‹ Les coulisses de l'expositionChapitre 23 sur 212 · VUE D’ENSEMBLE · texte numérisé non relu

VUE D’ENSEMBLE

Le principal souci des organisateurs de l’Exposition du Centenaire a été de faire grand. Et hâtonsnous d'ajouter qu’ils y ont singulièrement réussi. Jamais, en aucun pays, on n’a réuni sur un espace aussi vaste un pareil amoncellement de palais, une semblable concentration de merveilles. Ce que le cerveau de la France a enfanté pour cette circonstance unique est vraiment incommensurable, le Champde-Mars, l’esplanade des Invalides, le Trocadéro et les quais étalent aux yeux charmés une telle somme d’efforts, une si grande dépense de talent, de génie même, que pour les caractériser le mot « miraculeux » ne paraît avoir rien d’excessif.

La vue d’ensemble seule est un éblouissement. Quand, pour la première fois, du haut des perrons du Trocadéro, l’on découvre cette terre promise, on est saisi d’une admiration mêlée d’un peu d’effroi.

Et en effet, c’est tout un monde qu’on a devant soi, un résumé de l’univers. Sous vos yeux se dressent des dômes étonnants, des tours, des minarets, des belvédères innombrables. Tout cela brille de cent couleurs diverses, ici Tor éclate, renvoyant les rayons du soleil, là c’est le bleu vif, à côté le vert émeraude, tout auprès un bronze sévère vous ramène aux visions discrètes. A gauche, le rouge violent éclate comme un pétard ; adroite, voici des reflets d’acier. Cette façade idéale, quoique un peu chargée, semble accaparer toutes les nuances, tous lestons, tous les arts. Deux cents étendards flottent triomphalement dans les airs comme pour célébrer cette union des peuples enchantés. De toutes parts, à mesure que vous avancez, se dévoilent de nouvelles surprises, fontaines, statues, pelouses, pavillons, fleurs. Le cœur du monde bat ici même, on peut le proclamer sans crainte d’être démenti...

Aussi loin que votre œil peut porter, les toits élégants se succèdent, les tourelles se multiplient, les architectures se mêlent... Malgré soi, on ressent une sorte d’oppression comme au spectacle d’un excès de force ; mais en même temps on est saisi de fierté à l’aspect de ce que peut faire l’homme quand il n'est animé que de sentiments d’émulation...

Et, au-dessus de tout cela, cette chose ahurissante, impossible, monstrueuse, insolente et gracieuse quand même, la Tour Eiffel s’élance vers les nuages, dépassant de cinq cents coudées les plus audacieuses de toutes les Babels qui se dressent à ses pieds.

Cet aspect général est à lui seul un plaisir véritable et doux, car il ne coûte aucune fatigue et vous donne une impression d’ineffaçable solennité. Tandis que tout à l’heure, quand vous descendrez, pour vous enfoncer dans les dédales où vous attendent les enchantements qu'on touche du doigt, il faudra vous résoudre à payer chaque satisfaction par une lassitude.

Mais vous vous doutez probablement qu’il existe une manière de procéder pour tout visiter en dépensant le moins de force possible et vous ne vous trompez point. Le premier devoir de. celui qui écrit ces lignes et qui vient vous recevoir au seuil de cette grande kermesse, est de vous enseigner comment on peut la parcourir utilement sans omettre une curiosité, sans négliger le moindre coin, sans être exposé à dire : Tiens ! je n’ai pas vu cela.

Avant tout il faut bien vous pénétrer de cette vérité: Nul ne saura jamais bien ce qu’est l’Exposition, s’il ne met un ordre rigoureux dans ses visites, s’il ne prend pour règle d’éviter les fatigues inutiles, de ne pas perdre son temps en s’acoquinant tous les jours au même endroit et de savoir par quels chemins il faut passer pour se rendre compte de tout, le plus vite possible.

