‹ Les créanciers: œuvre de vengeanceChapitre 3 sur 7 · BALLADE DU CRÉANCIER · texte numérisé non relu

BALLADE DU CRÉANCIER

— Toc ! toc ! toc !

On frappe chez moi à neuf heures du matin. Pourquoi frappe- t-on lorsqu'il y a une sonnette } J'ai recommandé à mes amis de se nommer et à Hélène de gratter; mais je n'ai dit à personne de heurter. Celui qui heurte en ce moment est donc un malin, et je dois me méfier de lui. Ne bougeons pas.

Les Chéanciers.

— Toc ! toc ! toc !

Oui, frappe, je te le conseille. Frappe, ma résolution est prise. Après tout, ce bruit n est pas plus désagréable que celui du piano, on peut s'y accoutumer. Si tu as la persévérance, j'aurai la iorce. Je te reconnais d'ailleurs, quoique je ne te voie pas. Tu es maigre, tu as sous le bras un paquet enveloppé de percaline noire, — tu es le créancier.

— Toc! toc! toc!

Tu es le créancier; ne le nie pas. Tu es l'homme sans prudence qui m'a fait crédit, le corrupteur de ma pauvreté. C'était un pi^e que tu me tendais en m 'accordant du temps pour te payer ; tu voulais faire de moi ta victime de tous les jours et de toutes les heures. J'ai pénétré ton plan, et je m'en venge aujourd'hui. Je ne t'ouvrirai pas.

Je ne t'ouvrirai pas, parce que tu es triste.

La Ballade du Créancier. 3

et que j'ai bien assez de ma tristesse, à moi, sans m'embarrasser encore de la tienne. — Ah! si tu ressemblais à M. Dimanche, si tu avais un bel habit, un gros ventre, une figure rubiconde et, à la main, une canne à pomme dorée, je n'éprouverais aucun déplaisir à te recevoir chez moi. Mais tu n'as rien de répanouissement de M. Dimanche; tu es le créancier du xix® siècle. Tu n'es pas même béte.

Je ne t'ouvrirai pas, parce que tu m'attendrirais peut-être, et que, si je m'attendrissais, je te payerais, — ce qui .serait absurde de ma part, en ce moment. Tu me dirais les dif&cultésde ton négoce, ta fin du mois embarrassée. Je suis compatissant, je me connais.

Tu n'aurais qu'à pleurer, je serais perdu. Et le pauvre petit argent, fruit de mon travail, que je réserve pour une partie de plaisir, cet argent qui doit me rendre le courage et la verve, passerait insensiblement de mes mains dans les tiennes. Je ne t'ouvrirai pas.

— Toc! toc! toc!

Non, tais-toi. Je. n'y suis pas, je n'y veux pas être , car, si , par malheur, essayant d'un autre système, tu cherchais à faire Tinsolent, je ne répondrais pas des effets de mon courroux. Allons, laisse-moi tranquille. Je ne veux pas Couvrir, pour te chasser cinq minutes après. Car je te chasserais, crois-le, à la première parole malséante. Voyons, va-t'en, sois raisonnable. Tu reviendras demain. Ah!

— Toc! toc! toc!

Est-ce par la lassitude que tu espères venir à bout de moi ? Insensé ! tu ne me connais guère. Autrefois, c'est vrai, on me vit trembler, lors de ma première dette, autant que lors de mon premier rendez- vous ; mais le temps a marché depuis. Fantôme orgueilleux, je t'ai mesuré ; tu ne Ime fais plus

Là Ballade du Créancier. $

peur. J'ai défini sagement ma situation et la tienne. Deux personnes étant données, un créancier et un débiteur, il y aurait un pléonasme moral à ce que toutes les deux s'inquiétassent pour le même motif. Je te laisse l'inquiétude. Frappe; je t'écoute. Tu n'es qu'un créancier d'argile; je suis un débiteur de bronze.

