LES MOYENS DE DEFENSE
rues de la Vrillière, Radzivill, Bailllf et Groix-des- Petits-Champs. Placée au milieu d'un quartier populeux que sillonnent une grande quantité de petites rues; voisine des passages Vivienne et Colbert, qui peuvent servir de chemins couverts pour s*en approcher; à proximité des Halles» de la place des Victoires, qui la découvre par la rue Catinat; à peine séparée du Palais-Royal, la Banque est dans une position périlleuse, car on peut Fattaquer de plus d'un côté; mais lorsqu'elle a clos ses grilles et fermé ses volets, elle est facile à défendre, car on ne peut la menacer sérieusement qu'à courte distance ; or, à portée restreinte, un fusil à répétition est plus redoutable qu'une pièce d'artillerie. A ce moment précis, en mars 1871, la situation des bâtiments de la Banque était des plus défavorables; on était en train de les réédiQer; la vieille distribution de l'hôtel de Toulouse ne suffisait plus depuis longtemps à l'amplitude des services que l'accroissement de la richesse publique développait de jour en jour ; on avait repris toute la construction en sous-œuvre; on l'avait agrandie en s'annexant quelques maisons mitoyennes. Lorsque la guerre vint, on était fort peu protégé, malgré les échafaudages qui masquaient les murs inachevés ; on n'avait pas beaucoup travaillé pendant le siège et au moment où les futurs généraux de la Commune menaient le branle de l'insurrection à Montmartre, la Banque était ouverte du côté de la rue Radzivill. On ne se troubla pas pour si peu et on rem^^ plaça par des sacs de sable les murailles qui faisaient défaut.
La distribution de tous les employés de la Banque en trois compagnies divisées en pelotons et en escouades avait été maintenue; on avait donc sous la main une force d'environ cinq cents hommes armés, dont beaucoup, surtout parmi les garçons de recette, étaient d'an-
ciens soldats et qui tous, propriétaires au moins d'une action de la Banque, étaient déterminés à combattre pro aris et focis. C'était peu pour engager une action extérieure et aller attaquer l'insurrection dans ses repaires, mais c'était suffisant pour défendre une vaste construction fermée et devenue, par le fait, une sorte de citadelle. On matelassa les fenêtres, on prépara dans la grande cour les éléments d une barricade pour résis-^ ter à l'intérieur dans le cas où l'entrée serait forcée; on barbacana quelques murailles; on s'assura que les conduites d'eau fonctionnaient bien et que les pompes à incendie étaient gréées; M. Chazal prescrivit à l'économe de faire des achats de vivres, car on pouvait avoir un siège en règle à soutenir. Le commandant Bernard rassembla son bataillon et désigna à chaque escouade, à chaque homme le poste de combat qu'il devait occuper. Comme à bord des navires de guerre, on fit le simulacre du branle-bas; les ordres furent donnés une fois pour toutes, et chacun sut, dès le premier jour, où il devait se rendre en cas d'alerte.
Les amateurs de chasse ne sont pas rares parmi les employés de la Banque; ils furent réservés pour certains postes élevés d'où ils auraient pu diriger un feu plongeant sur les assaillants. Les sentinelles extérieures furent rentrées et remplacées par des vigies qui, placées près des fenêtres, surveillaient les rues aboutissant à la Banque. On avait des fusils; mais le dépôt de munitions était bien faible et 14000 cartouches ne représentaient qu'un moyen de résistance limité. Cependant, si cette petite reserve était dérisoire pour des soldats en marche et en combat, qui s'amusent à « faire parler la poudre », c'était une sérieuse ressource pour des hommes abrités, ne tirant qu'avec certitude et pouvant « faire balle » à tout coup. Il est probable que, si la Banque eût été attaquée de vive force, elle eût suc-?
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combè; mais sa défaite eût coûté cher, si chef que Ton eût sans doute renoncé à la lui faire subir. Le haut personnel était décidé à faire ce qu'il faudrait pour éviter la lutte, mais il était résolu à la soutenir jiis« qu'au bout, si elle devenait nécessaire.
