‹ Les correspondants de la marquise de Balleroy (volume 2)Chapitre 84 sur 90 · I. Lisez tragédie ; elle fut Jouée le 14 devant le Régent · texte numérisé non relu

I. Lisez tragédie ; elle fut Jouée le 14 devant le Régent

Si mes lettres vous amusent, elles font bien ; elles sont créées et mises au monde à cette fin : beau début et bien amusant. Voulez-vous des nouvelles, il n'en est point. Quand il y en auroit, je suis en droit de les ignorer ; depuis quinze jours je ne vois que des insectes du palais; procureurs, avocats, m'ont entièrement occupé à l'heure que je vous écris. Jugez combien je me suis diverti ; mais je m'aperçois que je ne vous divertis point non plus ; cependant c'est mon but ; un discours du Régent sur la constitution pouvoil y contribuer, je ne l'oublierai pas. Les cardinaux de Bissy et de Rohan furent le trouver avant-hier et lui dirent : « Monseigneur, nous venons vous prier de mettre borne à l'insolence des appelants ; le parlement est leur chef. » Ils furent interrompus par un : « Je me moque de la constitution et des constitutionnaires comme des faux-saulniers qu'on dit être aux portes de Paris ». Ils sont vraiment fort plaisants, les faux-saulniers; ils arrêtent les passants et leur font prendre du sel de force; voici ce qui est arrivé. Un homme allant en Flandre et Picardie étoit dans une chaise, trois ou quatre domestiques à cheval; il voit des gens qui sortent la tête hors d'un bois, appelant leurs camarades; il descend de sa chaise, fait une harangue à la troupe, les prépare à se bien défendre ; trois hommes sortent du bois et viennent à lui le chapeau à la main et avec beaucoup de politesse, lui demandent s'il n'a pas besoin de sel ; il dit que non; on visite sa chaise; on voit qu'elle n'est

pas trop chargée ; on lui persuade de prendre deux boisseaux de sel à 20 livres le boisseau. On lui donne un reçu, el on l'avertit que, s'il en est embarrassé, il n'a qu'à le remettre au premier grenier à sel et qu'on lui en rendra la même somme, M. le Régent layant ordonné. Ainsi ce que je vous dis là est arrivé à plusieurs personnes, môme à gens qu'on

nomme.

Balleroy.

8 décembre.

J'ai eu grand soin, ma chère tante, d'inspirer à Mme d'Argenson tous les sentiments qui vous sont dus. Pardonnez si ce qu'exigent votre mérite et votre esprit m'a moins arrêté que les bontés et l'amitié que vous avez pour moi. J'espère que vous ferez par la suite autant de cas de son amitié que de son admiration, et je vous assure que je relèverai à être tout ce qu'il y aura de plus respectueux dans votre népotisme. Me voilà-t-il pas bientôt assez à parler en mari fort supérieur d'âge? Je me trouve respectable par près de dix années de cette supériorité, je ne m'y serois pas attendu en me mariant aussi jeune. Je vois l'approbation de tout le monde qui me parle naturellement sur ce mariage bien conforme à la vôtre. Je vous assure que je suis fort éloigné du

repentir Vous me parlez des détails secrets de

la noce comme de la cérémonie d'aller voir sa tante ;

pardon de la réponse libre que cela vous attire; je serois mal conseillé pour éteindre mes désirs d'aller voir une tante faite comme vous; j'espèrerois faire changer le proverbe, et on ne diroit plus qu'aller voir sa femme quand il faudroit quitter sa tante!

On a joué S émir amis, opéra nouveau.

Mme de Berry n'y va plus aujourd'hui qu'au centre de l'amphithéâtre sur un fauteuil élevé et des princesses sur les banquettes à ses pieds. Arouet a raccommodé son Œdipe * .

Comte d'Argenson.

9 décembre 1718.

La princesse Sobieska n'est pas relâchée, comme on l'a dit; elle est toujours à Inspruck, dans le Tyrol, jusqu'à nouvel ordre, et on écrit de Rome que le chevalier de Saint-Georges, ayant appris cette détention, s'est retiré dans un appartement, ne voulant voir ni parler à personne pendant huit jours. Le pape a écrit à l'Empereur pour la princesse '.

i. Dangcau dit qu'il Pavait fort bien raccommodé.

2. La princesse fut arrêtée avec sa mère par compIaisaiu>e pour la cour d'Angleterre; le prince Sobieski fut en même temps sommé de quitter les terres de TEmpire. Le roi Jacques, pressa' de pouvoir faire souche, songea alors épouser une princesse Caprara, de Bologne ; mais la princesse Marie-Clémentine s'évada à cheval d'Inspruck et fut mariée par procuration, à Bologne, le 7 mai 1719. Elle vint attendre à Rome son fiancé, qui avait gagné r Espagne, et le mariage fut consommé peu de temps après.

9 décembre 1718.

Ce vendredi 9 du mois de décembre est arrivé chose inouïe et très extraordinaire. Jugez-en, s'il vous plaît.

