CHAPITRE IL
Si nous nous proposions de remplir en son entier le vaste cadre ouvert par ce titre , uq volume entier aurait peine à suffire à la tâche. Commençons donc par délimiter nettement le sujet, en excluant les farceurs, les charlatans, les saltimbanques, les chanteurs en plein air, les industriels et petits marchands nomades, bref, tout ce qui rentre dans une des catégories spéciales déjà traitées.
En dehors de ces catégories, il existe un grand nombre de figures populaires qui échappent, par leur variété infinie, à toute classification, mais qui ont pour centre et pour lien la rue. ]S"ous allons essayer de réunir en galerie ces physionomies éparses. Avons-nous besoin d'ajouter que, même dans ces limites, nous n'avons aucunement la pré-' tention d'être complet? Il est impossible de l'être en un sujet aussi fourmillant et dont les frontières demeurent tellement vagues et flottantes, qu'on peut toujours, à volonté, les rapprocher ou les élargir.
Il nous paraît difficile de remonter plus haut que le seizième, ou, tout au plus, le quinzième siècle. Au delà, nous marcherions dans les ténèbres, et notre récolte serait bien maigre, à moins de nous arrêter à des personnages comme sainte Geneviève, dont la popularité fut telle dans Paris,
sauvé par elle de la famine et protégé contre les terreurs de l'invasion des Huns, que la foule la suivait partout en la bénissant; comme le philosophe Abeilard, devenu si célèbre par son enseignement, que « la foule des rues, jalouse de le contempler , s'arrêtait sur son passage y) , écrit son biographe, M. de Rémusat, et que, « pour le voir^ les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes, et les femmes écartaient leurs rideaux, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre y> ; ou enfin comme maître Albert le Grand qui, lorsqu'il vint professer à l'Université de Paris, réunit une si grande multitude d'élèves autour de sa chaire, qu'il dut la transporter en plein air, sur la place qui, aujourd'hui encore, s'appelle de son nom place Haubert.
Mais de pareils noms sont trop graves pour que le respect nous permette de les comprendre dans notre musée pittoresque.
Dès nos premiers pas, nous rencontrons les fous en titre d'office, êtres difformes et grotesques , presque toujours des nains, vêtus de pourpoints tailladés aux couleurs voyantes, coiffés du bonnet aux longues oreilles et agitant la marotte, leur attribut essentiel et caractéristique (fig. 49). Ce n'étaient pas seulement les rois, mais aussi les grands seigneurs, quelquefois même les évêques, qui possédaient des fous en titre d'office : les uns simples idiots,- avortons contrefaits ou grimaçants dont on s'amusait comme d'un jouet, comme d'un chien, d'un singe ou d'un perroquet ; les autres, espèces de philosophes badins et cyniques, aux reparties mordantes, aux épigrammes hardies, auxquels tout était permis sous le couvert de leur titre et de leur costume.
Plusieurs passages de nos vieux conteurs prouvent que les fous couraient souvent la rue et nous les montrent mêlés à diverses scènes populaires. Etait-ce un fou de cour que ce
Seigni Joan dont Rabelais nous conte une anecdote si souvent répétée, en le qualifiant de « fol insigne de Paris, bisaïeul
ii'ig. 49. — i)"ou en titre fl'office, miniature d'une Bible enjrançois du XV* siècle.
de Caillette d ? Ce devait être, du moins, un fou en titre d'office, puisqu'il portait la marotte. On sait par quel jugement, digne du roi Salomou , Seigni Joan débouta de sa ré-
yO LES CRIS DE FAKiS.
clamatiou saugrenue un rôtisseur du Petit-Châtelet qui voulait faire payer à un faquin la famée du rôt dont il avait assaisonné son pain. Par-devant le cercle des badauds assemblés, maître Seigni Joan ordonna au faquin de tirer de sa gibecière un tournois Philippus et le fit sonner avec sa marotte sous le nez du rôtisseur, en décidant avec gravité que la fumée du rôti était dûment payée par le son de l'argent (fig. 50).
Nous ne nous arrêterons pas à Caillette, ni à Triboulet, fous de Louis XII et de François I®'^ ; ni à Brusquet, bouffon non moins illustre, dont les bons mots et les bons tours, plus ou moins authentiques, ont excité l'admiration de Tabouret, l'auteur des Bigarrures, de G. Bouchet, l'auteur des Serées, et de Brantôme ; ni à Sibilot, le fou d'Henri III ; ni à l'Angely, le fou du prince de Condé et de Lonis XIII ; ni à quelques autres bouffons d'ordre secondaire. Mais nous nous arrêterons davantage à maître Guillaume et à Mathurine, moins généralement connus, et qu'on surprend plus d'une fois, dans nos vieilles chroniques, donnant la comédie en plein vent.
Maître* Guillaume avait succédé à Chicot, illustré par Alexandre Damas, comme fou d'Henri IV, à peu près à l'époque où celui-ci conquérait définitivement son trône. Ses saillies étaient fort appréciées par le cardinal Du Perron, qui s'est fait son historiographe dans le Perroniana,, et l'avaient rendu tellement populaire, que son nom était passé en proverbe, et qu'on prit l'habitude de lui attribuer sans cesse des mots qu'il n'avait jamais dits et des écrits dont il n'était pas l'auteur. Le nombre des opuscules satiriques, des libelles et pasquils plus ou moins hardis ou facétieux qu'on a fait courir sous le nom de maître Guillaume, surtout î^près sa mort, est très considérable. Il débitait lui-même par les rues des plaquettes et feuilles volantes, comme celle dont parle
l'Estoile à la date du 18 avril 1609 : « Maistre Guillaume vendoit ce jour, sur le pont Marchant, la permission octroiée par lettres de Sa Majesté au capitaine Marchant pour la construction et parachèvement dudit pont. Ce placard de maistre Guillaume est d'une feuille imprimée, où la moitié, pour remplir la feuille, est de guilleminerie, c'est-àdire de glose et invention de ce grand personnage, qui me l'a vendue ung sol, comme aux autres. » L'Estoile parle encore ailleurs de cette habitude qu'avait maître Guillaume de colporter par les chemins des fadaises et balivernes de son cru, ou mises sous son nom : ce J'ai baillé ce jour (16 septembre 1606) à maistre Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu'il portoit et distribuoit lui-même, cinq sols, qui ne valent pas cinq deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne valent. y>
C'est là sans doute ce qui donna l'idée de lui attribuer tant d'opuscules facétieux.
Maître Guillaume, ex-apothicaire du Louviers, frappé à la tête, lors de la prise de cette ville sur les ligueurs en 1591, d'un coup de pertuisane qui accrut ses dispositions à la folie, était devenu à Paris le jouet du populaire, spécialement des pages et des laquais, « ces fléaux du genre humain, » comme dit Scarron, que ce le diable s'amusait à créer pendant que Dieu créait les anges, » disait maître Guillaume lui-même. Entre eux et lui, c'était une guerre à mort. Il répondait à leurs niches et à leurs quolibets par des coups de bâton et ne sortait jamais sans cacher sous son habit un cotret gros et court, qu'il appelait son oisel, et dont il les assommait, tout en criant au meurtre à pleine voix.
Plusieurs écrits satiriques ont également été publiés sous le nom de Mathurine, qui n'était pas moins populaire que celui de maître Guillaume. On dit que lorsque Heuri IV, en 1594,
prit enfin possession du Louvre, il vit accourir à lui, en entrant dans le palais, la folle Mathurine, qui n'avait pas quitté la demeure royale et qui venait eu saluer le nouveau maître. Elle appartint surtout à la reine Marie de Médicis. Il en est souvent question dans le Journal de Jean Héroard, où on la voit en rapports familiers avec le petit dauphin, qui devait être Louis XIIL Elle ne se gênait pas davantage avec Henri lY, qui la faisait quelquefois dîner avec lui pour s'en amuser (1).
C'était une pauvre créature naturellement folle aux trois quarts (elle avait été guérie, dit Tallemant des Eéaux, mais imparfaitement) et à qui l'on passait beaucoup de choses. Quoiqu'elle reçût une pension de la cour et qu'elle trouvât moyen de vendre sa protection, ce qui lui permit de faire très bien élever son fils, qui acquit une brillante réputation de joueur de luth, sous le nom de Blanc-Rocher, elle s'habillait comme un Carême-prenant. On la voyait aussi courir les rues en costume d'amazone, avec le chaperon, l'épée et le pourpoint. Son accoutrement, sa laideur, ses manières et sa figure bien connue attroupaient le monde : « Passant par les rues d , lui fait dire l'auteur d'une plaquette contemporaine, les Essais de Mathurine, <( les enfants clabaudent après moi : « Aga, Mathurine la folle ! »
Vers la même époque aussi, c'est-à-dire en 1590, pendant le siège de Paris, une pauvre femme nommée Claudine épouse d'Antoine Piat, potier, très belle et dans la fleur de l'âge, « étant devenue folle de l'appréhension des temps et de la misère commune, couroit les rues de Paris, et cepen-
(1) Sur ces licences de Mathurine, on peut voir le Journal d'Héroard (9 juin 1604); le JoMrnaZ de l'Estoile (19 septembre 1596), etc. Quand le roi fut frappé par Châtel, il crut d'abord que c'était Mathurine, et s'écria : a Au diable la folle ! elle m'a blessé » ; ce qui semble indiquer que Mathurine poussait parfois les privautés envers Henri IV jusqu'aux coups inclusivement.
Fig. 50. — Seigni Joau et le rôtisseur du Petit-Châtelet. D'après le tableau de M. Comte, 1863.
dant chantoit des psaumes continuellement, faisoit les plus belles et ardentes prières à Dieu qu'il étoit possible ; ... toutefois, disoit une infinité de folies, crioit après les moines, les reprenant de leurs vices ; taxoit les idolâtreries et superstitions (dont elle étoit souvent battue et fouettée), disant qu'elle avait vu un grand homme au ciel, tenant un coutelas, qui lui avoit dit qu'elle allât dire à M"*® de Montpensier qu'elle ne se fardât plus et au légat qu'il fît la paix. ))
Quelques années après, en 1605 et 1606, Claudine était remplacée dans les rues de Paris par un € fol de Béarnois », qui allait haranguer le peuple dans tous les carrefours contre les huguenots. L'Estoile n'a pas manqué de recueillir aussi dans sa galerie la bizarre figure de ce prédicateur en plein vent, dont toutes les menaces de fouet et de prison (car on craignait qu'il n'excitât des soulèvements dans la foule) ne pouvaient contenir le zèle. Il continua longtemps à battre le pavé, mais le chroniqueur ne nous apprend pas ce qu'il devint ensuite (1).
Lesrues de Paris abondaient alors en originaux de tout genre. Maître Pierre Dupuis, <r archifol en robe longue, » ainsi que l'appelle Bruscambille dans ses Paradoxes, d perclus d'esprit, » dit Régnier qui a prononcé en courant, dans sa sixième satire, le nom de Pierre Dupuis comme celui d'un personnage assez connu pour que tous ses lecteurs saisissent l'allusion au vol, arpentait la ville du matin au soir, en jaquette grise, un de ses pieds chaussé d'un chapeau en guise
(1) "Le fol de Béarnois eut des successeurs. Lagniet a représenté l'un d'eux ^ qui devait être un perruquier, en inscrivant au-dessous de son passage le quatrain suivant :
Laissant ses peignes et outils, , Ce prédicateur lunatique Transporté d'un zèle bachique Prêche les grands et les petits.
de soulier. Nicolas Joubert, sieur d'Angouleveut, lequel se qualifiait prince des Sots et se montrait plus glorieux de ce titre que le roi du sien, était une personne illustre et considérable en son genre. Le jour du mardi gras, il faisait la joie de Paris en prenant la tête du défilé grotesque des Sots et des Enfants sans Souci, tant que cette promenade ne fut pas défendue, et en entrant par la grande porte du théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. Dans le procès qu'il soutint contre les comédiens qui voulaient lui contester ce privilège, il faut citer surtout le plaidoj^er prononcé un jour de mardi gras, ainsi qu'il convenait, par son avocat, maître Nicolas Peleus. 11 traita son client tout à fait sans façon, avouant qu'il c( étoit né et nourri au pays des grosses bêtes, que c'étoit une tête creuse, une coucourde éventée, vide de sens comme une cane, un cerveau démonté », le reste à l'avenant; mais il gagna son procès, et c'était le principal.
Angoulevent se croisait dans les rues de Paris avec un personnage qui se qualifiait V Archi-Sotj pour se mettre audessus de lui et lui disputer la principauté dont celui-ci était si jaloux. Un poète du temps a chanté la lutte entre le Prince des Sots et l'Archi-Sot, et il décrit ce dernier en vers dignes du snjet : .
Il a, premièrement, les sourcils retirés, Les yeux plus que les chats et les fous égarés, Le front noirement jaune, où la crasse s'écaille,... Le rire aussi plaisant comme est une grimace ^D'un petit marmiton que son maître menace, Le nez long et petit, par le bas raccourci, ... Ridé par tous endroits, comme les fruits de Tours Qu'on fait, pour conserver, cuire dedans les fours. Farineux et cendreux comme ces vieilles figues Dont tous les Provençaux se rendent si prodigues Sur le port de Marseille, ou cent fois plus vilain. Flétri, crasseux, ridé, que n'est un parchemin Qui, depuis trois cents ans, rôde les auditoires Des sédentaires cours et des an:)biilatoires...
Il porte assez souvent un bas d'étame gris, Un manteau de vinaigre...
Lorsqu'il a quelquefois son chapeau sur l'oreille, Il s'écoute marcher et se mire à merveille ; Il retourne la tête, et, de trois en trois pas. Pour regarder ses pieds, porte ses yeux en bas, Quand il a bien marché d'un côté de la rue, Regarde son chapeau et, de deux en deux tours, Le montre à ses amis du côté du velours ; Se panade à plaisir...
Une des pièces dirigées contre le Prince des Sots : la Surprise et fustigation d' Angoulevent, a: par l'archi-poète des Pois piles D (on voit que M. Gagne a eu des précurseurs) , est adressée « au comte de Permission d. Encore un nouvel original de la rue, et plus curieux peut-être que les précédents.
Bluet d'Arbères, lequel prenait le titre de comte de Permission, était un bizarre personnage qui avait été jadis au duc de Savoie, et qui, vêtu de boccadin incarnadin, la plume au chapeau, l'épée au flanc, le poignard à la ceinture, colportait, comme maître Guillaume , des baliverneries pour vivre. Sur les feuilles volantes ou les livrets d'une douzaine de pages, souvent illustrées de bois grossiers, qu'il débitait à tout passant, il y avait des sentences, des prières, composées, ou du moins signées par lui, en galimatias amphigourique et presque inintelligible. 11 n'avait pas publié moins de cent quatre-vingts de ces morceaux, précieusement numérotés dans l'ordre de leur impression. Quand il en eut un nombre respectable, il en forma un recueil, qu'il publia en l'an 1600, sous ce titre prolixe que je copie en entier, parce qu'il donne une idée du personnage, mieux que tout ce que l'on en pourrait dire :
Recueil de toutes les œuvres de Bernard Bluet d'Arbères, comte de Permission, chevalier des ligues des treize cantons
suisses, et ledit comte de Permission vous avertit qu'il ne sait ni lire, ni écrire, et ny a jamais appris, mais par l'inspiration de Dieu et la conduite des anges, et pour la bonté et miséricorde de Dieu; et le tout sera dédié à haut et puissant Henri de Boun^hon, roi de France, grand empereur Théodose, premier fils de l'Église^ monarque des Gaules, le premier du monde par la grâce, honte et miséricorde de Dieu; le premier jour de mai 1600.
Ces extravagances, devenues rarissimes, sont fort recherchées des amateurs, qui se les disputent au poids de l'or et dont le grand désespoir est de ne pouvoir les réunir toutes. Un recueil très incomplet est monté à 500 francs en 1816, à la vente de Mac-Carthy; à quel prix monterait-il maintenant?