A ce moment, on s'imaginait encore à Paris que l'on parviendrait à refouler l'insurrection et à lui arracher les organes de la vie administrative qu'on lui avait abandonnés. Il paraissait impossible que le gouvei^netn^t campé à Versailles ne fit pas un effort immédiat pour rendre à la santé cette capitale atteinte de chorée alcoolique et meurtrière. Sans ordres, sans instruc-^ tioiis, sans guides, laissés au hasard des événements dont ils étaient fort innocents, les honnêtes gens s'étaient groupés dans l'intérêt du salut général et essayaient de réagir, d'une part contre lés violences de la révolte, de l'autre contre l'apathie gouvernementale qui, ayant laissé creuser le gouffre où Paris sombrait* semblait lui dire : Tire-toi de là comme tu pourras I Pendant que les maires de Paris, auxquels M. Thiers avait donné pleins pouvoirs, entamaient quelques négociations avec le Comité central, on songeait à organiser une résistance dont la Banque eût» en quelque sorte^ été le point central.
Lorsque l'amiral Saisset fut nommé général en chef de la garde nationale, il se trouva en présence d'une position stratégique allongée, sans épaisseur et par conséquent sans résistance. La ligne occupée par les débris des bataillons restés fidèles è, la légalité s'appuyait à la Seine entre le Pont-Neuf et le pont des Arts, passait par la mairie du I" arrondissement, se nouait autour de la Banque, rayonnait sur la mairie du 11* arrondissement^ englobait le palais de la Bourse, longeait le boulevard des Capucines, où le Grand-Hôtel servait d'état-major général» et aboutissait à la gare Saint-Lazare, qui rjcût
m U DA^ïQUE DE FRANCE.
mise facilement en rapport arec Versailles, si Tinsurrection» maîtresse de Levallois-Perret, n'avait interrompu ses communications et ne Tavait ainsi réduite à finir dans une impasse. Certains points de cette ligne pouvaient devenir des camps retranchés redoutables si on avait été en mesure de les armer. L'église Saint- Germain-l'Auxerrois, la mairie du P' arrondissement, le Louvre, le Palais-Royal, les bâtments du Timbre et de la mairie du 11* arrondissement, la Bourse, TOpéra encore inachevé, Téglise de la Madeleine, le ministère de la marine, étaient autant de forteresses qui permettaient d'engager la lutte, de la prolonger et de donner au gouvernement de Versailles l'occasion de tenter un coup de main hardi par Passy, dont la garde nationale aurait fourni im appoint précieux, ou sur Levallois- Perret, dont l'occupation eût dégagé le chemin de fer de l'Ouest. Ce projet était bien simple, et 20 000 hommes au moins s'y seraient associés dans Paris. On n'essaya même pas de le mettre à exécution. L'indécision qui troublait tous les esprits, l'horreur de prendre l'initiative de la guerre civile même contre ces bandes prétendues républicaines qui avaient massacré le vieux républicain Clément Thomas et devaient assassiner le républicain Gustave Chaudey, la honte de s'entr'égorger sous les yeiix des Prussiens, furent pour beaucoup sans doute dans cette sorte d'affaissement de la volonté publique où l'insurrection trouva sa plus grande force.
Malgré l'effarement général, la Banque tenait bon; elle se sentait prête à la paix bu à la guerre, selon les ■circonstances. Institiltion de crédit, gardienne de la fortune des particuliers, créancière du commerce et de l'industrie, responsable à l'égard de la France et de l'étranger des valeurs étrangères et françaises dont elle conservait les titres, elle n'avait aucune initiative à prendre : elle attendait et se gardait* P^mi sef
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fonctionnaires» ^ parmi ses employés, il ne inânquaît pas d*liommes qui disaient : « Il faut nous battre; quand on saura que la Banque est attaquée, que le secret des comptes courants est violé, que nos caisses Yont être mises au pillage, que la 3erre des titres est forcée, que le portefeuille des effets escomptés est aux mains de tous, quie le dépôt des objets pré^ cieux est livré à la foule, tout Paris se lèvera et d'un seul jèlan brisera , Tinsurrection. » C'était un va-tout à jouer, mais il était bien périlleux et de réussite incertaine. Des hommes plus calmes, pénétrés de leur responsabilité, apaisaient cette effervescence et répondaient : « 11 sera temps d'en venir aux mesures extrêmes lorsque Ton ne pourra plus faire autrement; jusque-là ayons toute patience ; il vaut mieux supporter des avanies, faire au besoin un sacrifice, abandonner quelques parcelles pour sauver le tout, que de se jeter dans une aventure dont l'issue est trop aléatoire. » Ces conseils prévalurent au lendemain du 18 mars et guidèrent la conduite de la Banque pendant la Commune.
