ACTE PREMIER
MADAME DE SAINT-GENI3
J’ôte mon chapeau.
MADAME VIGNERON
Ou bien je vais vous l’ôter moi-même.
MADAME DE SAINT-GENIS
Les femmes comme vous, madame Vigneron, qu’on voit quand on veut et qu’on peut surprendre à toute heure, c’est une rareté par le temps qui court. Je ne risquerais pas une indiscrétion semblable chez mes amies les plus intimes.
MADAME VIGNERON
Asseyez-vous, madame, et dites-moi d’abord comment vous allez.
MADAME DE SAINT-GENIS
Bien. Tout à fait bien. Je ne me souviens pas de m’être mieux portée. J’en faisais la remarque ce matin devant ma toilette, en constatant que ma fraîcheur et mon embonpoint m’étaient revenus chez vous.
MADAME VIGNERON
Je veux depuis longtemps vous faire une question qui de vous à moi est bien sans conséquence. Quel âge avez-vous, madame?
MADAME DE SAINT-GENIS
Mais je ne cache pas mon âge, ma chère madame. Je le voudrais que je ne le pourrais pas, mon fils est là. 11 aura vingt-trois ans dans quelques jours, j’en avais dix-sept quand je l’ai mis au monde, comptez vous-même.
MADAME VIGNERON
Vous ne m’en voulez pas de cette petite curiosité?
Elle est si naturelle, entre vieilles femmes.
MADAME VIGNERON
Savez-vous, madame, que nous sommes deux mères bien imprudentes, vous, en mariant un garçon si jeune, vingttrois ans, et moi, en lui donnant ma fille.
MADAME DE SAINT-GENIS
Tranquillisez-vous, ma chère madame Vigneron. Georges m’a été soumis jusqu’à ce jour, je compte bien le guider encore après son mariage. J’ai élevé mon fils très sévèrement, je crois vous l’avoir dit, aussi est-ce un enfant comme il y en a peu. Il n’a jamais fait de dettes et, ce qui n’est pas moins rare, il ne s’est pas dissipé avec les femmes. J’en connais quelques-unes cependant qui n’auraient pas demandé mieux. Mon fils a reçu une éducation complète ; il parle trois langues; il est musicien; il a un joli nom, de bonnes manières, des principes religieux ; si avec tout cela il ne va pas loin, c’est que le monde sera bien changé, (changeant de ton.) Dites-moi, puisqu’il est question de Georges et que j’agis toujours pour lui, j’avais prié mon notaire de réparer un oubli sur le contrat, votre mari en a-t-il eu connaissance?
MADAME VIGNERON
Je ne pourrais pas vous le dire.
MADAME DE SAINT-GENIS
Vous vous souvenez que M. Vigneron, après avoir fixé l’apport de mademoiselle Blanche à deux cent mille francs, nous a demandé de se libérer par annuités.
C’est le contraire, madame. Mon mari, avant toute chose, a déclaré que pour doter sa fille il exigerait du temps. Alors vous lui avez parlé de garanties, d’une hypothèque à prendre sur ses maisons en construction et il a refusé. Enfin on s’est entendu du même coup sur le chiffre et sur les délais.
MADAME DE SAINT-GENIS
Soit ! Il ne m’en paraît pas moins juste et naturel, jusqu’à