Bluet d'Arbères ne se contentait pas de vendre ses productions sur le Pont-Neuf, il les distribuait aussi dans les maisons et en faisait des présents aux grands personnages dont il voulait provoquer les générosités : « En a été imprimé 2,000 et ont été tous donnés, » nous apprend-il lui-même en une note de son Premier livre d' Oraison; « il n'en reste que 12. » Il a pris soin de supputer fort minutieusement les profits de ce petit commerce, en dressant, dans l'un de ses livrets, la liste, fort récréative, des libéralités qu'il a reçues. En tête doit figurer le souverain, qui lui donnait 100 livres de gages, sans préjudice des cadeaux particuliers; mais on y trouve aussi Jacques Le Eoy et son don : « 2 écus et une rame de papier ; » M. de Créqui, « 4 écus 1/2 en cinq fois ; » M. de Beauvais-Nangis, « un bas de chausse de soie d ; M. de Cenamy, « une bouteille d'huile pour sa salade » ; un grand seigneur de la cour, pour une pistole fausse, etc. Tout compte fait, et en retranchant sans doute la fausse pistole, le comte de Permission, que sa folie n'empêchait pas de calculer exac-
temeut et même de tirer double mouture d'un même sac, finit, en récapitulant les dons de ses Mécènes, par trouver un total de 4,000 écus.
S'il faut en croire le Tombeau et Testament de feu Bernard de Bluet d'ArbèreSj le comte de Permission serait mort en 1606 : apprenant que la peste faisait de grands ravages, il résolut de désarmer la colère de Dieu par la prière et par un jeûne complet de neuf jours. Le soir du sixième jour, s'étant rendu au cimetière Saint-Etienne, il y tomba en faiblesse et y rendit Tâme. Ce trait final est touchant dans sa folie et prouve que le pauvre homme était capable de dévouement (1).
Sous Louis XIII et pendant les premières années du règne de Louis XIV, les rues de Pnris ne chômèrent pas plus de figures pittoresques que sous Henri IV. Le savant mathématicien Vaulesard, avec son chapeau graisseux, son pourpoint sans un bouton, <ï ses souliers éculés, » dit Naudé, (( ses chausses trouées, son linge noir comme la cheminée, sa barbe de côté, son nez ensanglanté, ses mains crasseuses, » croisait Maillet, le poète crotté, squelette vêtu de haillons, en contemplation devant les rôtisseries de la rue de la Huchette, avec sa mine austère, ses yeux hagards, ses cheveux en désordre, sa taille haute et convexe, ou le parasite Montmaur, passant à cheval et piquant des deux en voyant l'aiguille de l'horloge voisine marquer midi. Cyrano de Bergerac, son long uez au vent et sa grande rapière lui battant les jambes, donnait une poignée de main au capitaine d'Artagnan, et regardait en haussant les épaules le peuple des
(1) Le comte de Permission ne nous appartenait qu'en sa qualité de personnage courant les rues. Nombre d'érudits et de bibliographes se sont longuement occupés de lui. Pour les renseignements sur ses œuvres, il faut surtout lire Ch. Nodier {Bulletin du bibliophile, de nov. 1835); P. Lacroix (Ibid., 1858 et IS.'ig): O. Delepierre, Histoire littéraire des fous, 18G0, in-8° ; J.-C. Brunet, Manuel du libraire etc. <
Frondeurs s'attrouper eu tumulte autour de Broussel et du coadjuteur.
Neufgermain (fig. 51), le € poète hétéroclite de Monseigneur, frère unique de Sa Majesté », avec sa grande barbasse et son épée au côté, comme un gentilhomme qu'il était, rencontrait au Cours Dulot en domino noir à languettes, en soutanelle de même couleur et en bottes troussées, demandant l'aumône aux gentilshommes pour aller boire et se laissant donner des croquignoles à un sou pièce. Ces deux illustres confrères en Apollon se reconnaissaient au passage et s'arrêtaient l'un l'autre pour se réciter réciproquement : celui-ci, son dernier sonnet en bouts-rimés ; celui-là sa pièce à Godeau, dont chaque vers, suivant l'usage de l'auteur, se terminait par une syllabe du nom du destinataire. Le bonhomme Rangouze, portant d'un air affairé à quelque grand personnage un exemplaire de ses Lettres héroïques, composé de feuillets sans pagination, qu'il pouvait toujours arranger de telle sorte que le volume commençât par la lettre adressée au gentilhomme dont il visait la bourse et eût l'air d'avoir été fait spécialement pour lui, heurtait au passage le poète Sibus, maigre, chétif, vêtu d'habits râpés, rasant les murs, faisant de grands détours pour éviter les rues où «iemeuraient ses créanciers, et gagnant le Pont-Neuf pour y aller vendre aux Orphées de la Samaritaine ou chanter Ini-même incognito quelque méchant couplet de sa façon.
Et cependant, parmi les petits marchands ambulants qui parcouraient la ville du matin au soir, le peuple s'attachait en riant aux pas d'un crieur de noir à noircir, fagoté de la façon la plus pittoresque et annonçant sa marchandise, qui n'était guère pour lui qu'un prétexte, avec force quolibets, gausseries et chansons : « C'est Jean Robert, » se disaient les badauds l'un à l'antre. Jean Robert était devenu un personnage populaire, une célébrité de la rue. On lui
lai
prêtait des traits fictifs et des mots apocryphes, comme à Math urine, à maître Guillaume, à Brusquet ; comme un peu plus tard, dans une autre sphère sociale, au maréchal de Roquelaure. Les anecdotes facétieuses dont Jean Robert était le héros plus ou moins authentique ont laissé trace dans le Chevrœana et dans une rarissime estampe de Jacques La-
Fig. 51. -- Louis de Neuf germain, poète; d'après Brebiette.
gniet, dont l'œuvre est si précieux pour Tétude des mœurs familières et de la vie eu plein vent au dix-septième siècle. Bien plus, témoignage éclatant de sa popularité, Jean Robert, s'il fallait en croire un érudit historien de Paris, aurait donné, dès le règne de Louis XIV, son nom à une rue, qui ne l'a perdu qu'en 1851 ; mais uons avouons n'oser accueillir cette flatteuse hypothèse, et regarder comme beaucoup plus vrai-
semblable, avec M. Louis Lazare et autres, que cette rue ait été baptisée par un simple propriétaire.
Le marchand de cirage avait fini par devenir un type symbolique, et son nom était, pour ainsi dire, passé en proverbe, comme ceux de Guéridon, de Jacqueline, de la Martingale, de la Guimbarde, etc., à peu près à la même époque (1). Dans la collection Fontette, à la date de janvier 1649, au-dessous du portrait satirique du capitaine Picart, à la fois capitaine, lieutenant, sergent, caporal et anspessade dans les milices de la Fronde, représentant typique du bourgeois parisien, opposant et batailleur, qui figiu^e déjà eu 1623 dans les Estais tenus à la Guernouillière , sous le nom de Capitaine général des guerres de Paris, nous avons vu une estampe de Ganière, représentant Jean Robert enrôlé à la guerre de Paris. Jean Ilobert est évidemment ici comme le synonyme de Jacques Bonhomme, le symbole et la représentation du petit peuple parisien. Courbé, sale, piteux, vêtu de loques, il est lamentable à voir avec son long nez morveux, son grand feutre à plumet déchiqueté, et tout son attirail militaire, la flamberge dans laquelle il s'embarrasse les jambes, l'énorme mousquet sur ré{)aule et la fourche à la main, dont il se sert comme d'une canne (fig. 52).
Si nous voulions aborder maintenant la grouillante fourmilière des bohémiens, des gueux et mendiants, soldats plus ou moins authentiques revenus estropiés de la guerre, hôtes de la Cour des Miracles, qui chaque matin débordaient de leur repaire sur la grande ville comme un flot immonde, nous serions bien vite submergés. Lagniet a pourtraicturé tout au long, dans ses Vies des gueux, cette pouilleuse armée de cagous, marcandiers, millards, rifodés, galots, coquil-
(1) Sur ces personnifications burlesques de types populaires, on peut voir une longue note dans le deuxième volume de nos Contcmpoi'ains de Molière, p. 235-
lards, malingreiix, piètres, orphelins, convertis, sabouleux, hubins, polissons, drilles, narquois, francs-mitous et courtauts de bontanclie.
Qu'on nous permette seulement de rappeler en quelques
Fig. 52. — Jean Robert, marchand de noir à noircir. D'après Gérard Audran.
XVII» siècle.
lignes le gracieux souvenir de la Esmeralda du dix-septième siècle, de cette Liance ou Léance, dont Tallemant des Réaux nous a tracé le portrait et conté sommairement la vie : <L C'est une grande personne, » dit-il, c( qui n'est ni trop grasse, ni trop maigre, qui a le visage beau et l'esprit vif; elle danse admirablement. Si elle ne se barbouillait point.
elle serait claire-brune. Au reste, quoiqu'elle mène une vie libertine (vagabonde , sans règle), personne ne lui a jamais touché le bout du doigt. y> Elle portait un poignard à la ceinture, dont elle faillit un jour frapper Benserade pour un geste indiscret. M™® la Princesse et beaucoup de grands personnages s'intéressaient à Liance. On la fit peindre par Beaubruu, et Gombauld composa pour elle des vers. Le Chevrœana en parle avec plus d'enthousiasme encore que Tallemant des Réaux : « La première fois que la fameuse Léance, Egyptienne de Châtellerault ou de Chartres (Tallemant dit : de Fontenay-le-Comte) , fut vue à Paris, elle fit un bruit extraordinaire, parce qu'elle n'avait alors que seize ans, que les traits de son visage étaient réguliers, qu'elle avait les yeux brillants, les dents admirables, la taille grande et qu'elle dansait parfaitement bien. Les plus illustres familles de la robe l'envoyaient chercher, et toutes les dames lui donnaient la main pour apprendre d'elle leur bonne aventure. Les peintres eurent la curiosité de faire son portrait et de l'étaler, et tous nos poètes, sans en excepter les plus sérieux et les plus célèbres , firent pour elle des stances, des élégies ou des madrigaux. x> Chevreau lui-même en composa quatre; et il en cite un, qui débute naturellement par ce vers :
Beau chef-d'œuvre de la nature...
On lui faisait des ofî*res brillantes pour la retirer d'un ofenre de vie et d'une société où elle devait se trouver mal à l'aise: mais elle n'y voulut pas entendre : ce Sans ma danse, disait-elle, mon père, ma mère et mes frères mourraient de faim. » Enfin, ajoute Tallemant, « on la maria à un des mieux faits de la troupe. Ce faquin s'amusa avec quelques autres à voler par les grands chemins, et fut
amené prisonuier à l'Abbaye, au faubourg* Saint-Germain. Elle sollicita de toute sa fi^rce et de telle façon que le roi envoya quérir le bailli, qui lui fit voir les charges. Le roi dit à Liance et à ses compagnes : « Vos maris ont bien la mine d'être roués. i> Ils le furent, et la pauve Liance, depuis ce temps-là, a toujours porté le deuil et n'a point dansé. j>
Liance n'est pas, à proprement parler, une figure de la rue, et les dernières années du règne de Louis XIV étaient peu appropriées à ce genre de célébrités vagabondes et familières. Est-ce au règne de M'"* de Maintenon ou à celui de Philippe d'Orléans que se rapporte la citation suivante? Du Coudray, en parlant de la rue du Puits-l'Hermite, écrit dans ses Nouveaux Essais sur Paris : a C'est par corruption que le peuple l'appelle ainsi; on doit dire : Fuits de VHermite. Voici l'anecdote que nous tenons d'une personne respectable : cet hermite couroit les rues, couvert d'un sarrau de toile en hiver et de peau d'ours en été, ceint d'une grosse corde, une main armée d'un long fouet, et de l'autre portant un crucifix de bois. Dans cet équipage, suivi d'une foule de peuple qui commençoit à l'admirer, il déclamoit contre le débordement des mœurs, prèchoit la pénitence, annonçoit la fin du monde, et paroissoit toujours fort animé contre les chiens, qu'il frappoit impitoyablement de son long fouet dès qu'il en rencontroit quelques-uns. » Si du Coudray avait pris la précaution de nommer sa personne respectable , il eût donné plus d'authenticité à cette anecdote, qui paraît un peu sujette à caution, d'autant plus que, d'après d'autres historiens de Paris, le nom de la rue du Puits de l'Hermite viendrait d'un tanneur appelé Adam r Hermite.
C'est en 1783 que du Coudray écrivait cela, ce qui semble assigner comme date à cet ermite les premières années
du dix-huitième siècle , nouvelle iavraisemblance. On comprend la Claudine du temps de la Ligue; on ne comprend guère un ermite parisien se mêlant de provoquer des atiroupements sous la Eégence, ou même sous Louis XIV, avec un lieutenant de police tel que d'Argensou.
Nous pourrions trouver quelques figures de la rue plus authentiques au début du règne de Louis XY, et particulièrement, dans des genres bien opposés, parmi les Mississipiens et les convulsionnaires du cimetière Saint-Médard. Qu'il nous suffise de rappeler, sans y appuyer plus que de raison, les laquais Lruiguedoc et Maniquez Houx, qui, enrichis en un tour de main par la banque de Law, s'entendaient souvent appeler de leurs noms de valets par leurs amis de la veille, quand ils passaient en carrosses dorés dans leur luxe de parvenus ; ce savetier de la rue Quincampoix trônant dans son échoppe, où il gagnait plus de 200 livres par jour, rien qu'en tenant une table et une écritoire à la disposition des agioteurs ; surtout ce bossu avisé et goguenard qui se fit une fortune de 50,000 écus , en parcourant sans cesse les groupes, pour prêter sa bosse en guise de pupitre à tous ceux qui voulaient conclure un marché séance tenante.
(( En 1742 », écrit Mercier, « on vit à Paris un hardi mendiant qui, dit-on, avait du génie, de la force dans les idées et dans l'expression. 11 demandait publiquement l'aumône, en apostrophant ceux qui passoient, et faisant de vives sorties sur les différents états, dont il révéloit les ruses et les friponneries. Ce nouveau Diogène n'avoit ni tonneau ni lanterne. On appela son audace effronterie et ses reproches des insolences. Il s'avisa un jour d'entrer chez un fermier général avec son habillement déchiré et crasseux , et de s'assoir à sa table, disant qu'il venoit lui faire la leçon et reprendre une portion de ce qui lui avoit été enlevé. On ne
goûta point ses incartades, et... il fat arrêté et mis en prison. »
Un peu plus tard, le fameux cabaretier Ramponneau, qui tenait aux Porcherons la guinguette du Tambour royal, atteignit à la popularité la plus éclatante. Il abreuvait la populace de tous les faubourgs, au prix de trois sous et demi la pinte, et fut le vrai fondateur de la Conrtille. Son nom, plus connu mille fois de la multitude, dit Mercier, que celui de Voltaire ou de Bufîon , était passé en proverbe et, grâce à la foule qui envahissait, le dimanche surtout, l'enceinte sans cesse élargie de son cabaret, et que réjouissaient sa corpulence rubiconde, sa verve triviale et ses lazzi ; grâce aux grands seigneurs et aux grandes dames qui aimaient à venir s'y mêler incognito à la multitude ; aux estampes, aux caricatures, aux chansons, aux pamphlets qui multipliaient son image et répétaient le nom de son cabaret et le sien à tous les échos ; grâce aussi à la fantaisie qui lui prit un jour, mais dont il se repentit à temps, de vouloir monter sur la scène pour rivaliser avec Volange, le futur créateur des Janot, et avec Taconnet, le roi des savetiers de théâtre , — deux autres figures populaires de l'époque, — sa personne n'était guère moins connue que son cabaret (^g. 53).
La grande célébrité de Ramponneau date à peu près du milieu du siècle, et c'est aussi l'époque où la Muse limonadière et le perruquier maître André s'élevèrent également à la gloire. Au sortir de la guinguette du Tambour royal j il arriva maintes fois aux beaux esprits ou aux grands seigneurs, au duc de Peuthièvre ou à Pirou, à Grimm, à Favart, à Sedaine, comme au duc de Gesvres ou au maréchal de Richelieu, de compléter leur tournée en passant par la rue Croix-des-Petits-Champs , au comptoir du café Allemand, où trônait la belle M'^'' Bourette, qui tenait sa cour au milieu des demi-tasses , et qui correspondait en prose ou
en vers avec Voltaire et le roi de Prusse ; puis par la rue de la Vannerie, dans la boutique du perruquier André, Fauteur putatif du Tremblement de terre de Lisbonne, cette tragédie sérieusement burlesque, dont la publication Favait si bien illustré en 1757, que les têtes les plus aristocratiques tenaient à honneur d'être coiffées par lui et que les carrosses faisaient queue à sa porte, amenant sans cesse des flots de visiteurs empressés à venir entendre sou chef-d'œuvre et à lier connaissance avec le })oète.