On ne peut douter qu'elle n'ait été, immédiatement après la victoire de l'insurrection, l'objectif de certains membres du Comité central, qui rêvèrent de s'en emparer sous le prétexte de la faire « protéger » par les fédérés vainqueurs. La Banque fit la sourde oreille, répondit qu'elle suffisait à se garder elle-même et le prouva. Elle était du reste quelque peu couverte extérieurement pat des bataillons de l'ordre qui, réunis à la Bourse et \ la mairie du !«' arrondissement, faisaient pendant la nuit et même pendant le jour de fortes patrouilles dans les rues par où l'on eût pu arriver jusqu'à la Banque. Dès que l'obscurité était tombée, on voyait des feux de bivouac sur la place des Victoires, et les employés de garde à la Banque étaient à leur poste. Le mot d'ordre des bataillons réguliers n'était pas la même que celui
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des bataillons fëdéiés. Parfois des pelotons advérseë se rencontraient aux environs de la rue des Petits* Ciiamps et de la place Vendôme. Les fédérés criaient : Qui vive? — Les gardes nationaux, — les tricolores, comme ils se nommaient eux-mêmes, — répondaient : Citoyens de Paris! — - Les fédérés (dés le 19 mars) criaient: Vive la Commune I — - Les tricolores répondaient: Vive la France! — > et l'on s*éloignaitt chacun de son côté, en se tenant à distance respectueuse.
Le commandant Bernard prescrivait à ses hommes d'éviter toute collision et de se maintenir dan9 leur rôle de gardiens de la Banque. La nuit, il venait vérifier par lui-même si tous ses ordres de préservation avaient été exécutés. Dans ses tournées, il se rencontrait souvent avec des « civils » isolés qui rôdaient dans les cours et examinaient les endroits laissés faibles par la recon^ struction de la Banque : c'était M. Marsaud, le secrétaire général, ou M. Chazal, le contrôleur, ou H. Hignot^ le chef des grandes caisses, qui, ewt aussi, sans s'être donné le mot, passaient leur inspection; on échangeait un bonsoir et une poignée de main en passant. Parfois le conunandant Bernard, le képi sur l'oreille et le sabre sous le bras, sa croix d'officier sur la poitrine, sortait par une des petites portes qui s'ouvrent dans la rue Radzivill; seul, comme une bonne avant-garde, il allait en reconnaissance autour du Palais-Royal, vers la place Vendôme, vers l'Hôtel de Ville, vers la Préfecture de police. Il examinait tout avec la perspicacité narquoise des vieux soldats; puis, rassiu*é par ce qu'il avait vu, il rentrait à la Banque et disait : € Allons! Paris est tranquille; ce n'est pas encore cette nuit que l'on nous attaquera! t
IIL ~ Lit PRIMltRIt RftQUItlTlOHS.
M. itoDland. gouTerneur de la Banque de France, est appelé à Yersaillei et refuse de s*y rendre. — Les délégués du Comité central. — Demande d'un million. — Discussion. — Le compte courant de la Ville de Paris. —M. Rouland accorde le million. — Ce million a peut-être sauvé Paris. — Les offlciers-payeurs fédérés à la Banque. — M. Mignot, caissier principal. — 11 se met à la recherche de Jourde. — A la place Vendôme.— Au ministère des finances. — A l'Hôtel de Ville. -» Le citoyen Edouard Merlieux. — On te prépare & la lutte. — Demande et promesse de secours. — Le double jeu de la Banque. — Elle subvient aux exigences de Paris et aux besoins de Versailles. ~- Promenade sur les boulevards. — Le 162* bataillon fédéré veut occuper la Banque et est évincé.
