LE CHEMIN DE FER INTÉRIEUR
Nous avons expliqué rapidement pourquoi il avait été nécessaire de mettre à la disposition du public,
à l’intérieur même de l’Exposition, un moyen de locomotion qui permît de se transporter en quelques minutes d’un point à un autre, la surface du terrain consacré aux objets exposés étant trop considérable pour que dans bien des cas on put la franchir à pied sans fatigue.
Mais il était indispensable aussi que ce moyen de locomotion fût pratique, rapide et peu dispendieux.
On a résolu ces différents problèmes en concédant à la société Decauville aîné, une ligne de chemin de fer à double voie, avec rails d’acier, rivés sur traverses en acier, du type de ceux qui ont été adoptés par le ministère de la guerre pour l’armement des forts.
Le parcours de cette ligne, dont la longueur totale dépasse trois kilomètres, a son point de départ à côté de la porte monumentale du quay d’Orsay, sur le point de l’Esplanade des Invalides situé vis-à-vis l’angle du ministère des Affaires étrangères, à deux pas de la Seine. Là est installée la gare de départ. Partant de ce point, la voie ferrée traverse l’Esplanade dans toute sa largeur et suit le quai, toujours dans l’enceinte de l’Exposition, franchit Pavenue de Latour-Maubourg en passage à niveau, s’engage en un tunnel sous l’avenue Bosquet, devant le pont de l’Alma, dépasse à angle droit l’avenue de la Bourdonnais, entre dans un second tunnel de cent six mètres, entre le pont d’Iéna et la tour Eiffel, puis tourne à angle droit sur l’avenue de Suffren pour la longer dans toute sa longueur jusqu’à la gare terminus située à l’ouest du palais des machines, près de l’Ecole militaire.
Entre les deux stations extrêmes, il s’arrête trois fois pour prendre ou déposer des voyageurs. La première halte est située au carrefour Malar, près la rue Jean Nicot, la seconde au pied même du palais de l’alimentation, la troisième devant la tour Eiffel. On a construit là une petite gare originale et élégante qui est souvent prise d’assaut par les voyageurs quand elle ne dégorge pas une foule extraordinaire.
La traction est assurée par quinze machines à vapeur, à air comprimé, électriques, et par cent voitures de différents modèles.
Il n’y a qu’un seul prix pour une partie, quelque faible qu'elle soit du parcours comme pour le voyage tout entier et ce prix uniforme est de vingt-cinq centimes .
Les trains commencent à circuler dès neuf heures du matin et, à partir de ce moment, jusqu’à minuit, il y en a un toutes les dix minutes. Cela fait exactement cent quatre-vingt-dix trains par jour dans les deux sens. La vitesse maxima n’a rien qui puisse inquiéter les êtres les plus timorés, car elle sera de dix kilomètres à l’heure. Un cheval de la Compagnie générale des voitures de Paris va plus vite. Mais, pour qu’on soit encore plus rassuré, empressonsnous d’ajouter que sur certains points du parcours, cette vitesse est réduite à quatre kilomètres. Cette précaution excessive est prise au passage à niveau où, d’ailleurs, le train est précédé d’un pilote. Ames craintives, a-t-on assez songé à vous?
Enfin, la longueur des trains n’excède jamais cinquante mètres et chacun d’eux est muni d'un frein instantané.
Ce chemin de fer sera surtout précieux pour les personnes qui arriveront à pied ou en omnibus par le pont de la Concorde et les ponts limitrophes et qui n’auront qu’à prendre leur Decauville à quelques pas de la Chambre des députés pour se rendre en quinze minutes et sans fatigue au plus profond du Champ-de-Mars.