Cependant, à peu près à la même époque , Fabbé Trente mille hommes pérorait dans les groupes de nouvellistes qui peuplaient le jardin du Luxembourg, entouré d'un cercle de bourgeois qui l'écoutaient, d'un air ébahi, développer infatigablement le plan de son invasion en Angleterre à la tête d'une armée de trente mille soldats , et le neveu de Rameau (fig. 54) promenait son humeur bizarre sous les galeries ou dans les cafés du Palais-Royal, tantôt hâve, triste, maigre et décharné, au point qu'on eût compté ses dents à travers ses joues ; tantôt frais, dodu, guilleret, comme s'il n'eût point quitté depuis une semaine la table d'un fermier général; aujourd'hui, (ï en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers d, marchant la tête basse et rasant les murs ; le lendemain, <!: poudré, chaussé, frisé, bien vêtu », le front haut et le jarret tendu; croqué au passage par Carmon telle, abordé par Mercier ou par Diderot , et leur développant avec de grands gestes et des éclats de voix, en se frappant la poitrine, en roulant les yeux, en se mordant la lèvre, en remuant la mâchoire d'un mouvement expressif, ses théories cyniques, qui réduisaient à la mastication les mobiles de toutes les actions humaines. Ce fantasque personnage disparut sous le ministère du comte de Saint-Florentin , qu'il avait im-
portuné de ses requêtes extravagantes et qui s'en débarrassa par nue lettre de cachet (1).
Eu 1769, Bougaiuville ramena en France un Taïtien nommé Aotourou, qui avait voulu le suivre, et qui devint
Fig. 54. — Le neveu de Rameau. D'après un portrait de 1821.
Tune des figures célèbres des rues de Paris, où Ton s'attroupait pour le voir passer. Taïti venait d'être découverte ; on racontait des merveilles de cette île, a: l'Eden du nouvel hémisphère, » comme a dit Esménard, de sa fécondité prodi-
(1) Voir le Neveu de Rameau, de Diderot, et le chapitre que Mercier lui a consacré dans son Tableau de Paris. Jean-François Rameau était né en 1716 et la musique n'était pas le seul art dont il se fût occupé : en 1746, il était élève du graveur Wille.
gieuse, de la beauté de son climat, de la sociabilité de ses habitants. Bref, l'imagination publique était surexcitée, et elle se saisit avidement de la proie qu'on lui offrait.
Aotourou avait trente ans. Il n'était pas beau, mais affectueux et doux. Il resta à Paris onze mois, pendant lesquels il ne manifesta aucun ennui, excitant une curiosité insatiable dans le peuple et parmi les filles de ces grandes dames qui se demandaient autrefois : « Comment peut-on être Persan? 3)
(( L'empressement pour le voir a été vif, » dit Bougainville lui-même dans son Voyage autour du monde; <l curiosité stérile qui n'a servi presque qu'à donner des idées fausses à des hommes persifleurs par état, qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n'approfondissent rien et qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d'après leurs préjugés î c( Comment î par exemple, me disaient quelques-uns, (( dans le pays de cet homme, on ne parle ni français, ni « anglais, ni espagnol? d D'autres prenaient et répandaient une fort mince idée du pauvre insulaire, sur ce que, après un séjour de deux ans avec des Français, il parlait à peine quelques mots de la langue. (Il paraît que jamais Aotourou ne put prononcer le nom de Bougainville autrement que Fotaveri.) « Ne voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, a des Italiens, des Anglais, des Allemands, auxquels un « séjour d'un an à Paris suffit pour apprendre le français? » J'aurais pu répondre peut-être que ces étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales, physiques, politiques, sociales, les mêmes que les nôtres et toutes exprimées dans leur langue comme elles le sont dans la langue française.
c( Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre langue, tous les jours il sortait Feul, parcourait la ville, et jamais il ne s'est égaré. Souvent il faisait
des emplettes, et presque jamais il n'a payé les choses au delà de leur valeur. Le seul de nos spectacles qui lui plût était rOpéra, car il aimait passionnément la danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement attaché à M"^° la duchesse de Choiseul, qui l'a combléde bienfaits, et surtout de marques d'amitié et d'intérêt auxquelles il était infiniment plus sensible qu'aux présents. »
Un jour, Aotonrou, en parcourant le Jardin des Plantes, reconnut un arbre de son pays :
Soudain, avec des cris perçants, Il s'élance, il l'embrasse, il le baigne de larmes. Le couvre de baisers...
a dit Delille en chantant, dans son poème des Jardins, cet épisode du séjour de VIndien à Paris, et il ajoute en note : « J'aurais voulu mettre dans mes vers toute la sensibilité qui respire dans le peu de mots qu'il prononçait en embrassant l'arbre qu'il reconnut et qui lui rappelait sa patrie : « C'est O'Taïti, disait-il 3), et en regardant les autres arbres : « Ce n'est pas O'Taïti. » Ce trait, célébré en prose et en vers, accrut encore sa popularité. Au mois de mars 1770, Aotonrou quitta Paris pour aller revoir les cocotiers de sa terre natale, sur un navire armé aux frais de Bougainville et qui emportait une cargaison de bestiaux, de graines et d'outils, dus à la munificence de M°^® la duchesse de Choiseul.
Quelques années plus tard, Balthazar, ou le petit prince Noir, qui passait pour le fils aîné du roi de Timor et de
Solor, attirait l'attention de tous les Parisiens : « On le rencontrait souvent, avant la Révolution, dans le jardin des Tuileries, y> dit Gouriet dans ses Personnages célèbres d.s ?^ues de Paris. c( Il était de très petite taille : il n'avait pas quatre pieds de haut ; mais son regard était fier, son costume décent et digne encore de sa naissance; habit noir, épée au côté, chapeau à plumes, souliers à talons rouges. Dès le commencement de nos troubles politiques, il tomba dans une extrême misère, et on le vit alors mendier à l'une des portes du Louvre, d Du moins, il eut le bon esprit de ne pas jouer dans la Révolution un rôle pareil à celui du petit nègre de M™® du Barry, l'affreux Zamore : le respect de son origine royale garda toujours le pauvre Balthazar d'une pareille chute. Par quelle série d'aventures avait-il été conduit en France? On l'ignore, car nous ne pouvons prendre au sérieux l'histoire fantastique que raconte Gouriet, en prétendant la tenir de Balthazar lui-même, mais sur un ton qui indique assez qu'il s'agit d'un pur roman.
Ce n'était pas la première fois, et ce ne fut point la dernière, que des étrangers passèrent de la sorte au rang de physionomies populaires dans les rues de Paris. Peut-être est-ce ici le lieu d'esquisser ce coin de notre sujet, en groupant les plus fameuses de ces figures exotiques.
Aucun de ces personnages n'a fait autant de bruit que le roi d'Ethiopie, Zaga-Christ (fig. 55), qui arriva à Paris sous Louis XIII en 1634, et mourut en 1640, d'une pleurésie, à l'âge de vingt-huit ans, au château de Rueil, où il faisait sa cour au cardinal de Richelieu. Zaga-Christ, venu d'abord à Rome, où il avait été traité pendant deux ans avec les plus ^•rands honneurs par le pape, puis à Paris, sur les exhortations du duc de Créqui, notre ambassadeur près du saintjDère, a beaucoup occupé les contemporains. Pour expliquer comment il se trouvait si loin du royaume paternel et par
TYPES Eï PERSONNAGES CELEBRES.
quelle série d'aventures il avait été conduit à passer en Europe, séparé de tous les siens et en compagnie de deux religieux récollets du couvent de Nazareth, où il s'était converti au catholicisme, il racontait une histoire très compliquée, que nous n'aurons garde de reproduire, car elle nous entraînerait bien en dehors de notre cadre. Il ne poussait pas toutefois l'ambition jusqu'à demander qu'on le rétablît sur le
iiniHiiHiiiiiiiiiiHiiiiiniiiuiiiuiiiiiiiiiuiiiii
lllllllllllllllllllllllllllllllllUIIIUIIIIIIUUIIIIIt
Fig 55. — Zaga-Christ, d'après une gravure aes Imposteurs insignes, par J.-B. de Rocoles.
Amsterdam, 1683.
trône de ses pères, et se bornait à solliciter un entretien digne de sa naissance. Sans avoir jamais été traité en imposteur et ayant même trouvé d'assez nombreux partisans, Zaga-Christ ne parvint pas, toutefois, à persuader le cardinal ni la cour de la vérité de ses récits, et il resta toujours dans une position équivoque, parfaitement définie par l'épitaphe qu'on fit circuler à sa mort :
Ci-gît du roi d'Ethiopie L'original... ou la copie.
^^ Le fut-il? ne le fut-il pas?
La mort a fini les débats.
En ce temps-là, comme de nos jours, c'est de l'Orient surtout que venaient les imposteurs : ils avaient beau jeu à mentir, grâce à la distance et à la difficulté des communications.
D'est de là qu'on vit venir presque coup sur coup le faux bassa ou pacha Cigale, qui osa publier sa prétendue biographie, en la dédiant au roi, sous ce titre : Histoire de Mahomet-Bey^ ou de Jean-Michel Cigale, prince du sang ottomanj bassa et plénipotentiaire souverain de Jérusalem, du royaume de Cypre, de Trébizonde, etc., et dont J.-B. de Rocoles nous dit : ce Je l'ai vu à Paris allant à cheval à la polonaise avec un sabre, dont le fourreau me paraissait fort riche, toutefois sans suite, se targuant et ayant la mine fort fière. »
Citons aussi le faux khan Sei-Faga, ancien scribe de la douane, comme on le découvrit par la suite, qui prétendait avoir été l'un des premiers de la cour de Perse, gouverneur de Candahar et de Bagdad, et qui, malgré ce que son histoire avait de suspect à ])remière vue, n'en fut pas moins accueilli avec une extrême faveur par les plus grands personnages. « J'ai rendu visite à cet homme à Paris, l'an 1657, » dit Rocoles, dans l'ouvrage déjà cité. « Il logeoit dans la place Dauphine, et Claude Quillet, interprète du roi en langue turquesque, m'introduisit auprès de lui et me servit de trucheman. C'étoit un homme d'environ quarante ans, de très bonne mine, qui avoit deux ou trois valets ou estafiers vêtus à la persienne autour de lui. Il étoit assis à terre sur un tapis de Turquie. »
On sait que l'ambassade siamoise, qui fut reçue avec tant de splendeur à Versailles en 1684, et qui excita si vivement la curiosité des Parisiens autant que celle de la cour, fut suspectée aussi d'être composée de faux Siamois et de pseudo-ambassadeurs, comme, dans les dernières an-
OJ
nées du règne de Louis XIV, celle de Méhémefc Rizabeg envoyé persan, dont l'orgueil oriental, les caprices et les façons excentriques poussèrent à bout la patience de M. de Breteuil, introducteur des ambassadeurs. Le peuple s'était porté en foule pour le voir à Charenton, où il s'était arrêté jusqu'à ce qu'on eût réglé comme il l'entendait les conditions de son entrée.
Mais, dit Gouriet, « l'air de la capitale eut la vertu de le rendre presque aimable. Il affectait de se montrer en public, faisait des promenades sur l'eau, ou parcourait les rues précédé de son étendard, escorté de ses fusiliers et suivi de quatre chevaux harnachés à la persane. La manière dont il prenait ses repas excitait surtout la curiosité publique. Une nappe de brocart d'or était étendue à terre sur son tapis ; il se faisait servir du riz, en prenait avec les doigts et, le pétrissant dans ses mains, en formait plusieurs boulettes, qu'il lançait ensuite l'une après l'autre dans sa bouche. Tout le monde courait à ce spectacle, disent les mémoires du temps, et les dames, non contentes d'être allées à Charenton avec des hommes de la première qualité, venaient chez lui en si grand nombre qu'il avait souvent plus de quarante femmes dans sa chambre, et autant qui attendaient pour entrer. Il ne pouvait s'accoutumer à la familiarité des deux sexes en France : il ne permettait pas qu'ils se trouvassent ensemble. Il avait réglé que les femmes viendraient le soir et les hommes le matin; il les recevait avec politesse, mais sans se lever, fumant continuellement et faisant donner du café, du sorbet et du thé à qui en voulait prendre. Il avait une musique, et la complaisance des dames pour lui fut telle, qu'elles se portèrent à danser seules sans la compagnie des hommes. »
On prétendit que cette ambassade n'était qu'une comédie et Rizabeg un jésuite portugais. Quoi qu'il en soit, Paris
avait vn, sons le règne de Louis XIV comme sons celui de son prédécesseur, nombre d'ambassadeurs d'une incontestable authenticité, envoyés par les pays les plus lointains et les moins connus, les uns du Nord, les autres de l'Orient, et qui n'avaient pas excité moins de curiosité que jadis les envoyés d'Aroun-al-Eascbid à Charlemagne. Sans nous arrêter à tous ceux qui attroupèrent les badauds parisiens autour d'eux, nous allons du moins rappeler rapidement quelques-uns des principaux, en ne remontant pas plus liant que le dix-septième siècle.
Citons en première ligne les ambassadeurs polonais, qui vinrent, en 1645, chercher Marie de Gonzague, et qui déployèrent à Paris, dans leur cortège et dans la cérémonie du mariage par procuration, une magnificence à demi barbare. Malgré un commencement de relations et le règne éphémère du duc d'Anjou en Pologne, ces peuples septentrionaux étaient pour nos pères ce que pourraient être aujourd'hui pour nous les Peaux- Rouges ou les Esquimaux. « Si nos ancêtres revenaient au monde, d dit le P. Bouhours dans le troisième Entretien (TAriste et d'Eugène, a ils seraient plus étrangers en France que ne le sont les Polonais et les Moscovites. »
Les ambassades russes de 1654, de 1668, de 1687, obtinrent le même genre de succès que l'ambassade polonaise de 1645. On se ruait sur les pas des envoyés dès qu'ils mettaient le pied dans la rue. On les assiégeait jusque dans leur hôtel. On se pressait à leurs repas, et la foule, contenue à grand'peine par le balustre qui protégeait la table, ne se lassait point d'admirer avec une sorte d'effroi le formidable appétit dont les représentants du tsar, qu'ils prenaient presque pour des anthropophages, faisaient preuve en dévorant les oisons, les canards, les cochons de lait qui étaient leurs mets favoris.
TYPES Eï PERSONNAGES CÉLÈBRES.
C'est à peine si l'ambassade siamoise elle-même et l'ambassade de l'empereur du Maroc en 1699 produisirent autant d'effet sur l'imagination des Parisiens. Nous ne nous arrêterons pas à celle du roi d'Arda (Guinée) en 1670. L'envoyé marocain Abdallali-ben-Aïscha, amiral de Salé, avait débarqué à Brest le 12 janvier 1699, avec une suite de dixhuit personnes. On tenait élevé derri^.re lui un haut pavillon
Pig. 56. — Matheo Lopez, ambassadeur du Maroc. D'après la gr/xvure de Larmessin.
de toile blanche, et il s'avançait entre quatre de ses officiers, dont deux portaient sur leurs épaules des sabres dans leurs fourreaux, et deux autres, de très grands fusils également enveloppés de maroquin rouge. Quand on vint le chercher à Paris pour l'emmener, le 16 février suivant, à Versailles dans les carrosses de la cour, quatorze de ses valets marchaient à cheval par devant. Abdallah offrit au roi des présents, qui étaient portés par sept esclaves. Pendant son séjour d'un mois à Paris, on lui fit visiter la ville en détail, au milieu d'une grande afïlaence de populaire. C'était uu
homme d'esprit, dont les bons mots et les réponses couraient toutes les bouches. Conduit à l'Arsenal, il remarqua la disproportion qu'il y avait entre le fusil français et le fusil marocain, et s'écria que les Français avaient des mousquets bien courts, mais qu'en revanche ils avaient les bras bien longs. On juge si cette observation fut goûtée (fig. 56).
L'impression produite par toutes ces ambassades exotiques pendant le dix-septième siècle a laissé trace dans la littérature théâtrale de l'époque; en effet, l'un des moyens de comique les plus fréquemment employés, c'est le travestissement d'un valet ou d'un homme du peuple en quelque prétendu grand personnage étranger, en quelque envoyé d'un pays lointain, comme dans le Don Japhet d'Arménie^ de Scarron ; le Mort vivant, de Boursault ; V Étourdi et le Bourgeois gentilhomme, de Molière. Il suffit aussi de citer les titres de l'Ambassade d'Afrique, par du Perche; des Faux Moscovites, de Raymond Poisson ; du Feint Polonais^ de Hauteroche ; du Mariage de la reine de Monomotapa, par Belisle, etc., pour rappeler des pièces directement inspirées par les mêmes événements.