Le lundi 20 mars, dans la matinée, H. Rouland, gouverneur de la Banque de France, reçut une dépêche de M. Thiers qui le mandait à Versailles : affaire urgente. H. Rouland se dit que l'affaire la plus urgente était d'attendre et de rester à Paris, afin de voir ce que l'insurrection allait devenir. Malgré l'insistance de H. de la Rozerie, conseiller à la Cour des comptes, qui fut jadis attaché à son cabinet au ministère de l'instruction pubbque et qui lui est resté profondément dévoué, M. Rouland se décida à ne point répondre à l'appel que M. Thiers lui adressait. Bien lui en prit, car ce môme jour la Banque, ou, pour mieux dire, la caisse de la Banque eut à subir un premier assaut. Dans les circonstances présentes, le gouverneur seul avait qualité pour prendre une détermination d'où le salut de l'institution tout entière pouvait dépendre et pour accepter, sous sa propre responsabilité, loin du Conseil général qu'on ne pouvait réunir immédiatement, les conditions que le Comité central, maître de la force, allait lui imposer.
Vers une heure de l'après-midi, on prévînt le gouverneur que plusieurs personnes, qui paraissaient réunies en députatioDi se présentaient comme envoyées par
le Comité central * et demandaient à l'entretenir d*ano affaire importante. M. Rouland donna ordre de les introduire, et, riiuissier de service annonça successivement : MM. Varlin, Billioray, Mortier, Pnidhomme, Josselin, Rousseau, lourde, Andignoux, Gouhier, Arnaud, Assi. Ce fut Jourde et parfois Varlin qui portèrent la parole. A la question usitée en pareil cas : A qui ai-je l'honneur de parler? — Jourde répondit: Nous sommes membres du Comité central et par lui délégués à Tadministration des finances. — M. Rouland aurait pu se demander où le relieur Varlin, le rapin Billioray, le commis architecte Mortier, les ouvriers bijoutiers Prudhomme et Gouhier, le portier Rousseau, le marchand de vin Andignoux, l'employé Josselin, le magnétiseur Arnaud, Touvrier mécanicien Assi, avaient appris à diriger les finances; mais il se contenta d'écouter François Jourde, qui, lui du moins, était un comptable. Jourde dit que le Comité central avait besoin d'un million et qu'il priait le citoyen gouverneur de le lui faire délivrer sans délai. La situation était pénible pour M. Rouland. Malgré le bataillon de la Banque, malgré les gardes nationaux réguliers qui se cantonnaient aux environs, Paris appartenait à l'insurrection. M. Rouland ne l'ignorait pas; il discuta, sachant bien d'avance qu'il allait céder, mais voulant démontrer par ses objections qu'il n'agissait que sous l'empire de la contrainte. —
*■ Comité central, séance du 20 mars 1871, présidence du citoyen Assi. — Le citoyen Assi : < Le Comité, tout en évitant les reproches de sybaritismc faits au gouvernement de 1848, doit lever les dilli* cultes ; les fonds nécessaires à la solde de la garde nationale doivent forcément se trouver. Un impôt immédiat serait difficile à recouvrer, et peut-être illégal. Le Comité enverra des délégués à la Banque et aux grandes administrations. Ces institutions fourniront, dans la limite du strict nécessaire, les fonds indispensables. » La proposition est votée à l'unanimité (Voir J. d'Arsac, lu ConciliabuUê de l'ffôtei de Ville, Paris, 1871, p. 4.)
