le quai Bourdon où les greniers d'abondance, formant un vaste foyer d'incendie, interdisaient toute tentative de passage. Le feu de la barricadé était tel, qu'une batterie de six pièces établie sur le quai Saint-Bernard, devant la grille du Jardin des Plantes, fut abandonnée; elle fut du reste immédiatement remplacée par une demi -batterie de trois pièces de 4 qui, installée devant la rue Cuvier, ne broncha pas et tint tête aux canons de l'insurrection. Nos troupes ne pouvaient arriver jusqu'à la redoute du pont d'Austerlitz qu'en se glissant le long du bord de l'eau, par la berge même et en jetant des planches sur l'embouchure du canal dans la Seine. C'était difficile, mais non pas impossible; elles l'ont prouvé.

La division Bruat, la brigade Derroja, la brigade

m LE MINISTÈRE DE LA HÀIUN6*

La Mariouse, tiraient sur la barricade, qui ripostait. Les canonnières lançaient des obus malgré le feu plongeant des insurgés, qui était des plus meurtriers pour elles. Le commandant Rieunier était blessé, l'enseigne Huon de Kermadec venait d'être tué. C'était mie rumeur formidable; l'eau jaillissait sous les projectiles qui la fouettaient; les vitres éclataient dans les maisons; les détonations, répercutées sous les arches du pont, roulaient comme un ouragan; un coup n'attendait pas l'autre. Comme le comte d'Estaing à la prise de Bender- Abassi, le commandant Ribourt aurait pu lancer son chapeau en l'air et s'écrier : « Feu bâbord, feu tribord, feu partout, feu dans ma perruque ! » Au Sabre et kla Claymore était venue se joindre la Mitrailleuse, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Dupuis. C'était un renfort et la canomiade n'en fut que plus vigoureuse. N'était-ce pas assez du feu des insurgés pour la pauvre petite flottille? Une pièce de la demi-batterie de la brigade Derroja, mal dirigée par négligence, envoya un paquet de mitraille à bord du Sabre et blessa un homme grièvement. Un enseigne de vaisseau, M. Germinet, monta en you-you et, traversant la Seine sous une tempête de mort, alla prier l'officier d'artillerie de Touloir bien rectifier son tir.

Le seul moyen de permettre aux soldats de la brigade La Mariouse de sortir de l'île Louvier et d'assaillir la barricade était de chasser les insurgés retranchés sur le petit pont qui franchit le canal, au-desr sous de la gare de l'Arsenal. Le commandant Ribourt le comprit et donna ses ordres en conséquence. Les canonnières firent un mouvement en avant, s'embossèrent juste en face du musoir, par le travers du courant de la Seine, et, ne répondant plus au feu de la barricade Austerlitz, lancèrent des tas de mitraille sur ce pont, qui fut promptement dégagé. Des sapeurs du génie glis-

LES CANONNIÈRES. lOS

sérent quelques planches sur les deux rives de la berge entre lesquelles le canal se dégorge dans la Seine. Bientôt une passerelle fut établie et le 35* de ligne se massa en colonne d*assaut. Les batteries de droite et de gauche, les fortes pièces des canonnières tonnèrent pendant quelques minutes, puis tout se tut. Le colonel Yanche commanda : En avant ! La colonne s*élança au pas de course le long de la berge, passa sous le pont d'Austerlitz, remonta par le quai de la Râpée et arriva derrière la barricade au moment où ses derniers défenseurs s'enfuyaient par la rue Lacuée. La division Faron avait accompli ce tour de force avec un aplomb et un entrain admirables; je suis persuadé qu'elle se serait rendue maîtresse toute seule de cette forteresse si terriblement armée; mais il est juste de dire que les canonnières n'ont pas nui à son succès et ont singulièrement aidé au dénoûment. Elles ont été valeureuses au delà de toute expression et n'ont reculé ni devant aucune difficulté, ni devant aucun sacriflce; un chiffre le constatera : sur un effectif de quatre-vingt-deux hommes, vingt-six furent tués ou blessés : près du tiers; c'est là une proportion absolument anormale.

Là s'arrête le rôle militaire des canonnières; elles n'ont plus qu'une surveillance à exercer sur la Seine, Leur action a été prépondérante, elle a ouvert la rive droite dans la partie orientale de la ville, et a permis aux corps d'armée qui manœuvraient sur la rive gauche d'aller vers la Bastille, vers la mairie du XI* arrondissement et vers le Père-Lachaise,