Le succès des ambassades moscovites se renouvela sur une plus grande échelle encore, en 1717, lors du voyage en France du czar Pierre le Grand, qui étonna les Parisiens par la familiarité de ses manières, mêlées à un air de majesté qui allait parfois jusqu'à la hauteur, son activité et l'extrême liberté de ses allures, enfin je ne sais quel composé de grandeur naturelle avec une rudesse qui sentait son barbare. On ne se lassait point de le voir passer en carrosse de louage, quelquefois en simple fiacre, ou dans la voiture de gens qui le venaient voir et qu'il empruntait sans façon, courant à l'Observatoire, au Louvre, aux Gobelins, au Jardin du Roi, aux Invalides, où il buvait à la santé des vieux braves en leur frappant sur l'épaule et en
les appelant « camarades )). On répétait ses saillies et ses boutades, on s'extasiait sur ce que sa suite et lui mangeaient à leur repas, sur ce qu'ils buvaient de bière, de vin, de liqueurs et d'eau-de-vie, et l'on remarquait qu'ils avaient gardé en ce point les traditions de leurs prédécesseurs.
Le dix-huitième siècle, d'ailleurs, fut l'âge d'or de ces visites de souverains philosophes qui venaient apporter à la ville de Voltaire et de V Encyclopédie, la veille même de la Révolution, le tribut de leurs hommages souverains.
Le règne de Louis XVI en vit trois presque coup sur coup.
Le premier fut Joseph II, le frère de Marie-Antoinette, qui se faisait appeler a: le comte de Falkenstein ». Il refusa l'hospitalité royale que lui offrait sa sœur, et voulut loger à l'auberge (dans la maison qui fait l'angle des rues de Vaugirard et de Tournon), où l'on assure qu'il poussait la philosophie jusqu'à faire sa cuisine lui-même. Il aimait à sortir à pied, sans suite, et à se mêler aux groupes des personnes qui l'attendaient, en s'entretenant familièrement avec elles. Il allait s'asseoir au café de la Régence, se faisait servir comme un simple particulier, causnit avec la dame de comptoir et partait en lui laissant un double louis. Il voulut tout voir : « Partout où l'empereur paraît, d écrivait l'ambassadeur d'Autriche, le comte de Mercy, à l'impératrice Marie-Thérèse, ce il est accueilli par les démonstrations les plus vives; son hôtel est toujours entouré d'une foule de peuple... Il y a toujours une grande afïluence sur ses pas. Sa Majesté a souvent marqué d'être impatientée des démonstrations du public à son égard. » Les gazettes recueillaient avidement ses mots et les moindres particularités de son séjour; le chevalier du Coudray en a composé tout un livre : les Anecdotes de l'illustre voyageur, où l'on peut voir à quel point le comte de Falkenstein avait été populaire pendant son séjour à Paris.
Le deuxième voyageur royal fut le comte du Nord, Paul de Eussie, depuis Paul P', qui vint en 1782, et dont on parvint à dérider quelquefois, en lui prodiguant les plaisirs de la ville et de la cour, la gravité sibérienne. Le prince de Condé lui donna surtout à Chantilly une fête allégorique d'une grande richesse, à laquelle accoururent les spectateurs par centaines de mille. Les poissardes s'y étaient rendues, dans l'espoir de lui adresser une harangue de leur façon, mais elles en furent pour leur peine : le prince Paul, qui n'était pas aimable tous les jours, refusa de les recevoir, et elles s'en allèrent irritées, en échangeant sur son compte les propos les plus libres : « Eh! dis donc, Marie-Jeanne, il paraît que ce monsieur-là ne connaît pas le mérite d'une politesse. — Non, c'est pour ça que sa chienne de mère (Catherine II) l'a envoyé ici pour qu'on l'y apprenne. — Ah ben! il a encore besoin d'aller à l'école. ]i) Ces remarques, rapportées à Son Altesse moscovite, sans doute avec tous les adoucissements voulus, la divertirent fort, comme elle avait déjà trouvé plaisant d'entendre le peuple s'écrier sur son passage : « Ah! qu'il est laid! Mais, sacredi, il a une jolie femme ! ^
Néanmoins, le grand-duc laissa quelques souvenirs plus gracieux de son passage, et on raconte qu'un jour il vint incognito j comme avait fait Joseph II, au fameux café de la Régence, qui était alors une des curiosités de Paris et le quartier général des joueurs d'échecs. Il se mêla à la galerie, suivit quelque temps une partie engagée entre deux des plus forts champions, paria un louis pour l'un d'eux et gagna. A peine ouvrait-il la porte pour sortir, qu'une exclamation admirative du garçon, à qui il avait mis en passant le gain de son pari dans la main, le faisait reconnaître.
Le troisième de ces voyageurs royaux fut, en juin 1784,
le souverain de laSuède, Gustave 111, sous le nom de comte de Haga. Ce n'était pas son premier voyage à Paris, qu'il avait vu avant de monter sur le trône. Le comte de Hao;a poussa la curiosité plus loin encore que Joseph 11 et recueillit d'aussi éclatants témoignages de la faveur jmblique. 11 se montrait chaque soir à quelque théâtre, particulièrement à l'Opéra et à la Comédie-Française, où le parterre et les loges faisaient recommencer la pièce pour lui et accueillaient avec des applaudissements enthousiastes tout passage qui pouvait donner lieu à une application flatteuse. On le voyait au Parlement, au Palais, à l'Académie, à une ascension de Pilâtre du Eosier, autour du baquet magnétique de Mesmer, partout où l'appelait le programme imposé par la mode. Il flânait, comme un bon bourgeois, sur les boulevards, au Palais-Eoyal, dans les promenades, et, après un séjour de six semaines, partait aussi enchanté de Paris, qu'il laissait les Parisiens enchantés de lui.
Mais, de tous ces étrangers de distinction qui ne firent que traverser Paris, celui peut-être qui l'emporta sur tous les autres par sa popularité éphémère, ce fut l'ambassadeur turc EfFeid-Ali-EfFendi, sous le Directoire, en 1797.
Au milieu d'une société qui se reprenait au plaisir avec une ardeur affolée, la venue de ce personnage aux habitudes sultanesques j qui se prodiguait avec une sorte de bonhomie orientale dans tous les lieux de plaisir, distribuant aux femmes des sourires et des pastilles du sérail, admirant M^'° Lange au bal de l'Odéon, causant à l'Elysée avec M°^® Tallien, se montrant dans tous les jardins publics, produisit une véritable émeute de curiosité. Les entrepreneurs de divertissements se disputaient sa présence. A la salle Feydeau, on organisait pour lui un concert, où tous les soli étaient chantés par des femmes, et la foule assiégait les bureaux de location. Au jardin d'idalie, il fallait le protéger
par un cercle de dix fusiliers contre l'empressement furieux du public. A Tivoli, on le suppliait de mettre lai-même le •feu, dans une fête donnée en son honneur, à un pavillon qui devait s'éclairer de lumières en deux secondes. Il était au premier rang dans toutes les ascensions aérostatiques et les feux d'artifice. Les petits ballons en baudruche, la folie dn temps, reproduisaient ses traits et son costume , et la foule ne pouvait se rassasier de voir un ambassadeur tare s'envoler dans les airs.
Nous avons trouvé aux Archives nationales une preuve singulière de la curiosité dont il était l'objet et de l'émulation de dépenses et de fêtes excitée dans les jardins publics par sa présence. Le 15 thermidor an V (2 août 1797), les commissaires du jardin de l'Elysée écrivent au citoyen François (de Neufchâteau) au ministère de l'Intérieur, en lui exposant les grandes dépenses qu'ils se proposent de faire pour offrir dans leurs jardins à l'ambassadeur ottoman une fête digne, de lui, et, pour se couvrir de leurs frais, lui proposent de souscrire pour mille billets à 6 livres, qui seraient distribués par moitié aax membres du gouvernement et par moitié « aux plus belles femmes de Paris, dont les grâces et la parare enchanteraient plus les regards du disciple de Mahomet que les brillantes décorations de l'Elysée ».
Les journaux entraient sur son compte dans les détails les plus indiscrets. Pais l'engouement public tomba comme un feu de paille, et le jour où il quitta Paris, qui s'était passionné pour lui, personne ne s'aperçut de son départ.
De nos jours, nous avons vu se renouveler des scènes analogues à celles que nous venons de décrire, avec les ambassadeurs siamois da second Empire et le défilé des souverains attirés par l'Exposition universelle de 1867, puis avec le chah de Perse, Nasser-ed-Din (juillet 1873) et le sultan de Zanzibar sous la troisième République. Mais tout
cela est eDcore trop près de nous pour qu'il soit opportun de s'y arrêter. Il est temps, d'ailleurs, de fermer cette longue parenthèse, qui nous a fait rompre l'ordre chronologique saus pourtant nous entraîner en dehors de notre sujet, et qui n'est certainement pas un hors-d'œavre, quoiqu'elle soit peutêtre une digression.
Que d'autres figures populaires dans ce Paris fourmillant du dix-huitième siècle, aux approches de la Révolution!
C'était le racoleur Tricot, qui passait sur le Pont-Neuf, la moustache en accroche-cœur et le chapeau sur Toreille. C'était Vaboyeur, en vogue, Luxembourg, qui, à la sortie des théâtres et de tous les lieux publics, appelait de sa voix de stentor, à la grande admiration des badauds, les gens de M. le comte ou de M"^' la duchesse ; Luxembourg, que tutoyaient, en le désignant par son nom, les personnes de qualité.
C'était l'intarissable littérateur Rétif de la Bretonne (fig. 57), noctambule acharné, coiffé de son chapeau à larges bords, enveloppé dans son ample et lourd manteau, courant les ruelles d'un pas infatigable et s'arrêtant au coin des bornes, les pieds dans le ruisseau, pour y prendre quelquefois une note à la lueur de la lanterne voisine.
C'était Dorvigny, le créateur des Janot, l'auteur de plus de 400 pièces, qui, secondé par le bouffon Volange, avait fait courir tout Paris au théâtre des Variétés amusantes; Dorvigny, qui reproduisait d'une façon frappante dans les traits de sa physionomie le type de Louis XV, dont on le croyait le fils, mais que, malgré de très fructueux succèsf,
126 LES ClUS DE PARIS.
rinsouciaoce et l'Iucouduite avaient fait tomber an dernier degré de la misère.
Comme avant lui Saint-Amaut, d'Assoucy et tant d'autres, Dorviguy fut, à une époque ou le mot n'était pas encore inventé, l'un des représentants les plus accomplis de la bohème littéraire. Il trafiquait de chacune de ses pièces pour une somme infime, qu'il allait boire au cabaret. Paul de Kock, qui tout jeune encore rencontra ce peu respectable vieillard dans l'automne de 1811, a décrit dans ses Mémoires, avec sa verve plus joviale que fine, l'air minable, la voix rauque, le nez rouge, les cheveux d'un blanc sale et la figure usée de ce pauvre diable, dont l'œil seul avait conservé une expression vivante et spirituelle. Au sortir de la Révolution, on avait vu le vieux d'Arnaud-Baculard, qui avait eu ses grands jours, alors qu'il écrivait le Cointe de Comminges et les Épreuves du sentiment, qu'il fondait un nouveau genre littéraire, le sombre, courir les cafés pour emprunter un petit écu et mettre en fuite les gens de lettres, du plus loin qu'ils apercevaient son habit râpé et sa physionomie grimaçante. Avec la même impudeur naïve, Dorvigny allait de cabaret en cabaret et de tonnelle en tonnelle, pourchassé par les garçons, s'accrochant à toutes ses connaissances et, le verbe haut, l'accent emphatique, avec des gestes d'acteur, quêtant quelques sous ou un verre de vin. Deux ou trois mois après, on le trouvait mort dans son galetas. Il avait profité d'une souscription en sa faveur, provoquée, parmi les comédiens, par l'initiative de Brunet, pour s'enivrer une dernière fois tout son soûl : digne fin d'une telle vie!
Traversons en courant la fournaise de la Révolution. Non que les figures de la rue manquent alors : au contraire, elles se multiplient à l'infini. Pas une place publique, pas un carrefour, pas une borne qui n'ait son tribun; la Révolution, c'est le triomphe de la rue. Depuis les motionnaires du jar-
din du Palais-Royal, Camille Desmoulins et le marquis de Saint-Hurnge ; depuis le chansonnier Déduit et Gonchon, l'o-
Fig. 57. — Portrait de Restif de la Bretonne, en tête de ses Nuits de Paris. 1788.
rateur du faubourg Saint-Antoine, jusqu'aux hommes d'actioD, les généraux San terre et Henriot, le Polonais Lazowski, Fournier l'Américain, le patriote Palloy, sans oublier Thé-
roigne de Méricourt, l'amazone de toutes les grandes journées révolutionnaires, la galerie serait longue à parcourir: mais le terrain brâle, et nous avons hâte de passer à des personnages plus iuofFensifs.
Les bouquetières du Palais-Royal, comme celles du Pont- Neuf, formaient une corporation importante et célèbre qui avait suivi le mouvement, ainsi qu'il convenait aux habitués d'un lieu qui devint, dès la première heure, le foyer brûlant de la Révolution; elles s'appliquaient à étaler leur patriotisme en envoyant des couronnes gigantesques pour les funérailles de Mirabeau et pour l'apothéose de Voltaire, et plus tard même on les soupçonna de se faire les espionnes de la Terreur.
Les bouquetières avaient déjà fourni à l'histoire des rues de Paris quelques figures plus ou moins célèbres, parmi lesquelles il suffira de rappeler la belle Babet (fig. 58), grande personne très bien faite, qui vendait des fleurs à la porte de la Comédie-Française ; son règne, commencé à la fin du dixseptième siècle, se prolongea assez dans le dix-huitième, quoique l'âge eût bien flétri les charmes de la marchande de fleurs, pour que Voltaire fut universellement compris quand il appelait Bernis, à cause du bariolage de son style, Babet la bouquetière. Une autre, connue simplement sous le nom de Marie, devint alors l'héroïne d'une histoire qui ressemble à une idylle de Florian.
Marie la bouquetière était en plein exercice au moment de la prise de la Bastille. Elle devait sa profession et sa petite fortune à la duchesse d'Orléans, la femme de celui qui allait devenir Philippe-Egalité.
^ Un jour, la princesse avait remarqué la petite-fille qui jouait dans le jardin du Palais-Royal. Charmée de sa gentillesse, elle l'interrogea : l'enfant lui apprit qu'elle était née d'un cordonnier, et que le rêve de son ambition était
(le vendre des fleurs. Le lendemain^ une dame d'honneur venait chercher la petite Marie, lui choisissait un éventaire parmi les plus coquets, le garnissait des plus belles roses, et y ajoutait une bourse bien ronde aux armes de la duchesse. Marie se mit à l'œuvre, et fit du Palais-Royal le centre de son petit commerce. Il allait à merveille quand la Hévo-
Fig. 58. — Babet, la bouquetière. D'a;prês un éventail peint en 1727.
lution se jeta à la traverse. Philippe-Égalité monta sur l'échafaud. La duchesse avait été arrêtée un mois auparavant et enfermée dans la prison du Luxembourg. Marie Tapprend ; elle accourt aussitôt, parvient à pénétrer auprès de sa bienfaitrice, à qui elle prodigue, au péril de sa vie, ses consolations et ses larmes. Bientôt après, la duchesse, malade, était transférée dans la maison de santé du docteur Belhomme. Chaque matin, Marie prenait, avec son plus beau bouquet, le chemin de la rue de Charonne, et la prisonnière en s'é-
veillaut voyait daus sa chambre ce naïf et touchant témoignage d'une reconnaissance qui n'eut jamais un moment d'oubli.
Lorsque ]a princesse, ruinée, sortit de prison, le 12 septembre 1797, avant de passer en Espagne, Marie ne l'oublia pas davantage. L'époque sensible du Directoire fit une popularité à la petite bouquetière, dont un journal avait raconté l'histoire, et bien des fois les incroyables et les merveilleuses s'attroupèrent autour d'elle dans le jardin du Palais-Royal et dévahsèrent son éventaire en le couvrant d'assignats.