LES PREMIÈRES RtQUISmONS. iM
L*argcnt qui est à la Banque ne lui appartient pas» elle n'en est que dépositaire. — C'est vrai, et nous le savons, riposta Jourde; mais aujourd'hui c'est nous qui représentons la Ville de Paris; or la Ville de Paris a ici, nous en possédons la preuve, un solde créditeur de 8 826860 francs; c'est là un compte courant au débit duquel nous vous demandons le million dont nous avons besoin. — M. Rouland reconnut que le chiffre indiqué par Jourde était exact, mais déclara que c'était là un dépôt dont il lui était interdit de disposer. Les membres du Comité central murmuraient; quelques-uns prenaient des attitudes assez farouches, et Gouhier, selon son habitude, disait : « Il faut en revenir aux principes de 93, je ne connais que ça I »
Jourde les apaisa de la main. Son argumentation fût simple, et, — eu égard aux circonstances exceptionnelles, qui ne laissaient guère l'embarras du choix, — très sensée : Toute la population est en armes, il y a plus de cent cinquante mille fédérés, il y a leurs femmes et leurs enfants qui n'ont pas un sou, qui ne savent pas comment ils mangeront demain. Le Comité central n'a pas de quoi pourvoir à la solde; si la solde n'est pas payée, les fédérés se payeront eux-mêmes en pillant les maisons particulières, les établissements de crédit, la Banque, que son petit bataillon sera impuissant à défendre; ce n'est point l'intérêt des fédérés que l'on plaide : on comprend que le citoyen gouverneur ait peu de sympathie pour eux; ce que l'on plaide, c'est l'intérêt des particuliers, c'est l'intérêt des institutions financières, c'est l'intérêt de la Banque; en un mot, c'est l'intérêt de Paris tout entier, qu'il faut sauver d'im cataclysme possible en payant la garde nationale fédérée : donner un million pour cet objet, c'est faire une bonne action en même temps qu'une action prudente, et la Banque le comprendra.
Jourde avait parlé avec un peu d'emphase, mais avec conviction. Tout en Técoutant, M. Rouland réfléchissait : avait-il le droit, en refusant le million exigé, de donner le signal d*une collision qui amènerait peutêtre le pillage de Paris ? La question ainsi posée était résolue. Il insista néanmoins pour que la somme fût réclamée au nom et au compte de la Ville de Paris, et surtout pour qu'elle fût exclusivement employée à subvenir aux besoins de la population, c'est-à-dire des gardes nationaux fédérés. — Jourde en prit l'engagement. « Eh bien I dit H. Rouland, vous aurez votre million, mais ménagez-le; J'outrepasse mes pouvoirs en vous l'accordant, et je ne vous en donnerai pas un second. » Les onze membres du Comité central passèrent à la caisse, y touchèrent le million, devant lequel ils ouvrirent de grands yeux, et, s'empressant de faire acte d'autorité, ils signèrent le reçu l'un après l'autre.
Que l'on se rappelle ces jours pleins d'indécision qui s'écoulèrent entre le 18 mars et l'élection des membres de la Commune; que l'on se rappelle ces bataillons fédérés qui erraient en trébuchant à travers les rues, ces nouveaux maîtres ivres de leur pouvoir usurpé et menaçant quiconque ne l'acceptait pas ; que l'on se rappelle ce9 soldats du désordre irrités de voir que tout n'avait pas cédé devant eux et exaspérés d'élre côtoyés par les hommes de bien qui rêvaient de leur résister ; que l'on se rappelle qu'il suffisait alors d'un accident, d'im malentendu pour faire éclater la lutte dont le désir couvait dans tous les cœurs, et l'on reconnaîtra qu'en consentant le sacrifice imposé, la Banque de France a probablement sauvé Paris dans la journée du 20 mars. Elle croyait bien par cet acte de patriotisme et de prudence avoir évité toute cause de conflit immédiat ; mais elle se trompait, et le soir était
à peine venu qu'elle comprenait à quel péril elle avait échappé.