Entre trois et quatre heures, M. de Celiamare, ambassadeur d'Espagne, a été arrêté par l'ordre du Roi et par ses mousquetaires, et M. Le Blanc et M. Tabbé du Bois sont commis à la visite de ses papiers. Voilà en gros ce qu'il y a de plus curieux et de plus nouveau à Paris, car il sonne minuit du susdit vendredi. M. de Pompadour, bête comme un poisson, si la voix du public en est crue, est à la Bastille du même jour, et M. de Bernaville vient d'y mourir! Il y a deux heures, je croyois vous souhaiter le bonsoir et me coucher, mais je reçois une lettre détaillée de la détention de l'ambassadeur. J'ai assez étudié votre goût pour savoir qu'un détail ne vous ennuyoit pas sur les affaires du temps. Les voici donc :

M. le Régent attendoil jeudi un courrier d'Angleterre avec impatience; il arriva la nuit très tard; il avoit donné l'ordre qu'on l'éveillât sitôt qu'il arriveroit; après avoir lu la dépêche, il manda M. Le Blanc pour six heures du matin : il hii donna ses ordres. D'un autre côté, l'ambassadeur d'Espagne ne dormoit pas; il savoit qu'on avoit arrêté un courrier du roi son maître; il veut en savoir la raison ; il va au Palais-Royal. M. le Régent étoit dans l'appar-

tement de Mme la duchesse d'Orléans (qui par parenthèse est fort mal); on ne pouvoit lui parler. Il s'en va chez lui, retourne Taprès-dîner pour voir Mme la duchesse d'Orléans. 11 trouve M. le Régent qui en descend et qui le gracieuse de son mieux; il veut lui parler de son courrier détroussé. Mais M. le Régent avoit la maladie de Mme sa femme si fort à cœur qu'il ne pouvoit en ce momenl-ci parler d'affaires. L'ambassadeur est renvoyé à M. Le Rlanc, qui doit lui tout expliquer. 11 y va ; on Farrote : vingt mousquetaires sont en garnison chez lui. Je suis chez moi, où je vous assure de mon respect.

10 décembre.

Avant-hier au soir, M. le Régent donna ordre qu'à quelque heure que M. Le Blauc et l'abbé du Bois vinssent pendant la nuit, on les fît entrer el qu'on l'éveillât. Ils ne vinrent qu'à six heures el demie du matin et demeurèrent avec lui jusqu'à onze heures et demie, où étoit aussi le maréchal de Bezons; à trois heures après midi. M. Le Blanc el Fabbé du Bois, suivis de 25 mousquetaires, furenl chez l'ambassadeur d'Espagne, où ils se saisirent de ses papiers et mirent les scellés partout. MM. de Libois, gentilhomme ordinaire, et du Chevron furenl mis auprès de lui avec les 25 mousquetaires qui sont restés dans la maison. Le conseil de régenee fut assemblé aussitôt, et l'étoit encore à huit heures

du soir. Je ne sais rien de plus ce matin. Vous voyez c|ue la guerre n'est plus douteuse ; on veut cependant qu'il y ait de grands mouvements en Angleterre.

Comte d'Argenson.

13 décembre.

On prépare tout pour le Révérend Père Mabillon, prêtre de l'Oratoire et prédicateur du Roi; cette cérémonie se fera le 21 dans la chapelle du Roi. Le maréchal de Villeroy régalera les messieurs et la duchesse de Vantadour les dames.

Le Roi a ordonné que ceux qui se rendront à l'avenir adjudicataires des baux de ses fermes seront exempts de toute recherche des chambres de justice qui pourroient être établies dans la suite, aussi bien que les fermiers généraux, pourvu cependant qu'ils ne se soient mêlés directement ou indirectement d'aucunes affaires pouvant les assujettir à des recherches et à des taxes.

Monsieur de Sourches, évêque de Dol en Bretagne, a monté en chaire avec ses habits pontificaux et a lancé excommunication contre tous ses diocésains contraires à la bulle du pape.

Le Roi a défendu sous peine de vie de recevoir sur les frontières des nouvelles espèces fabriquées dans les pays étrangers.

L'opéra de Sémii^amis fait grand fracas. Mme la duchesse de Berry y fut la première fois ; elle avoit

pour plus de 2 millions de pierreries sur elle. Mme de Lautrec étoit avec cette princesse *.

Monsieur le Régent a dépéché un courrier à Madrid pour que le roi d'Espagne nomme quelqu'un pour assister à l'inventaire des papiers de son ambassadeur. En attendant, il a fait écrire par l'abbé du Bois à tous les ministres résidant à Paris le sujet de ses plaintes contre l'ambassadeur, entre autres qu'il a les preuves en main qu'il soulevoit le royaume de France contre le gouvernement présent et qu'on n'attendoit que 2 millions d'Espagne pour faire la levée des boucliers. M'* de Pompadour et de Sainl- Genié sont à la Bastille; quelques personnes do qualité ont pris la fuite, et Pris glose de cette affaire à son ordinaire.