Pendant que nos marins poursuivaient leur œuvre de salut, pendant que les batteries mobiles de la marine, hissées dans l'église de la Trinité, sur les balcons de la rue Lafayette, sur la galerie de l'Institut, et ailleurs, démolissaient les barricades sous le commandement du lieutenant de vaisseau Gaillard, et arrachaient un cri

d*admiration au général d'artillerie Clappier*, la rue Royale continuait à brûler. Qui ne se rappelle ces foyers, dont les poutres en s'écroulant faisaient jaillir des débris enflammés? qui ne se rappelle ces murs éventrés, ces plaies vives de la demeure dévoilant ses secrets? qui ne se rappelle l'ardeur des pompiers, dont les premiers arrivés furent ceux de Marly-le-Roi, et qui luttèrent en vain pour arracher à l'incendie une proie qu'il ne lâcha plus? J'ai vu là un spectacle que je n'oublierai jamais. Parmi les sept malheureux qui furent asphyxiés dans les caves de la maison d'angle de la rue Royale et du Faubourg-Saint-Honoré se trouvaient le portier et sa femme. Lorsque, après avoir pu creuser une tranchée sous les ruines embrasées, on fut parvenu jusqu'à eux, on les retrouva enlacés dans les bras l'un de l'autre. Le mari, H. Robardet, était facteur à la poste ; ses camarades voulurent lui rendre les derniers devoirs. Il n'y avait plus alors de corbillards, car l'administration des pompes funèbres était encore au centre de l'insurrection. Un menuisier cloua deux cercueils dans lequel on enferma les deux cadavres. Les bières furent placées sur une Victoria, et comme on n'avait pu se procurer de drap mortuaire pour les envelopper, on jeta dessus deux manteaux de facteur. On les conduisit à Saint-Âuguslin, puis au cimetière Montmartre. Tous les facteurs suivaient;

^ Le général d'artillerie Clappier, ayant mandé le commandant Ribourt, lui a dit : c Je n'osais compter sur des résultats aussi remarquables que ceux obtenus avec ces petites pièces portées dans les églises, sur les monuments ou aux étages élevés. Nous aurions certainement perdu beaucoup de monde sans ces pièces, dont le tir plongeant balayait les barricades que nos troupes devaient franchir. Dites cela au ministre, et ajoutez» je vous prie, que j'ai rarement vu des hommes aussi solides, aussi modestes et aussi calmes au feu que vos braves matelots. > (Extrait du rapport du commandant supérieur des batteries à M, le Ministre de la marine.)

LES CANONNIÈRES. i07

Paris les vit passer, s'en émut, et raconta que M. Rampont, directeur des postes, avait été fusillé

Pendant les cinquante-six jours que dura la lutte contre la Commune, la marine n'a point ménagé son dévouement; elle se donna sans réserve à la cause de la civilisation. Lors des derniers combats, pendant cette semaine qui semble avoir résumé tous les épouvantements de l'histoire, elle fut au premier rang de nos soldats, rivalisant de courage avec eux pour purger notre ville des sanies qui la déshonoraient; autant que nul autre corps d'armée, elle eut l'esprit de sacrifice et d'abnégation. Elle a été dans nos rues, contre les bandes d'assassins et d'incendiaires, ce qu'elle est sur les océans et sur les terres lointaines : brave, inébranlable et simple. Paris, pour lequel sans marchander elle a donné son sang, ne l'oubliera pas* Quant aux Parisiens, lorsqu'ils passent sur la place de la Concorde et qu'ils admirent le monument construit par Gabriel, qu'ils se souviennent qu'ils en doivent la conservation au docteur Hahé, chirurgien de la marine, à M. Gablin, chef du matériel, et à l'amiral Potbuau, qui, venant seul, comme un paladin des romans de chevalerie, reprendre possession de sa résidence, a, sans tarder, mis en œuvre tous les moyens d'action dont il disposait, pour aider la France à reconquérir sa capitale.

CHÀPITIiE II

Prophétie. — Dangers exceplionneli. — Pourquoi la Banque fut sauvée. — Une idylle. — Transport des valeurs. — Projectiles explosibles. -r- -^ Secret bien gardé. — La garde nationale. — Le bataillon de la Banque. — Le commandant Bernard. — Les vers de M. Bramtot. — Incohérence des plans de campagne. — Les employés de la Banque à Montretout. — La rançon de Paris. — Pendant la guerre, la Banque a prêté 1610 millions à la France. — Le bilan de la Banque au 18 mars.

En 1869, ayant eu à décrire les différents rouages de la Banque de France» je terminais mon étude en disant : « La Banque est le cœur même de la vitalité commerciale et industrielle de la France; c*est là bourse toujours ouverte où les petites gens vont puiser. Elle est à la fois le phare» le refuge et le port de ravitaillement; tout succomberait avec elle si on la brisait violemment, et les auteurs d'un pareil crime seraient les premiers à mourir de faim sur les ruines qu'ils auraient faites. Il n*y a rien de semblable à craindre : en admettant qu'une révolution soit encore possible» elle n'atteindrait pas plus la Banque que

iiO LA BANQUE DE FRANGE.