Vers huit heures et demie, quelques bataillons appartenant aux quartiers de Belleville et de Ménilmontant, alors campés sur la place Vendôme où commandait Bergeret, envoyèrent leurs officiers comptables à la Banque pour prévenir que s'ils ne recevaient pas immédiatement leur solde, ils viendraient eux-mêmes et en nombre se payer de leurs propres mains. Les délégués aux finances, fort peu organisateurs de leur nature, ne sachant où donner du front dans la cacophonie au milieu de laquelle ils essayaient de se débattre, avaient négligé de faire savoir aux fédérés que la paye serait faite et régulièrement reprise le lendemain. Quelques impatients, ayant entendu parler d*une démarche du Comité central à la Banque et croyant qu'elle n'avait abouti qu'à im résultat négatif, s'étaient résolus à vider les caisses pour se remplir les poches. On eut beau leur dire que la délégation aux finances avait reçu l'argent nécessaire à la solde, ils n'en voulaient rien croire, et peut-être aiuraient-ils tenté de forcer les portes, si le bataillon de la Banque n'eût été sous les armes et si les gardes nationaux de l'ordre n'avaient été réunis à la mairie du I*' arrondissement. On les calma comme l'on put; on leur demanda le temps de se procurer une pièce authentique prouvant que la provision de paye avait été faite ; ils accordèrent deux heures et attendirent. Le gouverneur chargea M. Mignot, le caissier principal, de découvrir Jourde et d'en obtenir une attestation quelconque qui pût dégager la Banque et faire patienter les fédérés.
H. Higuot avait alors quarante-trois ans et ne les paraissait pas ; il avait les allures fort jeunes et l'attitude peu timide; très calme, au fond, portant avec légèreté la responsabilité des milliards dont il a la
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garde» fin» ironique» excellent à découvrir le côté comique des choses» il est assez insensible au péril et sait que pour faire reculer les chiens hargneux il faut parfois les regarder en face. Où trouver Jourde? M. Mignot ne s*en doutait guère. A tout hasard, il se rendit à la place Vendôme» qui à cette heure présentait le camp retranché du Comité central. Bergeret n*y était pas ; il était suppléé par son chef d*état-major» un certain du Bisson» vieux bataillard peu scrupuleux» soldat de Cabrera en 1840» conspirateur légitimiste sous l'empire» nommé comte et général par Ferdinand II de Naples» inventeur d'un projet d'expédition par actions en Âbyssinie, fort occupé à Montmartre pendant la journée du 18 mars et qui faisait scintiller dans l'hôtel de la place Vendôme les décorations dont sa poitrine était chamarrée. Là on ne savait rien de Jourde» sinon qu'il était délégué aux finances et que probablement on le rencontrerait au ci-devant ministère, rue de Rivoli.
H. Hignot s'y transporta. Quoique H. Mignot soit homme à ne s'étonner de rien» il fut pris de dégoût devant le spectacle qu'il eut sous les yeux dés qu'il eut franchi le seuil du ministère. Du haut en bas» les f.3dérés campaient ; à chaque pas on se heurtait contre des soldats en faction dont la consigne différente n'était comprise par aucun d'eux : — Passez à gauche I — Passez à droite I — Passez au large I — On ne passe pas I — M. Hignot disait: Je voudrais parler au citoyen Jourde» au citoyen Varlin ou à tout autre membre du Comité. — On ne passe pas ! — M. Mignot insistait. — Passez au large ! — On fit enfin venir un caporal qui répondit avec quelques hoquets : Jourde? Varlin? mais ils ne sont pas du bataillon. — Non» ils sont délégués aux finances. — Délégués aux finances? Jourde? Varlin ? Je ne connais pas. — Puis criant à lue-tête : Eh I là-bas I Qu'est-ce qui connaît JourdCi Varliui des
délégués ? Voilà un citoyen qui les demande. — Une voix répondit : — Ça, c'est du Comité, faut voir ài'IIôtel de Ville.
M. Mignot reprit sa course et arriva sur la place de THôtel-de-Ville, qui était transformée en parc d'artillerie ; on n'y pouvait pénétrer ; partout des sentinelles poussaient la baïonnette au visage des passants. A force de se démener et de parler de communications graves à faire au Comité central, M. Mignot obtint qu'un des officiers fédérés le conduirait jusqu'à l'Hôtel de Ville. De dix pas en dix pas, on s'arrêtait pour échanger le mot d'ordre et le mot de ralliement. Tant de précautions semblaient indiquer que l'on n'était pas trop rassure en haut lieu, et que la victoire continuait à étonne^ les vainqueurs. Le palais était ignoble à voir. Là aussi les fédérés campaient au milieu des bouteilles vides et des morceaux de papier graisseux dont leur charcuterie avait été enveloppée. Quelques sentinelles, vautrées sur des fauteuils, le fusil entre les jambes, dodelinant leur tête alourdie, la langue épaisse et l'œil éteint, montaient la garde dans le salon qui précédait la salle où se tenait le Comité central. M. Hignot répéta sa question : Affaire urgente. Banque de France, citoyen Jourde ou Varlin ? On ne savait où ils étaient. On entr'ouvrit une porte; une bouffée de clameurs, de vociférations et d'injures vint jusqu'à M. Mignot : le Comité central délibérait. Ni Jourde ni Varlin ne s'y trouvaient : c'est au ministère des finances qu'on les rencontrera.