Tiens, tu frappes mal ; tu n'arrives qu'à un effet de monotonie qui trahit tes intentions. Quel doigté misérable ! Un jour que je serai de bonne humeur, je veux te donner une leçon. Tu verras.

— Toc! toc! toc!

Mais enfin, à quoi cela t'avancerait- il d'être remboursé? qu'y gagnerais-tu? As-tu réfléchi à tous les ravages, à tous les accidents dont une rentrée imprévue peut devenir la cause? comptant à peine sur cet argent, est-il certain que tu l'appliquerais tout entier

à ton commerce? ne le dépenserais-tu pas plutôt dans une orgie? Tu n'es pas seulement un créancier, tu es un homme; tu possèdes des passions, des vices. L'occasion vient toujours au-devant de ceux qui ont les poches pleines. Tu dissiperais mon argent, quelque chose me le dit. Envisage, à présent que tu es de sang-froid, les conséquences de la débauche: on ne sait pas souvent eu quelle compagnie on se trouve, et une rixe est bien vite survenue. Vois-tu d'ici ton avenir perdu, ton honorabilité entamée? Si on allait te crever un œil ou te casser une jambe! Ce serait horrible. Il ne faut pas que tu coures de semblables périls, j'en aurais trop de remords. Je ne te payerai pas.

Je ne te payerai pas; car, au fond, j'ai de l'affection pour toi. Tu n'as pas d'esprit, point de bonté; mais cest ton opiniâtreté qui me charme. (Toc! toc! oui, je t'entends.) Je veux te suivre dans la vie, — te suivre de loin, bien entendu. Or, si je te payais,

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je ne te reverrais plus. Je rentrerais à tes yeux dans la foule des personnes qui te sont indifférentes; il y aurait .une barre sur mon nom dans ton souvenir comme dans tes livres.

'Je ne te payerai pas; car je prétends, nonseuleitoent te suivre, mais surtout être suivi par toi en ce monde. Je touche à cette période critique où tout fléchit sous les pas de rhomme, où l'amour s'envole, où Tambition s'évanouit-, où le cheveu tombe, où le rhumatisme s'éveille. De tous ceux que j'aimais, combien déjà sont partis, hélas! Encore quelques années, et il ne restera plus personne autour de moi, — excepté le créancier.

— Toc ! toc ! toc !

Merci ^ ami; tu es là, tu veilles; c'est bien; Tu poursuivras ta mission jusqu'au bout, j'en suis sûr; tu ne me perdras jamais de vue^ toi, parce que je te dois trop. Tu remplaceras ma famille; continuellement il

y aura quelqu'un qui s'informera de ma santé, de mes sujccès ou de mes revers. Si le spectre désolant di^ suicide vient me tenter, avec quel zèle tu Fécarteras de mon chevet!

Le jour où j'aurai résolu de me précipiter par-dessus le pont Neuf, je suis sûr de me sentir retenu par une main vigoureuse, — et cette main sera la tienne, ô créancier que je ne payerai pas !

Non, je ne te payerai pas; et •alors qui est-ce qui peut prévoir où s'arrêtera ton dévouement, Pylade malgré toi, P'méjà par force? Peut-être mendieras-tu pour moi, au coin des carrefours, comme l'esclave du Camoëns. Peut-être, la tête couverte d'un voile épais, te hasarderas-tu jusqu'à chanter sur les places publiques, bien que tu possèdes la voix la plus discordante du monde ; mais ton action n'en sera que plus sublime, et il se trouvera sans nul doute dies poètes et des musiciens pour composer à ce propos un opéra intitulé : le Créancier voilé.

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Non, je ne te payerai pas! car )e veux, lorsque j'aurai cessé de vivre, que tu suives mon convoi, seul peut-être, le front nii, l'œil inquiet comme toujours, en te disant :

— 11 m'aura porté sur son testament, c'est indubitable; il laisse quelque chose, c'est certain ; je serai payé, c'est clair.

Et, si tu n'es pas payé, même après ma mort, eh bien ! tu seras encore le seul à regretter que je n'aie pas vécu plus longtemps !

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