De la petite Marie, les incroyables n'avaient qu'un pas à faire pour aller tourmenter le conventionnel Louvet, qui s'était fait libraire dans la galerie de Bois (plus tard galerie d'Orléans), et contempler au comptoir la virile Lodoïska, sa femme. On allait voir aussi, en 1806, le prétendu cocher de Robespierre, jouant le rôle du sauvage dans le café de ce nom, à l'extrémité du Palais-Royal, en frappant de toutes ses forces sur trois ou quatre timbales, avec d'effroyables grimaces, des sauts et des contorsions, destinés à donner la chaif de poule aux bons bourgeois attablés devant une bouteille de bière (1). Quelquefois on poussait jusqu'au faubourg Saiut-Antoine , pour y contempler le général Santerre, rendu à la vie privée, et trônant dans sa brasserie.
L'ombrageuse police impériale n'eût point toléré sans doute, dans les rues de Paris, de personnage excentrique et sortant de l'alignement. Aussi la Belle Limonadière, M™^ Romain, est-elle à peu près la seule figure que nous puissions alors faire, plus ou moins directement, rentrer dans notre cadre.
Elle avait débuté sous l'Empire au café du Bosquet, dont
(1) Lettres sur Paris, 1809. C'est en 1806 que le voyageur a vu le sauvage : « On prétend, dit-il, que c'est l'ancien cocher de Robespierre. » Mais Robespierre avait-il un cocher ?
ses charmes firent la fortune; la foule y affluait tellement, que la circulation en était parfois interrompue dans la rue Saint-HoDoré, et qu'il fallait des gardes })our régler les entrées et les sorties. La grande célébrité de M'"® Eoiuain ne date néanmoins que de la Restauration et de son établissement au café des Mille Colonnes, transformé par son mari en une salle féerique , d'un luxe de décoration alors sans
Fig. 69. — La Belle Limonadière. D'après la gravure du journal U Bon genre,
année 1816.
égal, avec un comptoir magnifique, où M™° Romain siégeait dans un véritable trône. Une gravure coloriée de 1816, publiée dans la collection dite le Bon Genre^ représente la Belle Limonadière debout' entre son trône et le comptoir, qui supporte, outre son encrier aux deux branches recourbées, une corbeille de fleurs et un arbuste dans un vase de forme antique. Sa coifi'ure est très haute et singulièrement disgracieuse, en forme de casque; sa robe, décolletée, laisse voir avec une certaine indiscrétion ses formes opulentes. On aurait peine à reconnaître dans cette personne replète la
Belle Limonadière. Un garçon en habit à lourd collet, à cravate blanche, en culotte de nankin, soutenant de la main gauche un plateau, avec sa serviette, lui parle respectueusement, et des consommateurs assis aux tables voisines contemplent la merveille pour leur argent (fig. Ô9). L'explication de la gravure nous apprend que le siège de la Belle Limonadière avait été bien réellement uq trône dans un palais d'Italie.
Toutes les chroniques du temps célébrèrent à l'envi les charmes de cette Hébé. Sa beauté devint, dit-on, absolument irréprochable, lorsqu'on fut parvenu à effacer la seule tache qui la déparât, en remplaçant l'une de ses dents, qui était de forme irrégulière et dépassait la lèvre supérieure chaque fois qu'elle souriait, par une dent vivante arrachée à la bouche d'un garçon dévoué, et transplantée, séance tenante, dans sa propre mâchoire! Mais la vogue du café des Mille Colonnes, émoussée par l'habitude et le haut prix des consommations, ne tarda pas à se ralentir beaucoup. Eu 1824, Romain, un manchot dont la laideur égalait presque la beauté de sa femme, mourait des suites d'une chute de cheval, et, deux ans après, la Belle Limonadière entrait au couvent.
On vit paraître, sous la Restauration, le personnage demeuré le plus fameux de cette galerie populaire : Chodruc- Duclos, l'homme à la longue barbe, l'hôte infatigable et mystérieux du Palais- Royal, dont il semblait s'attacher à salir, par ses haillons sordides, les splendeurs naissantes, et sous les arcades duquel il se traînait sans cesse, comme une limace sur la façade d'un monument de marbre et d'or. A force de recherches, on est parvenu à percer à peu près les voiles qui enveloppèrent longtemps la vie de ce cynique moderne. Nous allons la résumer brièvement, parce que c'est la première partie de cette existence qui explique la dernière.
TYrES ET PERSONNAGES CÉLÈBRES.
Né en 1780, aux environs de Bordeaux, Chodruc-Duclos s'était enrôlé dans le parti royaliste, sous la Kévolution et l'Empire, avec toute la fougue de son tempérament méri-
dional et tout l'entraînement d'un caractère indompté. A peine adolescent, il se mêle à la révolte de Lyon contre la République, parvient à s'esquiver après la prise de la ville, puis se signale dans la jeunesse dorée de Bordeaux par son
élégauce, sa crânerie, son luxe, l'éclat de ses aventures et l'audace de ses opinions réactionnaires. Il est au premier rang dans toutes les échaufFourées politiques de cette ville ardente, ce qui ne l'empêche pas de mener la vie de plaisir à grandes guides. Un jour, il fait une scène au théâtre à des citoyens dont la grossièreté lui a déplu, et en enlève un de sa loge à la force du poignet, pour le suspendre audessus du parterre, en le menaçant de l'y jeter la tête la première. Un autre jour, il délivre de la prison deux jeunes geus condamnés à mort pour s'être compromis dans la cause royaliste. Un autre jour encore, il insulte le maréchal Lannes en plein théâtre et résiste à la force armée, à la tête d'une bande de jeunes fous comme lui. Cinq ou six fois arrêté, il est acquitté par les juges, délivré par ses concitoyens, ou il se sauve lui-même en luttant contre les gendarmes.
Sous le Consulat, Chodruc-Duclos se mêla au soulèvement de la Vendée. Son refus d'accepter les conditions (l'amnistie réglées par le général Hédouville le conduisit à Sainte-Pélagie, où Charles Nodier le connut. Au sortir de Sainte-Pélagie, il fut enfermé à Bicêtre, et y resta jusqu'à l'entrée des alliés. Pendant les Cent-Jours, il se rejette en Vendée et s'y distingue encore par sa bravoure et ses escapades.
Après avoir provoqué et tué en duel un La Rochejacquelein, il est contraint de quitter la France et de se réfugier en Italie, où il demeure pendant quelques années, dénué de toutes ressources. A peine rapatrié, il court à Paris, pour y réclamer le prix de ses services, par l'intermédiaire de son ancien ami de Bordeaux, M. de Peyronnet, devenu ministre.
Mais Chodruc-Duclos avait une haute opinion de sa personne et de ses droits. Ses demandes étpent impérieuses
et excessives, M. de Peyrounet, qui avait appris à le connaîtrej ne répondit que par des promesses évasives à ce solliciteur, qui ne lui laissait pas de relâche et exigeait tout de suite un titre de maréchal de camp. C'était un allié dangereux, un ami brouillon, un collaborateur plus compromettant qu'utile. Ou finit par lui offrir une place de capitaine de gendarmerie, qu'il refusa avec indignation. Il revint à la charge avec tant d'importunité, multiplia tellement les lettres et les fit si insolentes, bref il devint si insupportable et si violent, qu'après avoir été consigné à la porte des bureaux par le ministre Peyronnet, il fut proscrit par le ministre Decazes.
Dès lors, son caractère s'aigrit, et son orgueil démesuré lui inspira l'idée d'une vengeance qui confinait à la folie. Il fit une provision de loques immondes, laissa croître une barbe inculte et alla se promener en cet accoutrement, pendant quinze heures chaque jour, comme une vivante image de l'ingratitude des souverains, sous les arcades du Palais- Eoyal. Toujours seul, rêveur, sombre, taciturne, se parlant à lui-même, ne s'arrêtant pas une minute dans sa promenade perpétuelle, jusqu'au moment oh l'on fermait les grilles, il faisait partie des curiosités de l'endroit. Les provinciaux venaient le voir ; les guides le signalaient aux étrangers; il efi'rayait les enfants et les femmes. Si parfois il adressait la parole à un passant, c'était pour lui demander une somme qui variait de quarante sous à cinq francs, et qui suffisait à le nourrir pendant plusieurs jours. Il habitait, dans l'ime des ruelles avoisinantes, un bouge, meublé comme la cellule d'un prisonnier d'autrefois, et mangeait à l'aventure dans un cabaret. Quelquefois pourtant, on le voyait entrer au café de Foy avec la même aisance que s'il eût été vêtu en parfait gentleman, aller serrer la main à quelque client distingué, auquel il empruntait deux francs,
à moins qu'il ne les empruntât au patron lui-même, et s'asseoir à une table, sans se préoccuper de V effarouchement de ses voisins (^g. 60).
Chodruc-Duclos fnt cité plusieurs fois en police correctionnelle pour vagabondage et mendicité, et acquitté toujours, parce quïl donnait l'adresse de son domicile régulier et prouvait qu'il ne mendiait point, mais qu'il se bornait à emprunter. Quant à la question des échéances, était-ce au tribunal à se montrer plus difficile que ses créanciers, qui ne l'inquiétaient pas? Mais il fut condamné une fois pour outrage public à la pudeur, vu l'insuffisance de son costume.
II est peu de grands hommes dont on ait plus parlé que de cet orgueilleux va-nu-pieds, à qui l'on aurait pu dire, comme Platon à Diogène : « Je vois percer la vanité à travers le plis de ton manteau. » Alexandre Dumas nous a conservé de lui, dans ses Mémoires, plusieurs mots plus ou moins authentiques ; Alphonse Karr s'en est occupé dans ses Guêpes, et Nestor Roqueplan dans ses Nouvelles à la main (20 octobre 1842); Barthélémy l'a chanté dans sa trente-troisième Némésis, qui est intitulée le Palais-Hoyalen hiver :
Mais autant qu'un ormeau s'élève sur l'arbuste, Sur cette obscure plèbe errante dans Tenclos Autant plane et surgit l'héroïque Duclos! Dans cet étroit royaume où le destin les parque, Les terrestres damnés l'ont élu pour monarque. C'est l'archange déchu, le Satan bordelais, Le Juif errant chrétien, le Melmoth du Palais. Jamais l'ermite Paul, le virginal Macaire, Marabout, talapoin, fakir, santon du Caire, Brame, guèbre, parsis adorateur du feu.
N'accomplit sur la terre un plus terrible vœu : Depuis sept ans entiers, de colonne en colonne, Comme un soleil éteint ce spectre tourbillonne.
Depuis le dernier soir que l'aoier le rasa, 11 a vu trois Véf our et quatre Corazza ; Sous ses orteils, chaussés d'éternelle sandales, Il a du long portique usé toutes les dalles ; Etre mystérieux qui, d'un coup d'œil glaçant. Déconcerte le rire aux lèvres du passant.
La pièce est da 20 novembre 1831 : ce Depuis la révolution de Juillet, lit-on dans les notes, Duclos a compris que son rôle était fini, et il est vêtu à peu près comme tout le monde. De son ancien costume, il n'a conservé que sa lontrue barbe, et des habits assez propres, mais déchirés. » Il n'en persista pas moins dans le même genre de vie, ne quittant jamais le Palais-Royal, hantant les cafés, empruntant toujours, continuant à étonner les passants et à désoler les boutiquiers, jusqu'à l'an 1842. Un matin, on le trouva mort dans sa mansarde de la rue Pierre-Lescot. Les marchands du Palais-Royal, dont il était depuis si longtemps le fléau, se cotisèrent avec empressement pour payer ses obsèques. Et c'est ainsi que vécut et mourut un homme richement doué, remarquable, dit Charles Nodier, par la majesté de sa tournure, par la politesse de son esprit, par la libéralité magnifique de sa dépense, par la dignité afi*able de ses manières; qui semblait né pour remplir les premiers rôles, et que l'orgueil blessé, l'ambition déçue, l'emportement de son caractère, le défaut d'équilibre de ses facultés firent descendre jusqu'à n'être qu'une caricature de Diogène.
On a souvent cité un trait bien caractéristique de Chodruc- Duclos, que nous trouvons dans les notes de la Némésis, Pendant les journées de Juillet, le jour où les Suisses défendirent le Palais- Royal, V homme à la longue barbe, qui n'avait pas quitté les galeries, vit un jeune homme tirant avec plus de courage que de bonheur contre les habits
rouges :
« Vous perdez votre poudre », lui dit-il; ce tenez, voilà comme il faut faire. »
Il lui prend le fasil des mains, ajuste uu Snisse et le tue net; puis il rend le fusil à l'insurgé. Et comme celui-ci, ravi de son adresse, l'exhorte à continuer :
(( Ohî moi, c'est bien différent, » répond Daclos avec flegme, « ce n'est pas mon opinion. »
M. Jules Sandeau a conté cette jolie anecdote en recevant, à l'Académie française, le successeur de Prosper Mérimée, M. de Loménie. Quoiqu'il n'ait pas dit le nom du héros, qu'il semblait ignorer, et malgré la couleur révolutionnaire de cette historiette, elle a obtenu un vif succès près du public aristocratique qui remplissait la salle du palais Mazarin. Il la tenait de Mérimée lui-même, et, en effet, un trait pareil devait plaire au sceptique écrivain.
La part prise aux glorieuses par Chodruc-Duclos nous rappelle qu'il y eut alors un héros de Juillet qui jouit d'une véritable popularité et devint, pendant les années 1830 et 1831, un personnage légendaire des rues de Paris. C'était un gros caniche blanc, dont le maître, tué pendant l'insurrection, reposait dans le cimetière, enclos de barrières de bois, qu'on avait pratiqué devant la colonnade pour les victimes de l'assaut du Louvre. En voyant tomber son maître, à côté duquel il venait d'être blessé lui-même, Médor, — ^ c'est le nom qu'on lui donne, — essaya d'abord vainement de ranimer le cadavre. Puis il escorta le convoi, tête basse, et s'installa sur la tombe, en hurlant d'une façon plaintive et en appelant celui qu'il ne devait plus revoir (fig. 61). La garde du palais lui fit bâtir, sur le tombeau même, une cabane décorée d'un quatrain ; et de ce moment Médor fut populaire. La foule se pressait pour le caresser. Les journaux racontèrent son histoire en l'enjolivant; on criait sa biographie daus les rues ; on vendait son portrait ; les Or-
phées nomades le chantaient sur les places publiques et pour comble de gloire, le poète de la Parisienne^ Casimir
Delavigne, consacra au Chien du Louvre une ballade sentimentale :
Au bord de la fosse avec peine, Blessé de Juillet, il se traîne
Tout en boitant ; Et la gloire y jette son maître, Sans le nommer, sans le connaître :
Ils étaient tant !
Gardien du tertre funéraire; Nul plaisir ne le peut distraire
De son ennui; Et fuyant la main qui l'attire, Avec tristesse il semble dire : .
ce Ce n'est pas lui. »
Au vent des nuits, quand la couronne Sur la croix du tombeau frissonne,
Perdant l'espoir.
Il veut que son maître l'entende.
Il gronde, il flaire, et lui demande
L'adieu du soir...
Passant, que ton front se découvre :
Là, plus d'un brave est endormi ; Des fleurs pour le martyr du Louvre, Un peu de pain pour son ami !
Après 1830, le Palais-Royal eut, à côté de Cliodruc- DqcIos , un autre original dans la personne d'un petit vieillard nommé Roclion de Chabannes (il était sans doute de la famille de l'auteur dramatique, et peut-être son fils). Dans sa liaine contre le nouveau régime, il s'amusait à couper chaque jour tout ce que les feuilles républicaines et légitimistes — ou simplement satiriques, — depuis la Mode jusqu'au Figaro, publiaient de plus acéré contre Louis- Philippe ou ses ministres; groupait ces menus articles et les faisait réimprimer, en les mêlant de réflexions de son cru, sur des feuilles volantes qu'il exposait ensuite lui-même dans les galeries sur une longue ficelle, avec un écriteau
qui disait : Prenez; chaque feuille, deux sous. Mais cet étalage n'obtenait pas grand succès et, après la curiosité des premiers jours, le Diogène du Palais-Eoyal était à peu près le seul qui s'y arrêtât parfois encore pour parcourir ces broutilles d'un regard distrait.
