‹ Les cris de Paris, types et physionomies d'autrefoisChapitre 1 sur 7 · Les cris de Paris, types et physionomies d'autrefois · texte numérisé non relu

Les cris de Paris, types et physionomies d'autrefois

Si haut que notre regard puisse plonger dans le passé, si loin en arrière que nous rencontrions un document sur les petites industries parisiennes, nous les trouvons déjà installées à leur poste dans les rues et les carrefours, et faisant retentir la ville de cette mélopée bruyante et bizarre qui

s’est perpétuée jusqu’à nous en s’affaiblissant. Le Livre des

Mestiers, du prévôt Etienne Boileau, nous les montre à l’œuvre sous le bon roi saint Louis ; et, dès la fin du treizième siècle, Guillaume de la Villeneuve les chantait en son curieux petit poème des Crieries de Paris. Les mystères, les romans, les fabliaux du moyen âge abondent en dits du tavernier, de l’épicier, de l’étuviste, etc., etc.

Le vieux Paris, d’un bout à l’autre de son enceinte, n’était qu’une symphonie incessante, où se mariaient sur tous les tons les voix provocatrices des marchands ambulants.

Loin d’augmenter avec le temps, le nombre et la variété de ces cris de la rue ont beaucoup décru. Il est facile de le comprendre. Jadis, avant la découverte de l’imprimerie,

avant l’invention des gazettes et des prospectus, les moyens de publicité étaient singulièrement restreints. Peu de gens savaient lire. A défaut d’annonces ou d’affiches, il fallait bien recourir à la voix humaine. Tout alors se criait par les rues, même les marchandises qui attendent aujourd’hui le chaland au fond d’une boutique et semblent les moins faites pour se débiter en plein air. Dans cette enfance de l’art, les industries les plus simples se décomposaient souvent en parties innombrables; chacune avait son colporteur spécial, et celuici proclamait sa marchandise avec une assourdissante et interminable loquacité dont, entre une multitude d’exemples

analogues, le vieux dit du mercier, en deux cents vers, donne

une idée imposante.

De tous temps, ce sujet a sollicité les écrivains aussi bien que les dessinateurs. Nous avons encore, de la première moitié du seizième siècle, le Cr y joyeux des marchandises que Von porte chacun jour parmi Paris ; les Crys de Paris tous nouveaux (1545), par Antoine Truquet; puis, à une date un peu postérieure, la Chanson nouvelle de tous les cris de Paris , qui se chante «. sur la vol te de Provence ».

Nous avons également la Farce des cris de Paris (1548), sans parler de quelques passages de Rabelais. Il nous reste aussi, du milieu ou de la fin du siècle (l’édition de 1584 n’est pas la première, et elle remonte au quinzième siècle sous sa forme primitive), un livret : les Cris de Paris que V on crie journellement par les rues de ladicte ville, multiplié à foison par les presses de Troyes pour les besoins de la librairie populaire, et que je n’ose appeler poème, bien qu'il ait la prétention d’être écrit en vers de huit syllabes. Ce livret contient déjà presque tous les cris que nous entendons retentir aujourd’hui par-dessus le roulement des voitures et le bruit de la houle humaine ; il en renferme, en outre, beaucoup d’autres, qui sont allés rejoindre, parmi les neiges d’an-

tan, les vieilles rues et les vieilles maisons de la Cité. On peut voir enfin à la Bibliothèqne de l’Arsenal une curieuse et rarissime série non classée de Cris de Paris, figures coloriées, avec les cris en caractères gothiques souvent accompagnées de quatrains (fig. 1).

nwtoUc poiree nu# btaus*|rttmrs

Fig. 1. — Ma belle poirée, mes beaux épinards! Gravure des Cris de Paris.

XVe siècle.

Mais c’est surtout du dix-septième au dix-neuvième siècle que les petites industries de la rue ont inspiré une foule d’artistes, comme Brebiette et Abraham Bosse, Lagniet, Bonnard, Poisson, Greuze, Boucher, Bouchardon, Saint-Aubin, Boissieu, Duplessis-Bertaux, Carie Vernet, Joly, Marlet et tant d’autres. Les cris de Paris et les industriels de la rue ont occupé, au dix-septième siècle, non seulement des écrivains burlesques tels que Claude le Petit, surtout Berthod

Page 1