Sachez, en effet, cher lecteur, que pour faire le tour de l’Exposition, sans rien voir pour ainsi dire, en partant de la porte monumentale d u quai d’Orsay en contournant l’Esplanade des Invalides, en parcourant le quai, en faisant le tour du Champ-de-Mars pour aller sortir par le Trocadéro, il y a sept kilo-

mètres de chemin. Si vous bifurquez, si vous revenez sur vos pas, si vous vous trompez, si vous voulez examiner quoi que ce soit, les longueurs de la route seront doublées, vous vous éreinterez sans profit.

Il est donc sage de procéder avec méthode. Et commencez par vous persuader que si vous avez la prétention de voir l’Exposition en une ou deux journées, autant vaudrait ne pas y aller du tout.

A mon avis, il faut consacrer au moins dix jours à cette partie de plaisir. Et ne croyez pas que j’exagère, que je vous donne de la marge. Non, dix jours, pas un de plus, pas un de moins.

Nous consacrerons la première journée au Trocadéro, vous saurez tout à l’heure pourquoi.

Malgré la tentation qui vous viendra, ne vous laissez pas aller à escalader la Tour Eiffel ce jourlà. Ce sera pour la seconde journée et si, en descendant, quand vous mettrez le pied sur le sol du Champ-de-Mars, il vous reste assez de vigueur pour faire quelque chose vous aurez sous la main l’Histoire de l’habitation, de M. Charles Garnier et votre journée, je vous assure, sera, comme cela, très bien remplie.

Le troisième jour, employez-le à parcourir les nombreuses expositions des Républiques américaines : Le Mexique la République Argentine, le Chili, la Bolivie, etc., sans compter le Brésil qui n’est pas une république, mais dont le palais n’en sera pas moins intéressant. Tout en marchant vous arriverez sans effort vers le joli coin consacré aux pays du Soleil, et qui vous réserve bien des étonnements. Après quoi vous traverserez le Champ-de-

Mars, derrière le Palais des Machines et vous reviendrez, en suivant la partie de l’Exposition qui longe l’avenue La Bourdonnaye, vers le fouillis de constructions diverses disséminées à l’est de la Tour Eiffel.

Réservez votre quatrième visite au Palais des Beaux-Arts : Exposition de peinture et de sculpture rétrospective de 1789 à 1878 et Exposition décennale de 1878 à 1889.

Cinquième jour : Palais des Arts libéraux : Imprimerie, librairie, technique de la peinture, de la sculpture, de la gravure, etc., histoire du travail, théâtre, aérostatique, musique, etc, etc., une des parties les plus séduisantes de l’Exposition.

Sixième journée, parcs et jardins du Champ-de- Mars; septième, Palais des Industries diverses; huitième, galerie des machines.

Il faudra au moins tout le neuvième jour pour se rendre compte des Expositions disséminées sur le bord de la Seine. Un espace de deux kilomètres tout bourré de bâtiments vous retiendra par mille choses curieuses, entre autres par un palais de l’alimentation, dont les gourmets et les gourmands n’auront pas le courage de s’éloigner.

Enfin ce ne sera pas trop de la dixième journée pour étudier la partie de l’Exposition située sur l’Esplanade des Invalides et qui contient, avec le ministère de la guerre, le panorama de tout Paris et les expositions coloniales, une série de surprises dont on ne se lassera pas.

Il se trouvera sans doute quelque lecteur pressé qui blâmera la division qu’on vient de lire et qui

prétendra tout voir en doublant ou en triplant les étapes. D’autres se figureront que nous avons un peu exagéré la longueur du temps qu’il faut consacrer aux diverses visites.

Nous prions ceux-ci et ceux-là de se bien souvenir de notre titre : les coulisses de L'Exposition. Il indique suffisamment ce que nous voulons faire, c’est-à-dire montrer les dessus et les dessous de chaque chose, l’envers et l’endroit de ce qu’il faut voir. Et comme nous tenons à faire consciencieusement notre devoir, nous estimons que les dix journées seront absolument remplies quand on nous aura suivi partout où nous jugeons qu’il faut conduire le lecteur.

A la rigueur même et pour rester fidèle à notre programme, une onzième journée sera nécessaire pour visiter les alentours de l’Exposition, alentours remplis d’attractions sans nombre, de plaisirs nouveaux et de curiosités fort intéressantes.

Page 1