DÉFENSE DU MONT ATLAS
Un jour au mont Atlas les collines jalouses
Dirent : «Vois nos prés verts, vois nos riches pelouses... »
Et cœtera. La suite amène un mot enflé
Que cet honnête Atlas ne peut avoir soufflé.
On le fait, d'un ton rogue, en poète, répondre
Que s'il craque, s'il sue et par endroits s'effondre,
Que s'il apparaît noir, pesant et soucieux
Entre la terre gaie et l'azur gai des cieux,
C'est qu'il porte non pas de l'herbe, mais a un monde ! »
Ce trait joue assez mal la parole profonde ; Et qui croira qu'Atlas, un mont si bien posé, Ait avec Bellevue en ces termes jasé?
L'auteur d'un gros poëme, à son éditeur triste, Tiendrait mieux ce discours, d'ailleurs peu réaliste, Le consolant ainsi de rater la moisson :
Pourquoi m'accuses-tu? Si Feuillet, si Ponson
« Font à leurs éditeurs une bourse plus ronde,
« Tai-je pas fait illustre, et l'accoucheur d'un monde ! »
On rêve néanmoins un autre mot d'Atlas; Un mot de bon géant qui sert et n'est point las, Et qui prend peu souci des choses indiscrètes Dont le voudraient piquer des porteurs de fleurettes. Les caquets du printemps cessent Tété venu.
Atlas le sait. Qu'importe au grand vieillard chenu L'orgueil de ces splendeurs qu'un jour de soleil grille, Que peut ronger le ver, que rase la faucille? Elles auront leur jour, et de son front d'aïeul Quelques flocons tombés leur feront un linceul. Mais qui viendra raser le poil du vieil Atlas ! A ses vierges sommets l'homme ne grimpe pas, Il ne saurait les vaincre et sur leurs flancs serviles Asseoir insolemment le poids bruyant des villes. Atlas est seul chez lui. Devant sa majesté, Le temps dort le sommeil de son éternité; Ou s'il agit encore et tente quelque ouvrage, Il met siècle sur siècle à marquer son passage. Respectueux envers le géant affermi, Il le traite en confrère, en égal, en ami ; Il lui fait des beautés lorsqu'il lui fait des rides. Par des chemins plus creux les torrents plus rapides Comblent ses vieux volcans qui deviennent des mers;
D'un manteau de sapins il revêt ses hivers, Il laisse en ses forêts par les lions gardées Les cèdres de mille ans dépasser cent coudées.
Etant si haut, si fort, si grand seigneur, comment
Atlas avoûrait-il un vulgaire tourment,
Et, tel qu'un portefaix dont la foule se moque,
Montrerait-il le poids sous lequel il suffoque?
On sent en tout ceci percer quelque rancœur :
Je pense que piqué d'un article moqueur,
Dans ce grand personnage aux tempes détrempées,
Monsieur Hugo s'est vu tout chargé d'épopées,
Et méconnu! Voilà ce qui force le ton.
Rien n'est de trop : Atlas écrase un feuilleton !
Mais vraiment, fallait -il ainsi prendre la chose Le véritable Atlas ne fait ni vers ni prose : Laissant à cet emploi le tonnerre et les vents, Tout autre est son travail sur le sol des vivants.
Il est le réservoir d'où la sève féconde Descend comme du ciel et pénètre le monde.
Par lui, par le soleil, autre ouvrier de Dieu, L'eau vierge se marie; elle épouse le feu, Et de ce bel hymen les fils doux et superbes Sont les arbres, les prés, les sarments et les gerbes.
C'est à quoi sert Atlas. — Dès le commencement, Il porte plus qu'un monde, il porte un élément. Or, je crois que toujours, de son trésor prodigue, Le vieux géant fera son métier sans fatigue; Et pour toute réponse à d'ingrates chansons, Tranquille il donnera les fruits et les moissons.