Un Chodruc au petit pied trônait, vers la même date, sur le pont iSTotre-Dame, selon les uns, sur le pont Saint-Michel ou le pont au Change selon les autres , ce qui est toujours à peu près la même chose, devant une sellette de décrotteur. C'était l'ex-professeur de belles-lettres Jean Commerson, auteur d'une pièce en vers jouée à l'Odéon : le Bouquet de Molière. Victime d'un passe-droit dans l'Université, du moins à ce qu'il prétendait, il avait résolu de punir Valma parens et d'humilier le gouvernement en se consacrant avec ostentation à cet humble métier. Il avait eu soin d'écrire, à côté de son nom, ses titres et qualités sur un écriteau, et sur son habit noir se détachaient les palmes universitaires. Il ne manquait pas, chaque fois que l'occasion s'en présentait, d'ajouter force commentaires à cette exhibition : (( Monsieur )), disait-il au client en saisissant les deux brosses et en frottant le soulier avec agilité, a vous poQvez vous flatter d'avoir l'Université à vos pieds.
— Un coup de brosse, demandait un autre. — Tout de suite. Monsieur ; vous me voyez disposé à décrotter tout le monde, sauf le grand maître de l'Université. Ohî pour celui-là, ce serait une trop rude besogne : mieux vaudrait nettoyer les étables d'Augias. d
Une autre version, plus précise dans ses détails, raconte que Commerson, autrefois professeur du duc d'Orléans, recevait une pension de la liste civile, et que c'était pour se venger de M. Guizot, qui avait diminué cette pension, qu'il avait pris le parti héroï-comique de se faire décrotteur en plein air. C'était vers 1835. Après six mois d'un tel
manège, il fut mandé par le ministre qui voulait mettre fin à cette mauvaise plaisanterie. Mais Commerson était irrité et irritable. Comme on le faisait attendre trop longtemps dans l'antichambre, il força la consigne, bouscula l'huissier, et on assure que le bruit d'une vive altercation, bientôt d'un soufflet, se fit entendre dans l'antichambre. Le trop vif professeur fut condamné, pour cette démonstration , à deux ans de prison, dont il ne fit que la moitié : avouez qu'on pousserait difficilement plus loin l'oubli des injures. En 1848, Commerson, aussi tenace que violent, alla présenter sa réclamation à M. Vavin, liquidateur de la liste civile : il s'emporta si bien, dans la chaleur de la discussion, qu'il fut conduit à Bicêtre. Il y resta trois jours, au bout desquels il envoya à M. Emile de Girardin une chanson en six strophes, intitulée : Je suis fou. On le relaxa, et cette série d'aventures finit pour lui, assure-t-on, par une pension de 1,500 francs, ce qui tendrait à prouver qu'il n'est pas toujours inutile de faire des extravagances.
Une figure contemporaine de Chodruc-Daclos et de Commerson, mais plus intéressante, est celle du Petit Manteau bleu (fig. 62).
Dans l'une des dernières années de la Restauration, on vit arriver sur le pont au Change, par une froide matinée d'hiver, un homme couvert d'un manteau bleu qui descendait seulement jusqu'à la ceinture. Il était suivi de deux individus portant chacun une marmite énorme, dont le couvercle soulevé laissa échapper une famée odorante. A ce spectacle appétissant, les mendiants qui ne manquaient jamais sur la place du Châtelet et ses alentours, se rapprochèrent vivement ; l'homme au petit manteau bleu leur distribua une excellente soupe, puis il leur annonça qu'il recommencerait le lendemain et les jours suivants, pendant toute la mauvaise saison, et qu'en outre il donnerait des vêtements et du
bois à tous ceux qui en auraient besoin. Le lendemain, tous arrivèrent fidèlement au rendez-vous. Bientôt cette aubaine quotidienne fut connue de tous les pauvres ; les marmites devinrent insuffisantes, et les marchands de soupe des quais furent mis à contribution.
Le philanthrope venait toujours présider lui-même à la distribution ; il faisait ranger ses clients, les comptait.
Fig. 62. — Portrait de l'homme au petit manteau bleu (Champion) Tiré de V Histoire des hommes utiles, 1833-36.
prenait le bouillon d'honneur avec une cuiller d'argent et ne s'en allait que lorsque la dernière bouchée était avalée par le dernier pauvre. Il opérait d'ailleurs sur des points divers. A l'exposition de l'Union centrale des beaux-arts appliqués à l'industrie, en 1876, nous avons vu un petit tableau, signé Lecœnr, qui le représentait d'après nature, sous son costume légendaire et suivi de sou domestique, distribuant ses soupes sur le marché Saint-Martin (fig. 63). On juge du bruit que fit, dans une ville comme Paris, le
spectacle de ce philanthrope qui affichait ainsi ses bienfaits chaque jour en pleine rue. Les journaux, les brochures, la poésie même l'exaltèrent à l'envi et lui créèrent une renommée retentissante. Le mystère qui s'alliait à la publicité de ses aumônes servit encore sa célébrité.
Le vrai nom de ce rival populaire des Montyon et des Rumford était Edme Champion. Né le 13 décembre 1764, à Châtel-Censoir (Yonne), dans la condition la plus humble, il avait été amené à Paris après la mort de son père, flotteur de bois, tué par son rude métier avant d'avoir pu l'élever. — Recueilli par une brave portière, qui lui fit apprendre l'état de bijoutier, il avait fait sa première communion à Saint-Salpice en 1776, avec les vêtements qu'il devait à la charité. Quelques années après, un joaillier du Palais-Royal, dont il avait été l'apprenti, lui laissait son fonds. Sous le règne de Charles X, il se retira, aj^ant acquis une fortune d'environ 20,000 livres de rentes.
Mais tous ces détails étaient ignorés alors et ne furent révélés que plus tard. On ne le connaissait que sous le nom du Petit Manteau bleu. La couleur et la forme de ce manteau firent plus pour le populariser que ses charités mêmes ; il fut pour lui ce qu'avait été la redingote grise pour Napoléon.
Les esprits romanesques se répandaient en suppositions. On alla d'abord jusqu'à voir en lui un agent du duc d'Orléans, qui voulait gagner la foule. Devenu roi, celui-ci décerna la croix d'honneur à Champion, ce qui, naturellement, sembla confirmer l'ancienne hypothèse. Puis le portrait du Petit Manteau bleu figura au Salon, avec une note qu'on ne trouva point suffisamment modeste. Enfin, en 1837, le Moniteur annonça que M. Edme Champion demandait l'autorisation au gouvernement d'ajouter légalement à son nom véritable son surnom populaire, et cette démarche fut si
mal accaeillie par l'opinion qu'il crut devoir y répondre dans une affiche publique.
En 1848, Champion se présenta sans succès comme candidat à l'Assemblée nationale. Après le coup d'Etat, il re-
Fig. 63. — L'homme au petit manteau bleu distribuant de la soupe sur le marché Saint-Martin. D'après le tableau de Lecœur (1876).
vint dans son pays natal, où il avait déjà fondé des écoles et fait exécuter quelques travaux d'utilité publique. Il y mourut presque aussitôt, d'une attaque d'apoplexie, le 25 juin 1852. On rapporta son corps à Paris pour l'enterrer au Père-Lachaise ; mais déjà la ville oublieuse ne songeait plus au Petit Manteau bleu, et le cortège qui suivait son cercueil passa au milieu de l'indifférence publique.
Dans cet immense et fourmillant kaléidoscope des rues de Paris, toutes les conditions sociales se heurtent; tous les mystères, toutes les bizarreries se coudoient. Que de comédies, que de drames, que de romans invraisemblables, et parfois quels sauvages poèmes on ferait avec la vie de ces célébrités d'en bas î Quelles choses étranges apparaîtraient tout à coup, si l'on pouvait lire dans le passé! Leur simple succession chronologique déroule sous nos yeux les plus étonnants contrastes.
Au temps où florissaient Chodruc-Duclos, l'ancien avistocratCj l'ancien raffiné, et le vénérable philanthrope Champion, vers 1830, un personnage infime, qu'on vo«y^ait en compagnie d'un joueur d'orgue, soulignant de ses grimaces les mélodies de son camarade, était fort connu des Parisiens sous le nom du Marquis j à cause de son costume. c( Le Marquis ï), écrit M. Maxime du Camp, qui n'a pas dédaigné de s'arrêter à lui dans son ouvrage sur Paris, c( était un homme maigrelet, très leste, et âgé de plus de cinquante ans. Il excellait à lancer dans la fenêtre ouverte d'un quatrième ou d'un cinquième étage une pièce de deux sous enveloppée d'un cahier de chansons ; on lui renvoyait le double par le même chemin. On prétendait qu'il appartenait à la police secrète, à laquelle il rendait d'importants services. La vérité est plus mystérieuse encore. Cet homme qui courait Paris avec son habit pailleté, sa veste brochée, ses bas de coton d'un blanc irréprochable, sa coiffure poudrée à l'oiseau royal, était un ancien chauffeur, qui avait commis jadis des forfaits effroyables. Il passait pour riche, et je crois qu'il a été assassiné. »
Après l'ex-brigand, les hasards de la chronologie amènent sous notre plume un baron très authentique, un gentilhomme de race, dont les excentricités, affichées publiquement, d'ailleurs assez inoffensives, firent longtemps le dé-
sespoir de sa famille et la joie des Parisiens. Plusieurs de nos lecteurs sans doute, parmi ceux qui ont dépassé le milieu de la vie, se souviennent d'avoir vu sur les boulevards, tenant quelquefois une charmante petite fille par la main, faisant des gestes singuliers, et suivi à distance par un valet de pied qui l'observait avec une inquiétude respectueuse, — ou assis, par un soir d'été, à une table devant un café et demandant deux glaces, qu'il versait gravement, pour se rafraîchir, l'une dans sa botte droite, l'autre dans sa botte gauche, — un homme grand, élancé, à longue barbe, gardant un air de race sous un costume fantaisiste, dans lequel la négligence se mêlait à une certaine recherche. C'était le baron de Saint-Cricq, dont l'originalité excessive finit par aboutir peu à peu à une folie douce, mais très caractérisée. Un jour, M. de Saint-Cricq parcourait toute la ligne des boulevards et les rues adjacentes, et dans chaque établissement de bains demandait qu'on lui envoyât à la même heure un bain à domicile ; puis, le moment venu, il s'enfermait dans sa chambre à coucher et assistait avec jubilation, derrière ses contrevents, au conflit de la douzaine de voitures, de baignoires et de garçons qui débarquaient eu même temps dans sa cour et bataillaient contre son valet de chambre. Une autre fois, il louait d'un seul coup les trente voitures d'une station et, montant dans la première, prenait la tête d'un long cortège, qui avançait au petit pas derrière lui et qui, sur tout le parcours du boulevard Montmartre à la Madeleine, puis de la Madeleine à la Bastille, intriguait les passants et produisait une véritable émeute de curiosité. Ou bien, au Café de PariSj après s'être fait servir une demitasse, il demandait tout ce qu'il faut pour écrire; ensuite, sous les yeux du garçon ahuri, il répandait dans sa tasse l'encrier, la poudre, les pains à cacheter, remuait et s'apprêtait à déguster ce breuvage plus extraordinaire que le thé
de M*^* Gibou. On l'a vu sucrer son thé avec la salière, assaisonner sa salade avec du tabac et verser du chocolat par-dessus ; ou encore, couché sur le haut d'une voiture, s'arrêter devant Tortoni, appeler le garçon et se faire servir ainsi au milieu d'une galerie de badauds. On le rencontrait au bois dans sa voiture, tenant en laisse par la portière un cheval auquel il faisait prendre l'air ainsi.
On n'en finirait pas de conter les excentricités de ce maniaque. Contentons-nous d'avoir rappelé les plus fameuses ; il serait sans intérêt de prolonger ce récit. Ajoutons qu'elles ne l'empêchaient pas d'être un homme instruit, linguiste et égyptologue distingué, dit-on. Il aimait à bouquiner. Sa verve et ses saillies paradoxales touchaient quelquefois juste. Abonné du Théâtre-Français, fervent admirateur de Molière et des autres maîtres classiques, dont il ne manquait pas une représentation, il avait soin, les jours où l'on donnait du Scribe, de se faire ouvrir la première loge de face qu'il trouvait vide, « et là s'installait de façon à ce que ses deux pieds reposassent sur le pourtour de la loge. Quand on chutait à côté de lui et qu'on criait à l'inconvenance, il répondait que la littérature de M. Scribe étsiit bonne pour ses bottes (1) 5>.
On assure qu'à une pièce de M. Empis, on vit un soir un être bizarre gesticuler avec feu dans une avant-scène qu'il occupait à lui seul. Le parterre finit par s'impatienter et crie : A la porte î Alors, se penchant en dehors de sa loge, M. de Saint-Cricq, on a deviné que c'était lui, — réplique en gesticulant de plus belle :
a Messieurs, je demande 30,000 francs pour l'auteur. j>
On rit, on hue, on siffle. Il insiste et répète sa proposition avec force.
(1) Yriarte, les Célébrités de la me.
« Mais pourquoi ? » lui crie la claque, qui a fini par croire à quelque fantaisie d'un admirateur frénétique, qu'elle espère faire tourner au profit de l'ouvrage.
« Pourquoi? C'est que, s'il avait une fois 30,000 francs, il ne serait plus obligé de faire d'aussi mauvais ouvrages. y>
On voit que sa folie n'était pas toujours sans des éclairs déraison. Je suis loin de garantir l'authenticité de cette scène, mais il paraît certain que le baron avait des habitudes bruyantes au théâtre et ne se gênait pas pour interpeller les acteurs de sa place.
M. de Saint-Cricq disparut tout à coup, et les gamins de Paris, qui l'avaient souvent taquiné, le regrettèrent longtemps : il était devenu le pensionnaire d'une maison de santé, où il mourut deux ans après.
Saint-Cricq, né vers la fin du dernier siècle, était le contemporain et fat parfois le compagnon de ces viveurs-dandys, à la renommée tapageuse, dont quelques-uns ont laissé une sorte de légende, fort peu digne de respect et d'envie. Nous mentionnerons dans le nombre Victor Bohain, le véritable fondateur du Figaro, nommé préfet de la Charente après la révolution de Juillet, mais bientôt destitué, parce que ses créanciers troublaient la tranquillité publique en venant faire des émeutes sous les fenêtres de sa préfecture ; le mystificateur Komieu, devenu homme public d'une façon aussi inattendue, mais plus heureuse, et représenté par Dantan sous la forme d'un hanneton qui traverse un lampion, par allusion à sa fameuse circulaire préfectorale sur l'invasion de ce coléoptère et au lampion que son complice habituel, James Rousseau, avait planté, disait-on, sur l'abdomen de son ami, pour l'empêcher d'être écrasé par les voitures, un certain soir qu'il s'était levé de table plus ému que de coutume et que de raison, et que l'air de la rue lui
avait porté au cerveau ; Lautour-Mézeray, l'homme au camélia, pour qui le Cofé Anglais avait été aussi l'autichambre d'une préfecture ; et Loève-Veimars, encore un homme politique sorti de la loge infernale et de la Maison dorée, le type accompli du lion, qui se mouchait dans un mouchoir de batiste orné de dentelles et parfumé de senteurs qu'on fabriquait exprès pour lui ; qui, pour ses ablutions du matin, se servait d'un bassin en or ciselé et qui, en partant pour le consulat de Bagdad, emportait dix-huit malles énormes, dont l'une exclusivement remplie de paires de gants blancs commandés chez la bonne faiseuse. Il y aurait encore à citer une foule d'autres représentants de la jeunesse dorée, du dandysme à tous crins et de la vie à grandes guides, qui ne se rattachent que très indirectement à notre galerie, car il ne faut pas confondre l'histoire des excentriques avec celle des physionomies populaires de la rue.
Parmi ces originaux dont les fantaisies alimentèrent la chronique sous le règne de Louis-Philippe, il en est un du moins dont le portrait en buste manquerait à ce musée : je veux parler de lord Seymour, que Saint-Cricq avait choisi pour l'une de ses principales victimes, lorsque, vers la fin, sa manie tourna aux emprunts. Lord Seymour, excentrique comme dix Anglais, s'était acquis, par ses extravagances à froid, une sorte de popularité dans les rues de la ville qu'il avait adoptée pour patrie. Au milieu des défilés carnavalesques, à toutes les descentes de la Courtille, on cherchait la voiture découverte du haut de laquelle, essayant de transplanter à Paris les usages du carnaval romain, il jetait à la foule les projectiles les plus divers ; on la reconnaissait de loin, on se groupait autour d'elle ; les propos salés s'échangeaient, et lord Seymour semblait là dans son élément. Etait-ce bien lui, d'ailleurs, qui présidait en personne à ces bouffonneries? La foule en était persuadée :
on eût essayé vainement de lui dire qu'il s'y faisait représenter par un valet de chambre, et elle avait donné au noble lord un sobriquet d'une énergie triviale et d'une crudité pittoresque, dont la familiarité contenait une forte dose de mépris.