H. Mignot retourna donc au ministère, sans grand espoir de parvenir à remplir sa mission. Il s'adressa à un ofQcier qui lui parut moins débraillé et plus convenable que les autres. L'officier écouta et, après avoir réfléchi quelques instants, il répondit : « J'ai votre affaire. Jourde, je le connais, il est venu ici ce soir»
mais il est parti ; il dîne chez un restaurateur du quartier et a expressément défendu qu'on le dérangeât; voyez le secrétaire général. » Il y avait donc un secrétaire général. On conduisit M. Mignot prés d'im simple fédéré qui était chargé de ces hautes fonctions ; c'était un beau parleur, arrondissant ses coudes et ses phrases, fort poli du reste, très empressé à satisfaire M. Mignot, et qui se nommait Edouard Merlieux. Il rédigea immédiatement une instruction aux officiers-payeurs des bataillons non soldés pour leur enjoindre de se rendre le lendemain 21 mars au ministère des finances, où les fonds versés par la Banque seraient tenus à leur disposition. Ayant signé cette paperasse, il la remit à M. Mignot et, lui montrant son nom, il lui dit avec un sourire mélancolique : « C'est peut-être ma tête que je joue en vous donnant ceci I » En toute hâte, M. Mignot revint à la Banque, où Ton commençait à s'inquiéter de son absence prolongée et, grâce au certificat d'Edouard Merlieux, on put repousser les demandes que les officiers-payeurs accentuaient déjà avec une insistance menaçante ^
Dans la journée du 21, on se préoccupa de renforcer le bataillon de la Banque, afin de pouvoir résister à l'attaque que l'on redoutait. M. Chazal se mit en rapport avec M. Méline, adjoint à la mairie du !•' arrondissement, et trois compagnies du 186» bataillon furent dirigées sur l'hôtel de la rue de la Vrillière. Le commandant, qui était un fédéré, ne se souciait pas de
* < Ministère des finances, cabinet du ministre. Paris, 20 mars 1871. — Comme plusieurs bataillons de la garde nationale de Paris, faute d'informations suffisantes, ne se sont pas présentés, s'il se rendait à la Banque de France des officiers-payeurs des bataillons non soldés, prière de les envoyer demain mardi, 21 courant, à partir de 9 heures du matin, au ministère des finances, où les fonds fournis par ladite Banque sont à leur disposition. — Par délégation du Comité, Éduuard Merueux. 9
garder ce poste « réactionnaire », et il s'empressa d'emmener une bonne partie de ses hommes, dont quelques-uns, fort heureux de se trouver à la Banque, n'en voulurent plus sortir. M. Chazal se rendit également à la mairie du II* arrondissement, s'aboucha avec les adjoints, avec le colonel Quevauvilliers et prit avec ces messieurs quelques mesures de préservation. Il fut convenu que la Banque servirait de pivot pour la défense entre le I" et le 1I« arrondissement. On fut môme au moment d'adopter un plan de barricades qui, protégeant à longue distance les approches des rues de la Vrillièrc, Radzivill, Baillif et Croix-des-Petits-Champs, ferait de tout ce quartier une place d'armes dont la Banque formerait le bastion central. On réfléchit que ça ressemblerait à une provocation, et, à regret, on abandonna ce projet, dont l'exécution eût peut-être fouetté l'énergie trop somnolente du gouvernement de Versailles.