Décembre.

Bien des gens ignorent ce qui a contribué à fïtire découvrir l'affaire d'Espagne ; peu de gens le savent, et je viens de l'apprendre; c'est une personne que M. le Régent appelle sa commère et qui Test de bien des gens : c'est la P'illion. L ambassadeur d'Espagne alloit chez elle ; il y avoit une fille ou femme qu'il voyoit très souvent; elle étoit dans ses confidences. Un jour, la Fillion, curieuse de savoir ce qu'ils fiiisoient si longtemps ensemble, car il y passoit des

1. Henrielte do Mesmes, flllc du comte d'Avaiix, premier président du parlement de Paris; mariée le l^août 1715 à François di^ Clélas de Voisins, vicomte de Lautrec, brigadier des armées.

soirées, alla écouter, et elle entendit une partie du plan. Sur-le-champ, elle manda à son compère de venir chez elle, qu'elle avoit quelque chose de conséquent à lui communiquer. 11 ne put pas y aller et lui manda d'y venir le lendemain par certain escalier dérobé; elle lui conta tout ce qu'elle savoît. Voilà d'où est né le soupçon qui a fait arrêter Tabbé de Porto Garrero. C'est le vrai commencement dont vous avez vu la fin. Ceci vient du bon endroit.

Décembre.

L'ambassadeur d'Espagne partit hier à une heure après midi, avec M. Dulibois pour toute garde. Il demeurera quinze jours à Poitiers ou ailleurs, pendant l'attente où l'on est d'un courrier de Madrid sur la conspiration, qui regardoit uniquement la personne de Son Altesse Royale. On continue à mettre en prison les gens qui sont marqués dans les lettres d'Angleterre pour y avoir trempé. M'* de Pompadour, de Saint-Geniés et d'Hédy y sont entrés des premiers. Le dernier s'est sauvé et a bien fait. La reconnaissance qu'il devoit avoir des bonlés de M. de Ferrj^ devoit s'étendre jusque sur son père. Leur projet n'étoit pas moindre que de mettre le Régenta Vincennes, d'assembler les Etats, d'élire un conseil et de mettre M. le duc du Maine vicerégent. M" de Ghâtillon , tous deux de Gler-

392 LES œRRESPONDANTS

mont, gendre du marquis de Vieux-Pont (je ne suis pas sûr de celui-là), de Magny et Tabbé Brigand, les deux derniers s'étoient sauvés et ont été repris. L'abbé a été repris courant la poste sur ses fesses avec un plumet et un beau surtout par ddà Meaux ; quand on Tarrèta, il dit qu'il ne falloit pas se donner tant de peine, qu'il alloit s'arrêter luimême tant il était las. M. de Montéléon, ambassadeur d'Espagne en Angleterre, a été aussi arrêté, dit-on, en s'en allant.

La duchesse d'Orléans se porte mieux. Madame la Duchesse la jeune a une dyssenterie fort violente : on ne sait si elle en reviendra. Tous ces messieurs et dames-là croient que, parce qu'ils sont princes, leurs estomacs le sont aussi. L'expérience devroit pourtant leur avoir appris qu'ils sont tous des plus vulgaires.

M. le Régent ne vit personne lundi ; le chagrin lui causa la fièvre, et la fièvre le repos. 11 doit parottre aujourd'hui un manifeste du Régent.

17 décembre.

Il paratt en 2 gros volumes in-12 un ouvrage intitulé Lettres^ anecdotes et mémoires historiques de Visconti^ nonce, cardinal, préconisé ministre secret de Pie IV et de ses créatures

au concile de Trente, par M. Aymont, ci-devant théologal et jésuite gradué de la cour de Rome. Il fait grand bruit.

Il a été facile au prince de Gellamare de payer ses dettes, parce qu'il ne devoit presque rien. Il a récompensé tout son monde, et de 100 000 livres qu'il avoit il ne lui en est resté que 30 000.

Le Régent a fait imprimer en italien et en français les lettres que l'ambassadeur d'Espagne a écrites de sa main et sous chiflFre, le 1" et le 2'' de ce mois, au cardinal Alberoni.

Il dit dans la première qu'il a jugé plus nécessaire d'user de précautions que de diligence dans le choix de faire passer au cardinal deux différentes minutes des manifestes que leurs ouvriers ont composés, croyant que, quand il s'agira de mettre le feu à la mine, elles pourront servir de prélude à l'incendie : l'une de ces minutes est relative aux instances des Français ; l'autre expose les griefs qu'ils souffrent en demandant la convocation des Etats généraux. Si la guerre et les violences, dit cette lettre, nous forcent de mettre la main à l'œuvre, il faudra le faire avant que les coups qu'on nous portera nous affoiblissent et que nos ouvriers perdent courage, sans épargner ni le temps, ni les offres, ni l'argent. Si nous sommes obligé d'accepter une paix simulée, il faudra, pour entretenir ici le feu sous la cendre, lui donner quelque aliment modéré.

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