Quelquefois, aux tables en plein air de Tortoni, Saint* Cricq se rencontrait avec un autre excentrique, M. Léonard, connu généralement sous le nom de Père Matelot, à cause du costume qu'il portait. Coiffé d'un chapeau de toile cirée, avec un grand col blanc largement rabattu, une veste de toile grise, un pantalon à raies bleues sur fond blanc, des bottes à la Souvarof, et d'amples anneaux d'or aux oreilles, taciturne, doux et majestueux, il savourait son moka en fumant une grande pipe de porcelaine.
M. Charles Yriarte a reconstitué l'état civil de ce singulier personnage, qui s'appelait Auguste Léonard, qui a signé Léonard de Paris, Léonard Guindre, Léonard de la Tnilerie, les élucubrations musicales à l'aide desquelles il essayait de propager sa propre passion pour le trombone, qu'il appelait V archange de V orchestre. Il avait été élève à l'Ecole polytechnique de 1812 à 1814, puis apothicaire à Paris, rue Sainte- Anne, 5, enfin trombone dans la 10® légion de la garde nationale, et il publiait ses compositions en les escortant de notes et d'avis au public, dont la bouffonnerie inconsciente eût déridé le spleen en personne. Il avait inventé un nouveau mode perfectionné pour jouer de son instrument favori, en se mettant nu des pieds jusqu'au poitrail et en plongeant toute cette partie inférieure du corps dans une baignoire, de telle façon que les ondes sonores de l'eau, beaucoup plus sensibles que celle de l'air, doublassent le son et l'effet produit; il voulait absolument convoquer les Parisiens à une expérience de cette nature, oîi il eût remplacé la baignoire par la Seine, et l'on eut grand'-
peine à le détourner de ce projet. Léonard de la Tnilerie fat un hôte assidu des boulevards jusqu'à sa mort, arrivée vers 1851.
A la même époque disparut également un être bizarre que, pendant presque tout le règne de Louis-Philippe, on rencontrait fréquemment par les rues, vêtu des costumes les plus variés, mais toujours empreints d'une haute fantaisie et étrangers à tous les usages modernes.
C'était un Napolitain, nommé Carne vale, Carnivali ou Carnavalo, et par le peuple, Carnaval. Il avait suffi de supprimer la désinence italienne de son nom pour le mettre tellement en harmonie, non pas avec ses manières, qui étaient toujours graves et convenables, mais avec son costume, qu'on eût pu croire à un sobriquet. Devéria a lithographie Carnevale en le représentant dans une ample robe à fourrure, comme celle d'un doge, avec une collerette qui fait le tour du cou et une espèce de chapeau du seizième siècle à plumes rabattues, d'où pend un grand cordon qui vient tomber jusqu'au ventre (ûg. 64). Parmi ceux qui ont décrit sa façon de se vêtir, l'un nous le montre tout en blanc, un autre tout en vert ou tout en rouge, chamarré de rubans longs d'une aune qui flottaient au vent et couvert de verroteries; celui-ci en chapeau à côtes de melon et à larges bords, en veste et pantalon écarlates avec des souliers blancs ; celui-là en frac d'azur à boutons d'or, par-dessus lequel se détachaient des bretelles richement brodées et un chapeau bleu qu'entourait une couronne de roses artificielles. Il n'y a point là de contradiction, il n'y a que les variations exécutées par Carnevale lui-même, qui consacrait ses économies à approvisionner sa garde-robe dans tous les genres et dans toutes les nuances. Une des chambres qu'il habitait, rue Royale, 10, et où il ne laissait jamais pénétrer personne, renfermait d'après les révélations de son
concierge, plus de soixante vêtements complets avec des quantités de fleurs artificielles et de bijoux faux.
Ce n'était pas seulement amour de l'homme da Midi pour les belles teintes et pour les habits éclatants : Carnevale, qui était philosophe, avait toute une théorie qu'il dévelop-
Fig. 64. — Carnevale. D'après la lithographie de Devéria.
pait à l'occasion, non sans esprit, sur la signification des couleurs. Il voulait qu'on changeât la nuance de son costume selon l'état du temps et la disposition d'esprit où l'on se trouvait. Les différents degrés de sa bonne humeur s'exprimaient par le vert tendre, le rose, le rouge, le blanc et les couronnes de fleurs. S'il était triste, il s'habillait de vêtements sombres, et en donnant ses leçons d'italien, il lui arrivait quelquefois de se mettre tout en noir, pour punir ses
élèves quand il en était très mécontent. Mais, au milieu de ces variations, ce qui dominait toujours, était l'amour pour les couleurs voyantes et gaies, pour les rubans, les cordons et les médailles dont il se constellait la poitrine.
C'est là, du reste, un trait commun à beaucoup de ces excentriques, travaillés d'une vanité secrète, et ayant pour tout ce qui reluit, pour le clinquant et les oripeaux le penchant naïf des enfants, des sauvages et de tous les êtres primitifs. On a pu le remarquer particulièrement aussi dans un émule de Carnevale, son contemporain et son compatriote, un grand vieillard, sec, maigre, basané^ un peu fou, qui, appuyé sur une longue canne et un énorme dossier à demeure sous le bras, parcourait sans cesse les boulevards extérieurs et les extrémités de Paris, allant proposer ses services comme professeur d'italien dans toutes les institutions et mêlant à Texposé de sa nouvelle méthode des divagations politiques ; puis dans un autre vieillard encore, connu sous le nom du Major belge, que nous nous rappelons avoir vu souvent, sous les premières années de l'Empire, dans les rues ou à la bibliothèque, avec sa haute taille un peu voûtée, recouvert d'un uniforme fantastique et tout pavoisé de décorations apocryphes.
Comme le Major belge, Carnevale visitait assez fréquemment le grand établissement de la rue Richelieu, où son costume produisit d'abord de violentes distractions parmi les paisibles et studieux habitués ; mais on ne tarda pas à s'y faire, et conservateurs, employés, garçons, rivalisaient de tolérance pour cet inoffensif toqué. Il y passait de longues heures à copier des pièces erotiques sur de beau papier vélin et rose, ce qui a peut-être contribué à répandre l'opinion qu'il était fou d'amour, hypothèse qui plaisait aux dames. A part sa manie, Carnevale était un homme cultivé, instruit, ne manquant pas d'esprit, capable, au besoin,
d'une repartie piquante, ayant beaucoup lu. Il avait même écrit, et la liasse qu'il portait sous le bras était un traité composé par lui. Ami de Donizetti, de Bellini, de Tamburini, de Lablache, de la plupart des artistes, ses compatriotes, il avait, à certains jours, son couvert mis chez eux. Fin gourmet, suivant M. Yriarte, il était souvent chargé par ses ampliitrj^ons d'aller choisir un saumon ou un turbot à la halle, dont les marchandes l'accueillaient toujours avec un empressement cordial ; selon M. Maxime du Camp, au contraire (1), sa nourriture pythagoricienne se composait exclusivement de légumes, qu'il entassait dans sa mansarde, à côté de sa collection de vieux chapeaux. « Il ne variait pas le menu de ses repas : six mois de pommes de terre, six mois de haricots blancs. » N'ayant point connu personnellement Carnevale, nous ne savons trop comment concilier ces deux affirmations contradictoires, à moins d'admettre qu'il était pythagoricien chez lui et gourmet à la table des autres.
Carnevale fut une espèce de spirite anticipé. Une de ses manies était de croire qu'il conversait avec les âmes des morts. Dans la rue, on le voyait souvent s'arrêter et parler seul, faisant les demandes et les réponses, ou soulever respectueusement son chapeau, saluant un être invisible, et, si on l'interrogeait, il répondait doucement que la Malibran lui avait demandé des nouvelles de sa santé, ou qu'il venait de recevoir la visite de Napoléon et d'échanger un bon mot avec M. de Voltaire.
Aucune époque ne fut plus féconde en excentriques de tout genre que le règne de Louis-Philippe, et, si nous ne devions nous borner aux figures de la rue, quelle moisson ne pourrions-nous pas faire parmi les inventeurs de reli-
(1) Paris, t. IV, p. 437,
gions, depuis l'abbé Châtel jusqu'au Mapab, et parmi les saint-simoniens ou les fouriéristes !
N'oublions pas du moins l'apôtre du phalanstère, Jean Journet, tête méridionale, nature exaltée, jadis carbonaro, puis épris des idées de Fourier et s'en faisant le propagateur ardent, infatigable, afin de sauver le monde. Dès qu'il fut initié à la doctrine, elle s'empara de lui comme une obsession. Journet ceignit ses reins, prit le bâton de l'apôtre et courut prêcher en tous lieux la bonne nouvelle (ûg, 65). A Paris, on le rencontre partout, sur les places publiques, dans les bals, les cafés, les théâtres, les promenades; pérorant une brochure à la main, des brochures plein ses poches. La brochure était le grand moyen de propagande de Jean Journet ; il avait composé des douzaines de Cris, comme il les appelait généralement, et, ne pouvant parvenir à les vendre, les distribuait gratuitement. Plus d'une fois même, il s'avisa de moyens héroïques pour arriver plus vite et plus complètement à la foule. Un soir, le 8 mars 1841, pendant les entr'actes de Robert le Diable, Jean Journet s'installa dans les couloirs de l'Opéra, où il fit aux spectateurs étonnés une ample distribution de brochures. Arrêté et conduit chez le commissaire de police, il s'empresse de donner sa brochure au magistrat et entreprend de le convertir; il ne réussit qu'à se faire conduire à Bicêtre.
Cette rude épreuve ne le guérit pas. Arraché aux médecins aliénistes par l'intervention d'amis bienveillants, il n'a rien de plus pressé que de recommencer. Il assiège les antichambres de tous les écrivains, des romanciers, des poètes, des députés, des ministres, des princes ; il leur adresse des épîtres foudroyantes et d'impérieuses objurgations quand il ne peut parvenir à se faire recevoir par eux ; il va de Lamartine à Lamennais, de Lamennais à George Sand, de George Sand à Casimir Delavigne, de Casimir Delavigne à
Victor Hugo, qui un jour l'admit au cénacle de la place Royale, où il terrifia les disciples et le maître lui-même par la sauvage impétuosité de son éloquence ; enfin de Victor Hugo à Alexandre Dumas, dont il obtint une pension de 1,200 francs, — hélas! toute platonique, ou Lien peu s'en faut, à toucher sur ses droits d'auteur.
Fig. 65. — Jean Journet. D'après le tableau de G. Commet.
Une autre fois, à la salle Pleyel, au milieu d'un concert, on voit se lever tout à coup un homme hâve et barbu : c'est Journet, que le démon de l'apostolat vient de saisir. Les gens de service veulent le faire sortir; il les foudroie d'un mot- et d'un geste. Ils appellent la garde. Journet se place solennellement sous la protection des dames; la salle rit, les municipaux étonnés se retirent, et Journet triomphant continue son discours.
En 1848, il crut son heure enfin venue. Poussé par une ardeur nouvelle, il se multiplie, il est partout, il pérore dans tous les clubs. Un soir de représentation extraordinaire au théâtre de la Porte-Saint-Martin, il s'installe à la seconde galerie avec toute une cargaison de ses terribles brochures. On jouait un drame. Tout à coup, sur le balcon, l'orchestre, le parterre, tombe une grêle d'opuscules. On lève la tête, on s'exclame, on crie ; la grêle redouble : ce II fallait voir, au milieu du tumulte, î) lit-on dans les Excentriques àQ Champfleury, c( les comédiens s'enfuir, le souffleur sortir de son trou, les mille têtes de la foule se lever en l'air, les spectateurs monter sur les banquettes, et au milieu de cet orage, aux secondes galeries, un homme debout, impassible, jetant cette pluie de brochures comme pour ensevelir les spectateurs. Il en tirait de ses poches de derrière, de ses poches de côté ; il en tirait de son pantalon, il en tirait de ses goussets, il en tirait de son chapeau, il en tirait de ses bottes, d
Jean Journet fut arrêté une fois de plus, et relâché encore. Naturellement, il recommença. On l'entendit au club Blanqui. Au congrès de la paix, après le discours de Victor Hugo, il se lève et demande la parole pour une communication importante. Les étrangers accueillent d'abord avec faveur cet homme à la parole chaleureuse et au front inspiré : sur sa demande, ils l'encouragent même de plusieurs salves d'applaudissements. Mais bientôt les divagations de l'orateur en vinrent à un tel point qu'un membre invita le président à lui retirer la parole au nom de la dignité de l'assemblée, et que Jean Journet, au milieu des interruptions et des rires, descendit de la tribune et quitta la salle. Il s'en alla prêcher ailleurs. Jusqu'au coup d'Etat on le, retrouve sans cesse s'introduisant dans les soirées, dans les banquets, pénétrant parfois au lit des mourants^ formant des sous-apôtres pour l'aider dans la propagation
de la boiiDG nouvelle, entreprenant de grandes tournées en province, soutenant des polémiques furibondes contre la Démocratie pacifique, organe officiel du fouriérisme, et son directeur Considérant, dont la tiédeur l'exaspérait.
« Depuis deux ans, » écrivait M. Champfleury en 1852, « Jean Journet a complètement disparu de Paris : le 2 décembre, qui a coupé court à toutes les utopies, l'aura rendu à sa famille en province. » Cependant nous Tavons revu eu 1855, dans les bureaux d'un recueil périodique qui venait de se fonder. Traversant l'antichambre, qu'il avait trouvée vide, Journet avait pénétré droit jusqu'au rédacteur en chef. Il tenait deux ou trois brochures à la main :
« Monsieur, » lui dit-il, « je suis Jean Journet. Vous connaissez mon apostolat; je viens vous demander une aide fraternelle en vous priant d'acheter ces brochures.
— Acheter ces brochures? fit le rédacteur en chef, inquiet.
— Oui, Monsieur ; il y en a pour 2 francs 50 ; vous voyez que ce n'est pas ruineux.
— Non, certainement. Mais je ne puis me permettre... en l'absence de mon associé... Revenez lorsqu'il sera là.
— Comment, Monsieur, vous avez besoin de votre associé pour donner 2 francs 50 à une œuvre humanitaire? Mais si j'avais rencontré votre garçon de bureau dans l'antichambre, je lui aurais offert mes brochures, et je suis sûr qu'il aurait été honteux d'hésiter pour si peu de chose.
— Eh bien. Monsieur, » fit le rédacteur en chef, retrouvant sa décision, a. il hésitera moins encore à vous mettre à la porte. y>
Il sonna; le garçon, qui rangeait la revue dans un cabinet du fond, apparut et reconduisit Jean Journet, qui criait de toutes ses forces, car l'apôtre, surtout quand il fut aigri par tant et de si longs mécomptes, avait le tort d'être im-
périeiix, meûaçant, et d'arriver mên.ie jusqu'à Tinsolence.
En outre, trois ou quatre ans plus tard, nous avons acheté les Sept Clameurs du désert^ ou le Socialisme démasqué, brochure de Jean Jour net, publiée, comme le porte la couverture, en septembre 1858, et donnant l'adresse de l'auteur, rue Serpente, 21. Le prix distributif de cette brochure était, pour les riches, 2 francs et plus ; pour les aisés, 1 franc; pour les gênés, 50 centimes : elle nous a coûté 10 centimes sur les quais. Elle renferme, entre autres pièces de vers, un Cri d'indignation, un Cri d'alarme, un Cri de pitié, un Cri de dégoût, et maltraite fort Pierre Leroux, vieux blagueur, avec sa balançoire; c( seigneur Victor Considérant, fameux socialiste, — saint Cantaorel, ermite, bon ermite; saint Blanc, bedeau sempiternel j>.
Mais surtout il prodigue toutes les richesses de son vocabulaire injurieux à Proudhon, dans une chanson d'une verve intarissable, en cinquante-neuf couplets.
Jean Journet mourut oublié, le l''^ novembre 1861, à Toulouse.