On s'attendait du reste si bien à être obligé de livrer bataille, que M. Méline vint rendre compte au gouverneur des dispositions prises pour défendre la Banque, dont la situation morale devenait très singulière. Elle avait remis la veille un million au Comité central pour payer les fédérés, et de la même main elle donnait 50 000 francs à M. Tirard, maire du II« arrondissement, 20 000 à un adjoint du VIlS 400 000 francs au comité du II* arrondissement et 100 000 francs à l'amiral Saisset pour solder la résistance ; en outre, elle acquittait les mandats que Versailles tirait sur elle ; du 20 au 30 mars, elle envoya plus de 15 millions de francs au gouvernement régulier, par des trésoriers-payeurs, par des inspecteurs des finances qui risquaient au moins leur liberlé, et qui eurent le bonheur de déjouer la surveillance très active que Raoul Rigault avait organisée autour de la Banque. Le but qu'elle poursuivait par des moyens qui, en première apparence, pouvaient
sembler contradictoires, était le même : endormir le cerbère de la révolte en lui jetant le gâteau de miel, fortifier le parti de l'ordre en subvenant à ses besoins.
Le soir du 21 mars, à la veille de la manifestation pacifique qui le lendemain devait se disperser, rue de la Paix, sous les coups de fusil du Comité central, le gouverneur voulut se rendre compte par lui-même de Tëtat de Paris. Accompagné de M. de la Rozerie, et lui donnant le bras, il sortit. La rue de la Banque, la place de la Bourse, militairement occupées par les gardes nationaux restés fidèles au gouvernement régulier, parurent avoir un aspect rassurant. Les boulevards étaient couverts par une foule de promeneurs et de curieux, dont le fiot ondulait lentement sur les trottoirs. Les cafés étaient pleins; on se gourmait autour des marchands de journaux; on s'arrêtait pour discuter, et, selon les opinions auxquelles appartenaient les ergoteurs de politique, on maudissait Versailles ou THôtel de Ville. De toutes les conversations que Ton pouvait saisir au passage, il résultait que personne ne comprenait rien aux événements qui s'étaient produits. Quelques drapeaux rouges, prématurément apparus dans la journée, avaient été hués; on avait ri en les voyant et Ton avait haussé les épaules.
H. Rouland, appuyé sur le bras de son ami, allait de groupe en groupe, prêtant l'oreille et tâchant d'entendre quelque chose de raisonnable. Gomme il était arrêté prés de la rue Grange-Batelière devant un cercle d'hommes qui gesticulaient, il sentit qu'on lui mettait la main sur l'épaule et il entendit quelqu'un lui dire à voix basse : a Honsieiu* le gouverneur de la Banque de France, votre place n'est pas ici, et vous êtes bien imprudent de vous y promener. Aujourd'hui même on a arrêté M. Boi^cani et il est sous les verrous; n'oubliez
LE DÉPART DU GOUVERNEUR. iSO
pas que vous avez été procureur général et que Theure des représailles vient de sonner. » M. Rouland se retourna et se trouva en présence d*un inconnu qui le salua en disant : « A bon entendeur, salut I » Le gouverneur continua sa promenade, longea la rue de la Paix, jeta un coup d'œil sur la place Vendôme, dont rapproche était interdite par des sentinelles, et rentra à la Banque. 11 put se convaincre que Ton y était sur le qui-vive. Le commandant Bernard se promenait dans la cour, car il redoutait que les fédérés ne tentassent d'entrer par surprise, comme ils l'avaient essayé la nuit précédente. Le 162* avait en effet longtemps parlementé à la porte vers deux heures du matin, afin de se la faire ouvrir, sous prétexte de veiller à la sécurité de la Banque, par pur amour de Tordre. Derrière les grilles fermées on avait répondu avec politesse que l'on était touché de tant de bon vouloir, mais que la Banque se trouvait suffisamment gardée par elle-même; le jour, il est vrai, elle n'était qu'un établissement financier, mais, dès que le soir venait, elle se transformait en citadelle : on y faisait des rondes, on y montait faction avec des fusils chargés, on triplait les postes pour n'être point pris au dépourvu, et l'on n'avait besoin de J'aide de personne pour faire son devoir. Le 463« bataillon fut convaincu, car il fit volte-face et s'éloigna au pas accéléré.