Les coulisses de l'exposition
Sur un rapport du Ministre du Commerce daté du 8 novembre 1884, le Président de la République Française décrétait qu’une Exposition Universelle Internationale serait ouverte à Paris le 5 mai 1889 et close le 31 octobre suivant.
Le 1er août 1885, un crédit de 100,000 francs était ouvert au Ministre du Commerce pour les études préparatoires, et enfin le 3 avril 1886, M. Edouard Lockroy, ministre du Commerce et de l’Industrie, et M. Sadi Carnot, Ministre des Finances, présentaient, au nom de M. Jules Grévy, Président de la République française, le projet de loi relatif à cette Exposition.
Ce projet fut adopté par la Chambre des Députés, sur le rapport de M. Jules Roche, et au Sénat sur celui de M. Teisserenc de Bort.
Le 6 mai 1889 et non le 5, comme le spécifiait le décret du 8 novembre 1884, M. Sadi Carnot, devenu
Président de la République, inaugurait l’Exposition au milieu d’un grand concours d’invités de toutes les nations.
Entré par le pont d’Iéna, le Président passait sous la Tour Eiffel, gagnait la terrasse qui longe le Palais des Arts et venait descendre devant le dôme du pavillon central construit par M. Bouvard, où l’attendaient MM. Alphand, Berger et Grison, chefs des services de l'Exposition.
M. Tirard, en sa qualité de Ministre du Commerce et par conséquent de Commissaire général, a pris alors la parole et a adressé un long discours à M. Carnot. Le Président de la République a répondu par l’allocution suivante :
Messieurs,
La France glorifiait hier l’aurore d’un grand siècle qui a ouvert une ère nouvelle dans l’histoire de l'humanité.
Aujourd’hui nous venons contempler, dans son éclat et dans sa splendeur, l’œuvre enfantée par ce siècle de labeur et de progrès.
Nous venons saluer les travailleurs du monde entier qui ont apporté ici le fruit de leurs efforts et les productions de leur génie. Nous venons tendre une main amie à tous ceux qui se sont faits nos collaborateurs dans l’œuvre de paix et de concorde a laquelle nous avons convié les nations.
Nous venons souhaiter la bienvenue aux visiteurs qui, déjà, de tous les points de l’horizon, en deçà ou au delà des frontières, arrivent sans compter les distances pour prendre part à nos fêtes.
Ils trouveront ici une terre hospitalière, une ville heureuse de les accueillir et verront ce que valent les calomnies die-
tées par des passions aveugles auxquelles le respect même de la patrie ne sait pas imposer silence.
Notre chère France est digne d’attirer à elle l'élite des peuples. Elle a le droit d’être fière d’elle-même et de célébrer, la tête haute, le centenaire économique comme le centenaire politique de 1789.
Elle a su se relever, avec une indomptable énergie, après les plus cruelles épreuves, et n’a jamais désespéré de la fortune. Par sa bonne foi dans les engagements publics et par la loyauté, elle a inspiré une juste confiance; elle a trouvé dans ses institutions la force de vivifier le travail, de ranimer l’activité du commerce et de l’industrie, de rendre courage à l’agriculture atteinte par de redoutables fléaux ; l’épargne nationale a reçu la plus admirable impulsion, et jamais il ne s’est produit plus de généreuses initiatives, plus de recherches passionnées dans toutes les branches de la bienfaisance publique et privée.
Je le répète avec fierté: la France poursuit dans le calme et dans la paix son œuvre de progrès, et le siècle laborieux qui s’achève laissera dans son histoire une trace lumineuse.
Quel chemin parcouru, messieurs, depuis que François de Neufchâteau installait, en 1798, cent dix exposants dans le temple de l’Industrie!
Quel admirable essor a pris l’activité humaine affranchie de toutes les entraves du passé! Quel développement de la richesse publique sous l’influence du travail émancipé, du commerce libéré, des douanes intérieures supprimées !
Au point de vue social, on peut traduire le progrès par cette éloquente formule : la vie humaine accrue, la mortalité abaissée.
Dans l’atmosphère fortifiante de la liberté, l’esprit humain retrouve son initiative, la science prend son essor, la vapeur et l’électricité transforment le monde.