1830 et 1848 ne Font atteinte ; elle est et elle restera l'exemple d'un établissement qui a pu traverser sans péril deç crises que Ton croyait mortelles, que le cours forcé de ses billets a popularisé, et qui, par la moralité, par la prudence avec lesquelles il est conduit, par l'excellent mécanisme du gouvernement constitutionnel qui dirige ses destinées, est devenu pour le crédit public un organe d'une puissance unique au monde*. »

J'avoue que je ne croyais pas si bien dire et que je ne m'imaginais pas alors que les événements me donneraient si promptement raison. Les révolutions de Juillet et de Février paraissent bien molles, lorsqu'on les compare à la truanderie communarde ; et la situation qu'une série de défaites imposait à la France était autrement grave que les circonstances dont furent entourés l'avènement de la branche cadette des Bourbons et la résurrection de la république. Ce n'était plus un coup de surprise promptement régularisé par l'intérêt public inquiet de son avenir ; ce n'était plus un changement de gouvernement obtenu par la violence, alors qu'une simple modification ministérielle aurait suffi à toutes les nécessités politiques ; c'était, cette fois, à la suite de revers sans nom, d'illusions lâchement entretenues et qui seront peut-être dans le plaidoyer de l'histoire les circonstances atténuantes du crime, c'était le bouleversement complet de l'état de choses consenti, c'était une éruption sociale prophétisée de longue date, mais à laquelle on s'était toujours refusé de croire, tant elle semblait absurde.

Comment se fait-il qu'au milieu du désastre la Banque de France seule ait pu subsister ? comment seule estelle sortie intacte du naufrage, ne suspendant même

* Voir Paris^ ses organes, ses fondions et sa vie dan» la seconde moitié du XIX* siècle ^ t. II, chap. u.

PENDANT U GUERRE. lit

pas ses opérations pendant la bourrasque et reparaissant plus vivace que jamais? Cela tient d*abord à Fexcellence même de sa constitution» au dévouement dont tout son personnel, depuis le plus haut fonctionnaire jusqu'à remployé subalterne, a donné des preuves pendant ces jours de tourmente, et — je me hâte de le dire — cela tient aussi à la droiture de Charles Beslay, délégué de la Commune à la Banque, et à la probité de François Jourde, délégué aux finances pour le Comité central et pour la Commune. La Banque ne fut pas à Tabri de tout péril ; elle fut pressée, réquisitionnée, menacée ; mais elle fut sauvée, et avec elle furent sauvés le crédit de la France, la fortune publique, qui purent faire face, sans trop d'efforts, aux obligations d*une indemnité de guerre écrasante, sous laquelle toute autre nation, fut-ce celle des vainqueurs, aurait fléchi. Le salut n*a point été obtenu sans combat, et plus d*un incident a inquiété le grand établissement de la rue de la Vrilliére; ces incidents, nous allons essayer de les raconter, et ce sera pour nous une sorte de soulagement; car, au milieu de la Commune, Taventure de la Banque de France ressemble presque à une idylle.

Dés que nos frontières de TEst eurent livré passage aux armées allemandes qui avaient coupé nos commucations militaires et refoulaient nos forces insuffisantes, la Banque de France fit refluer vers la caisse centrale de Paris les valeurs métalliques, fiduciaires ou représentatives qui se trouvaient dans les succursales provinciales menacées. Ce premier devoir accompli, d*enlever à Fennemi o le nerf de la guerre » et de sauvegarder les intérêts qui lui étaient confiés, la Banque s'occupa d'un autre soin qui ne paraissait pas moins urgent. 11 n'était plus douteux que la situation

Ii2 U BANQUE DE FRANCE.

devenait d*une gravité exceptionnelle. Bazàine luttait sous Metz, non sans gloire» mais sans résultat; les débris de Tarmée de Mac-Mahon rassemblés à Châlons» augmentés par des mobiles sans instruction, renforcés de régiments incomplets que l*on attirait en toute hâte, pouvaient livrer bataille à TAllemand, maisn*étaient point de taille à l'arrêter. 11 était facile de prévoir, presque. à date précise, l'heure où Paris serait peutêtre l'objet d'un coup de main qui, grâce à l'un de ces mille hasards dont sont faits les succès à la guerre, pourrait ne pas échouer. A ce moment, l'encaisse métallique de la Banque était énorme et c'était une proie qu'il fallait soustraire aux réquisitions que l'Allemagne n'eût pas manqué d'imposer à Paris, si elle y fût entrée de haute lutte. Où porter ces sacs, ces lingots d'or, ces barres d'argent, ces monnaies de toute sorte et de toute valeur? Ce fut l'amiral Rigault de Genouilly qui indiqua lui-même l'endroit où ces richesses devaient être transférées. Dans une correspondance qu'il libella de sa ferme et grosse écriture, il adressa ses ordres à l'un des préfets maritimes, prévit les éventualités et prit de telles mesures que, si l'armée prussienne s'était emparée de la ville désignée par l'amiral, elle n'y eût trouvé ni la réserve de la Banque, ni les diamants de la couronne, ni les principaux tableaux du musée du Louvre que l'on avait réunis dans un lieu bien choisi^ à l'insu même de ceux qui avaient mission de les garder.

La Banque se hâtait, car l'opération fut longue ; it est à remarquer que celle-ci fut tenue secrète, malgré le nombre de personnes qui y furent associées. D'abord les layetiers qui fabriquaient les caisses el qui les marquaient d'un avertissement majuscule t- Attention I projectiles explosibles. Ensuite les garçons de recette, « les habits gris », entre les mains desquels

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