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UNE CONFESSION

PREFACE

Un poète inédit et rentier, cas bien rare !

Libre penseur, mystique, et plus souvent païen, Las surtout de lui-même, en somme bon vaurien, M'ouvrit à deux battants son intérieur bizarre.

Pour trouver un lecteur, ils prennent ce moyen. Car nous autres dévots, quand le monde barbare Ferme la porte aux vers, nous abattons la barre, A fin que les rimeurs tolèrent le chrétien.

Celui-ci, cependant, rigoureux à sa muse

(Il n'a rien imprimé!), voulait, ou je m'abuse,

Tout simplement chez moi se confesser un peu.

a Lépreux, lui dis-je, va^montrer ta plaie au prêtre ! » Il eut un beau sourire et continua d'être, Jusqu'à sa fin, un sot, comme il en faU l'aveu.

Je me crois au niveau du plus fier des esprits; Toute hauteur me plaît, je l'admire et j'y monte; Et sans qu'à trop d'étude, ignorant je me dompte, Ce que je ne sais pas je l'ai déjà compris.

Tout langage du Beau parle à mon cœur épris ; Tout langage du Vrai trouve ma raison prompte : Je me rends, et n'ai point, lorsqu'il le faut, de honte A planter mon amour où croissait mon mépris.

C'est le Beau que je cherche et c'est le Vrai que j'aime; Et plus encor j'aspire à la chose suprême, À la chose de Dieu qu'on appelle le Bien.

S'agit-il d'opérer, tout se brouille et se noue : Mon faible esprit s'éteint, ma faible main échoue, Mon faible cœur se lasse, et mon œuvre est le rien.

Sa s mon oncle Thomas qui, je ne sais comment, Étant notaire ut pour moi son testament, Paris ne m'avait pas au nombre de ses proies : Je restais où pour lors je gouvernais les oies, Et j'étais à toujours un herbager normand.

Diable d'oncle Thomas de me léguer ses rentes! De proche en proche ainsi je fus aux vers livré : Le savoir déboucha ses urnes attirantes, Mais la Muse m'offrit son poison préféré; le bus comme un sauvage et je fus enivré.

Qui te l'eût annoncé, l'aurais-tu cru, notaire ? Qu'un gas du Calvados et baptisé chrétien, Deviendrait mécréant, museur, célibataire, Bref, comme tu disais en français, < Propre à rien! » Voilà mon cas; et c'est ta faute, homme de bien!

Mécréant et rimeur, 6 deux fois triste chance ! Je suis lâche et m'y tiens, mais j'en ai du souci. Va, je ne m'en fais accroire, Dieu merci!

J'ai perdu quelque chose à changer d'ignorance. Oncle, t'en repens-tu? je m'en repens aussi.

Eusses-tu fait toujours, avec ennui, brave homme,

Tes gros contrats, payés d'honoraires menus,

Et dans ton coin rêvé bien autre chose, en somme,

Je te dirai ceci, moi qui mords à la pomme :

J'ai d'horribles moments que tu n'as point connus.

Mon cœur s'est desséché; mon esprit misérable, N'est en tous ses labeurs qu'un actif fainéant. Pêle-mêle en mes mains, sous le flot me jouant, J'ai pris le sable et l'or. J'ai gardé tout le sable, Tout l'or est retombé dans le gouffre fuyant.

Et la foi qui m'ouvrait les régions sereines,

Et l'amour, feu du ciel par l'homme dérobé,

Et le mâle devoir, roi des choses humaines,

Tout cet or souverain dont j'avais les mains pleines,

Dans le gouffre fuyant tout cet or est tombé !

Ah! quand l'heure est venue, et je suis à cette heure t Où l'homme veut compter ce qu'il a moissonné, Combien se connaît fou, combien s'accuse et pleure, Combien se sent petit le poursuivant du leurre Qui se voit la main vide et qui n'a rien donné !

Inutile à jamais, chose stérile et blême, Sans séjour qu'il désire et qu'il puisse habiter, Par le doute écrasé jusqu'en son doute même, Mon pauvre esprit, vaguant de problème en problème, Traîne plus de fardeaux qu'il n'en crut rejeter.

Ce n'est plus à présent votre lot que j'envie, Servants des grandes lois, hommes qui portez Dieu ! L'amour de rien, l'erreur qu'à dessein j'ai suivie, Trop loin de vos chemins sut engluer ma vie... Je ne suis un peu fier que d'en rougir un peu.

Quand la patrie était en proie aux parricides, Quand je voyais la gloire, — effroyables leçons ! — Comme une fille immonde au bras des polissons ; J'ai détourné mes yeux pleins de dédains stupides, Et j'ai pris mon parti de faire des chansons.

J'ai dit : Restons en bas, courbons encor la tête ; « Tout ce qui veut monter, a d'avance failli ! » Ce jour-là dans mon cœur le devoir fut trahi. Le mal triomphe, il faut l'attaquer sur son faîte ; Qui le fuit simplement ne l'a pas bien haï.

L'honneur oisif en vain proteste, en vain s'enroue, Le mal lui fait subir ses baisers assassins.

Au prompt avortement de tous mes bons desseins, Je sens que j'ai pris gîte et dormi dans la boue. L'accoutumance énerve en ces climats peu sains !

Que ne suis-je resté dans mon creux, sous les herbes, Bon homme et bon chrétien ! En conduisant mes bœufs J'aurais, comme l'oiseau, sifflé des airs joyeux. Je marquerais la part du pauvre sur mes gerbes, Je verrais quelques fois les anges dans les deux.

J'aurais ces biens qu'il faut défendre avec vaillance, L'épouse, les enfants, l'humble honneur du foyer. Je produirais du pain î Je serais l'espérance, Le bras tuteur sous qui l'on vit en assurance, Que le danger roidit, que l'amour sait ployer.

J'écarterais de moi le doute comme un crime, Je tiendrais en santé mon cœur et ma raison ; Je serais le flambeau sur le bord de l'abîme : Et j'aurais bien souci, dans ce devoir sublime, De savoir quels faquins traversent l'horizon!...

Mais où va mon chagrin! Tout de bon voudrais-je être L'homme modeste et fort que je me peins ici ? Existait-il en moi l'étoffe d'un ancêtre?

Je n'en sais rien. Un mot me fait tout apparaître,

Un mot dissipe tout. — Je me suis fait ainsi.

J'ai fait vain mon esprit, et ma parole est vaine, Les plus contraires vœux y sont proches voisins; Quelque route où je sois, j'y perds vite l'haleine... Ah! pauvre oncle Thomas, ce n'était pas la peine D'exhéréder pour moi nos trente-sept cousins!

A bien considérer la chose Qui me sert pour luer le temps, Et la gloire que j'en attends , Et le fruit que je me propose ;

A bien compter les arcs-boutants Qu'aux maisons croulantes j'appose; A bien envisager la cause Dont j'assiste les combattants :

C'est moins que rien. — Si j'étudie Par quel art ou quelle industrie Je vivrais, mes fonds supprimés :

Je pourrais, je crois, — en province, Être improvisateur, — mais mince, De madrigaux et bouts rimes.

Je suis triste et je me sens las.

Un double mur borne ma piste :

L'homme ennuyé siffle l'artiste, L'artiste a de quoi rendre, hélas !

De mes erreurs s'accroît la liste, Dans le néant je perds mes pas, Et mon âme n'en doute pas !

Je me sens las et je suis triste.

Mais qui m'ouvrirait le chemin, Y voudrais-je prêter la main?

Je doute, quand je m'examine,

Si je suis un blessé géant, Ou bien le drôle fainéant Qui gratte au soleil sa vermine.

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