Un siècle qui a vu de pareils miracles devait être célébré.
On ne saurait mieux le faire que par cet admirable concours des peuples, qui, venus de toutes les parties du monde, se donnent rendez-vous pour rassembler les merveilles de l’industrie et les splendeurs de l’art de notre époque.
C’est dans ces fêtes grandioses du travail que les nations peuvent se rapprocher et se comprendre, et que doivent naître les sentiments d’estime et de sympathie qui ne manqueront pas d’influer heureusement sur les destinées du monde en avançant l’heure où les ressources des peuples et le produit de leur travail ne seront plus consacrés qu’aux œuvres de la pais.
Aussi, messieurs, l'appel de la France a été entendu et le concours spontané et indépendant que les peuples euxmêmes ont voulu apporter à cette manifestation de fraternité internationale vient encore ajouter à la grandeur morale de cette fête.
Son éclat matériel, vous en jugerez tout à l’heure. Vous verrez quelles surprises ménageaient à notre génération les merveilleux progrès de la science, comme les ressources inépuisables de l’industrie hùmaine et les trésors artistiques qui jettent sur notre époque un si brillant éclat.
Vous connaissez déjà le cadre où se déploient ces merveilles. Vous avez pu apprécier en entrant ici la belle ordons nance de cette grande Exposition, où ingénieurs, archilecteet constructeurs ont rivalisé de science, d’activité, de dévouement pour présenter au monde une œuvre digne du génie de leur pays.
Au nom de la France, je les remercie, eux et leurs collaborateurs. Ils n’ont pas vaincu sans combat; il leur a fallu triompher et du temps et de la matière, et par-dessus tout, des mauvais vouloirs persistants à ne pas comprendre que l’Exposition n’est pas une œuvre de parti, mais l’œuvre de la France. Ces hommes de cœur ont su répondre à la confiance de la République et tenir fidèlement tous ses enga-
gements. Après avoir été à la peine, ils ont droit d’être à l’honneur.
Et maintenant, messieurs, nous alons visiter ensemble les trésors que le monde a accumulés dans ces palais et ces jardins, en donnant à notre pays un si éclatant témoignage de confiance et de sympathie.
Après avoir, de nouveau, souhaité une cordiale bienvenue aux hôtes de la France, je déclare ouverte l’Exposition de
Le discours de M. Carnot, qui avait été fréquemment interrompu par les applaudissements, a été salué, à la fin, de quatre salves de bravos frénétiques.
Dès qu’il eut fini de parler, M. Sadi Carnot prit la tête du cortège et visita toutes les parties de l’Exposition en suivant un programme tracé à l’avance.
Au sujet de cette visite, il s’était élevé un léger conflit qui menaça un moment de prendre une malheureuse tournure. L’itinéraire que devait suivre le Président de la République, ne faisait pas mention de la section des expositions des nombreuses républiques de l’Amérique du Sud.
Il se trouvait par conséquent que le cortège officiel allait précisément négliger les pavillons et les halls des pays qui avaient adhéré officiellement à l’Exposition, et par contre, faire tout l’honneur de l’inauguration aux nations dont les ambassadeurs avaient précisément affecté de quitter Paris ce jour-là. Une réunion des commissaires envoyés à Paris par les Républiques dont nous parlons eut lieu le jeudi 2 mai et il y fut échangé des propos assez vifs. On remarqua même une certaine âpreté de langage dans la
bouche du commissaire de l’Uruguay, et on la remarqua d’autant plus que le pavillon de cet Etat était le moins avancé de tous et ne paraissait pas en mesure de recevoir la visite présidentielle. Mais les esprits excités se montèrent au point que la plupart des délégués menacèrent formellement de se retirer.
L’affaire heureusement fut arrangée, et le jour de l’inauguration, M. Sadi Carnot visita comme il le devait d’ailleurs les sections de toutes les Amériques en même temps que les expositions des puissances européennes. C’est ce que nous allons faire après lui, mais moins sommairement, s’il vous plaît, non cependant sans avoir donné à nos lecteurs quelques documents indispensables à la claire compréhension de notre itinéraire.