Une ligure toute différente est celle de Liard, le chiffonnier philosophe et érudii:, qui avait été jadis quelque chose, — on n'a jamais bien su quoi, — et était tombé dans le chiffon, mais sans rien perdre de sa gaieté.
Liard n'appartenait même pas à la première catégorie des chiffonniers, car il ne portait qu'un bissac au lieu de hotte. C'est dans cet appareil que Traviès, l'auteur de Monsieur May eux et de tant d'autres types populaires, le crayonna un jour, alerte et guilleret sous ses haillons, avec son œil riant, sa physionomie ouverte et goguenarde (ïig, ^^^. Liard avait fait ses humanités : il aimait à citer quelques bribes de latin ; il lisait les chiffons qu'il avait recueillis et les commentait à ses camarades ou curieux qui venaient le voir. Le bruit de ce phénomène, — un chiffonnier sachant
le latin et citaut même du grec à l'occasion, — s'était répandu en s'amplifiant. Le premier qui Fentendit écrivit la nouvelle au Corsaire, Paris, à qui il faut chaque jour un nouvel engouement, s'éprit de Liard. On répétait ses bons
Fig. 66. — Liard, le chiffonnier philosophe. D'après la lithographie de Traviès.
mots dans les petits journaux ; on lui en faisait chaque matin, comme à un personnage à la mode. Chroniqueurs, romanciers, artistes allaient le visiter et s'efforçaient vainement, par des questions insidieuses, de percer le mystère de son passé : Liard demeura une énigme.
Les chiffonniers ont toujours préoccupé l'imagination publique, qui se plaît, bii3n gratuitement d'ordinaire, à placer des mystères sous les haillons de ces pauvres diables. Le souvenir de Diogène et de sa lanterne, puis le drame fameux de Félix Pyat, ne sont pas sans doute étrangers à cette tendance. Mais Liard est antérieur à la pièce de Pyat, et Christophe aii?si.
Sans avoir atteint la popularité de Liard, le chiffonnier Christophe, surnommé comme lui le Philosophe, eut également, vers la même date, sa part de célébrité. Christophe n'avait pour tout bagage qu'un sac de grossç toile, sans crochet ni lanterne : ce C'est un homme à part au milieu des siens, » écrivait, vers 1840, M. Berthaud dans les Français peiiîts par eux-rnêmes ; a: il est fier, il ne s'enivre pas, il marche seul, il vit seul; Christophe tient à la fois du Diogène et du Chodruc-Duclos. Les personnes qui ont été àmême de l'apprécier ont voué à ce pauvre chiffonnier une estime spéciale. L'un de nos bons physionomistes populaires et l'un des plus spirituels dessinateurs du Charivari, mon camarade Traviès, m'en a fait le plus grand éloge... On rencontre souvent Christophe par les rues de Paris, au milieu d'un groupe serré autour de lui et prêtant l'oreille à ses étranges discours. De sa main gauche, fortement nouée, il soutient sur son épaule un large sac, et, tout en pérorant avec ceux qui l'entourent, il fait jouer à sa main droite le rôle du crochet qui lui manque. Christophe a dû bien souffrir avant de dépouiller sa dignité d'homme, avant de se retirer chez les chiffonniers. Aussi, voyez : il raille, il accuse, il insulte les passants et les curieux, et pourtant il fouille à pleins doigts le fumier sur lequel il s'est établi. Quand il s'éloigne, il vous jette avec dédain un ricanement magnétique dont les vibrations retentissent longtemps dans votre sein et vous font mal. »
Daus les premières «nuées de l'Empire, on rencontrait souvent, par les rues des quartiers de la rive gauche, une vieille femme qui niarcliaih littéralement ployée ou plutôt cassée en deux, la tête à la hauteur des genoux, s'appuyant sur un bâton plus haut qu'elle, et portant invariablement, quelle que fût la saison, un bouquet au corsage. C'était,
Fig. 67. — Fratn,-oise François, la vieille au bouquet.
avec la folle qui cheminait sans cesse d'un pas alerte, tout le long des rues du quartier latin, tenant de la main droite une chaufferette et sur son bras gauche une perruche, avec qui elle s'entretenait sans relâche, une des figures les plus connues de tous les étudiants, rapins, grisettes, depuis la Seine jusqu'à la barrière d'Enfer. Malgré sa brusquerie, son caractère irascible et les rebuffades dont elle accueillait presque toujours les avances des passants, la Vieille au Bouquet était populaire dans le quartier (fig. 67). A la fin de juillet 1863, on la trouva étendue sans connaissance sur
le quai des Orfèvres; elle fut conduite à l'hôtel- Dieu, où elle mourut quelques semaines après, le 21 août.
Alors seulement le public, par une notice qui fit le tour de la presse, apprit son histoire, qui jusqu'alors n'était connue que d'un petit nombre de personnes. On sut que Françoise François avait été la fiancée de Bories, ou de Kaoulx, Tun des quatre sergents de la Rochelle ; son bouquet était un souvenir que le condamné lui avait jeté du haut de la charrette qui le conduisait au supplice, et chaque jour, de sa chambre de la rue du Cherche-Midi, où jamais elle ne recevait personne, elle s'acheminait en pèlerinage à la tombe des sergents, au cimetière Montparnasse.
Sous l'Empire encore, deux étrangers ont compté parmi les figures populaires de Paris.
L'un est le Persan, que les habitués de l'Opéra virent si longtemps assister, impassible et taciturne, dans sa stalle de balcon, à toutes les représentations de la rue Le Peletier. On avait fini par ne plus prêter la moindre attention à ce mélomane impassible, dont la longue et large barbe aux flots neigeux, le costume oriental et surtout le haut bonnet fourré avaient excité d'abord une curiosité si vive. Il en était venu à faire partie, pour ainsi dire, du mobilier même de la salle. Quelque chose eût manqué aux artistes et au public s'ils n'avaient vu à sa place accoutumée ce personnage énigmatique, qui disparut aussi mystérieusement qu'il était venu, et dont on n'a jamais su au juste ni le noni, ni l'histoire. Les hypothèses les plus hardies s'égaraient jnsqu'à en faire un frère du chah de Perse, réduit à se cacher dans l'exil à la suite d'une révolte malheureuse.
L'autre est l'Arménien Kasangian, qui fut pendant de si longues années l'un des piliers inamovibles de la Bibliothèque nationale, et qui, par son costume étrange, sa maigreur presque phénoménale, sa physionomie sans sexe et
sans âge, ressemblait à im personnage fantastique d'Hoffmann. Quelques minutes avant dix heures, les commerçants de la rue Richelieu voyaient arriver Kasangian, vêtu de sa grande robe sans collet, coiffé de sa calotte verte, les besicles au milieu du nez (fi^. 68) ; ils réglaient leurs
Fig. 68. — L'Arménien Kasangian se rendant à la Bibliothèque nationale.
montres sur son passage, comme jadis les habitants de Kœnigsberg sur celui de Kaut.
A peine la porte ouverte, il se précipitait le premier dans la cour, allait, avec la régularité d'un automate, boire une gorgée d'eau au gobelet suspendu à la fontaine, entrait dans la grande salle encore vide, et se dirigeait, d'nn pas à la fois pressé et traînant, vers les casiers en face du
bureau central où, depuis l'an 1838 euviiou, il déposait, après chaque séance, les livres dont il avait besoin pour son travail et qui étaient devenus sa propriété exclusive. Il y avait là à demeure une vingtaine de volumes, dont quelques-uns d'une taille formidable, que Kasangian transportait à sa place, la première à gauche en faisant face au bureau. Si quelque intrus s'était permis de l'usurper, il se fût certainement passé quelque chose de grave; mais les curieux qui guettaient cet événement mémorable n'eurent jamais la satisfaction d'y assister, attendu que, durant plus de vingt-cinq ans, Kasangian arriva invariablement le premier à la Bibliothèqu(\
Une minute après, Kasaogian était enseveli derrière sa barricade d'in-folio, et reprenait la suite de ce grand dictionnaire arabe-français qu'il ne devait jamais terminer. Son travail était entrecoupé de rêveries et même de quelques sommes, que respectaient les garçons de salle. Dans le cours de sa longue carrière, il a eu plusieurs exemplaires du Dictionnaire de Bescherelle tués sous lui. Dès qu'une difficulté l'arrêtait, et le cas n'avait rien de rare, il allait, le livre en main, consulter un membre du bureau, à moins toutefois qu'il ne s'adressât simplement au voisin que sa mauvaise chance avait placé près de lui. Il consultait sur le sens des mots, sur leur prononciation, ne se rendait pas aux réponses, objectait, ergotait d'une voix rauque et avec brusquerie. Dix fois par séance, il se passait une scène comme celle-ci :
c( Que signifie faire une niche à quelqu'un?-
— Cela signifie lui faire une malice, lui jouer un tour.
— Malice? tour? Cela n'est pas exact. »
Il consultait Bescherelle, et reprenait triomphant : « Non, non. Faire une niche à quelqu'un, c'est lui creuser un enfoncement dans un mur. »
Si la victime consultée était uaïve, elle s'évertuait à donner des explications et bataillait pendant vingt minutes contre Kasangian; si c'était un sceptique, elle lui répondait : d Vous avez raison. » Dieu sait ce que, de guerre
ïV
Fig. 69. — Le ciiarmeur d'oiseaux.
lasse, sans parler des raystificatious qui s'en mêlaient parfois, on a laissé mettre de bévues au pauvre savant dans son fameux Dictionnaire.
A trois heures sonnantes, — la Bibliothèque fermait alors à trois heures, — Kasangian reportait ses livres dans b casier, esquissait un salut mélancolique en passant devant
le bureau, s'arrêtait parfois pour échanger un mot avec l'un des frotteurs et, les mains dans ses longues manches, demi-courbé, semblant ne rien voir et ne rien entendre, il rasait les maisons pour regagner sa chambre, au cinquième, dans le faubourg Poissonnière. Suivant l'un de ses derniers portraitistes, Kasangian était un Arabe d'Alep, desservant de la chapelle arménienne à Paris. Un matin, vers 1865, on ne le vit pas arrivera son heure ordinaire : ce fut presque une révolution à la Bibliothèque. Quelques jours après, on apprit qu'il était mort. Kasangian n'a pas vu la nouvelle salle de travail de la rue Richelieu : il n'aurait jamais pu s'y faire, et s'il ne fût pas mort d^ vieillesse et d'épuisement, il fût mort de ce changement dans ses habitudes.
Que d'autres figures du second plan ne pourrions-nous esquisser encore, parmi celles qui occupèrent plus ou moins vivement l'attention de la foule sous le second Empire et comptèrent, ne fut-ce qu'un moment, au nombre des célébrités de la rue, — depuis cet original qui, dans les dernières années du règne de Napoléon III, venait tous les dimanches patiner sur l'esplanade de la place de la Concorde avec des patins à roulettes, exécutant d'une façon très adroite les exercices les plus élégants et les plus compliqués, se jouant au milieu des curieux, tournant autour d'eux, les enlaçant dans ses replis rapides et ne faisant jamais la culbute, jusqu'au charmeur d'oiseaux {ûg, 69), derrière lequel une immense galerie s'amassait dans le jardin des Tuileries, pour voir tourbillonner autour de lui des nuées de pigeons et de moineaux, dociles à ses moindres signes, venant se percher sur ses épaules, sur sa tête, sur ses bras, et chercher tour à tour leur pâture dans sa main et entre ses lèvres I
Le charmeur d'oiseaux s'appelait Edouard du Peyron, et l'on assure que c'était un ancien sous-préfet, révoqué par
M. Guizot. Il a laissé un fils qui continue ses exercices dans Tallée de Diane.
Paris est toujours, comme au temps de Rabelais, la capitale du roj^aume de Badaudois. Il ne lui en faut quelquefois pas tant pour improviser des réputations populaires. Il
Fig. 70, — M. Gagne au pied de TOWlisqne.
en a fait une à l'archi-poète Gagne, l'avocat des fous, ce maniaque monotone qui accablait les journalistes-soleils de quatrains sur le trium-vir-salvat et sur la républiquêide-empire-royauté, qui, au mois d'octobre 1869, donnait rendezvous au peuple devant l'obélisque pour représenter l'Assemblée absente (fig. 70), et courait les clubs pour y débiter
du haut de la tribune, avec sa vénérable tête blanche, des insanités qui, après tout, ne dépassaient guère celles qu'on a l'habitude d'y entendre et d'y applaudir.
Paris a aussi fait une réputation à la bouquetière dti Jockey-Club, Isabelle, qu'on voyait partout où va le monde élégant : sur le perron de Tortoni, au café Anglais, dans les couloirs de Bignon ou de la Maison dorée, sous le vestibule de l'Opéra, les jours de grandes représentations, mais surtout aux courses, où elle portait, avec une solennité amusante, les couleurs du jockey qui montait le cheval vainqueur au précédent Derby. Après un long exercice, Isabelle avait amassé une fortune rondelette, un âge respectable et une corpulence qui lui donnait vaguement Tair d'un dragon habillé en amazone, quand, au mois de mars 1875, l'éclat d'un procès que lui faisait sa mère, pauvre vieille paysanne, pour en obtenir une pension de 600 francs, la précipita du haut de ses grandeurs et la rendit à la vie privée, en lui laissant tout le loisir de méditer amèrement sur ce que peut coûter une économie mal entendue.
Mais comment s'étonner qu'Isabelle fût devenue célèbre en vendant des fleurs, lorsque M"® La Périne a été populaire sur les boulevards pour avoir failli en vendre ? M''® La Périne était une jeune et jolie marchande de journaux, installée dans le kiosque qui fait face au Grand-Hôtel. Plusieurs membres du Jockey-Club avaient formé le projet de détrôner Isabelle, quadragénaire, pour la remplacer par la plus séduisante des innombrables rivales qui briguaient son héritage. Cette grande conspiration, dont les péripéties occupèrent quelque temps ce que les chroniqueurs du high life appellent ce tout Paris 5>, ne réussit pas ; mais M^'^ La Périne n'en passa pas moins au rang des illustratious de la rue. Le Figaro et les autres feuilles à la suite avaient parlé d'elle; je crois même qu'on avait dessiné son portrait; on venait la
voir dans son kiosque, dont la calotte imbriquée étiu celait de dorures, et il était de tradition dans sa clientèle élégante de ne jamais l'humilier en lui donnant de la monnaie de cuivre et de payer ses journaux depuis un franc jusqu'à un louis. Puis tout à coup on n'entendit plus parler d'elle jusqu'au 25 janvier 1880, où on la vit reparaître et essayer de se produire comme chanteuse dans un concert, organisé à son profit à l'Hôtel Continental.
Pour compléter cette esquisse, il faudrait peut-être join-
Klg. 71. — Le nez de Bouginler.
dre à cette galerie les personnages qui ont dû leur popularité aux inscriptions pariétaires, ceux dont un beau matin tous les murs de Paris, crayonnés par des mains invisibles, ont exhibé à des milliers d'exemplaires le profil caricatural, ou crié le nom en l'accolant à une épithète grotesque.
Sous la Restauration, Crédeville et le nez de Bouginier se tenaient compagnie dans toutes les rues de Paris.
Bouginier, ou Bougenier, était un peintre, élève de Gros, né à Valenciennes vers le commencement de ce siècle et plus fameux par les dimensions exorbitantes de son nez que par son talent. Ce nez phénoménal figure encore sur la frise de l'entablement de la maison égyptienne qui s'élève place
i72 LES C5IS DE PARIS.
du Caire (fig. 71;. On assure que des voyageurs l'ont rencontré jusque sur les Pyramides.
Quant à Crédeville, sa personnalité est demeurée obscure ; ce nom énigmatique, tracé sur chaque coin de mnr avec une abondance extraordinaire, intriguait les gens d'imagination et passait, aux yeux des uns, pour le mot de ralliement des libéraux ou des ultra, aux yeux des autres pour la signature d'un forçat évadé qui prenait plaisir à narguer la police en lui certifiant sa présence. S'il faut en croire l'auteur des Arabesques 'populaires (1832), Créde ville était un jeune capitaine de l'armée impériale qui disparut en 1815, probablement tué dans un obscur combat d'avant-poste, et c'est sa fiancée, devenue folle , qui aurait commencé à couvrir tous les murs de Paris de ce nom, bientôt répété par le servile troupeau des imitateurs. Mais cette histoire, d'ailleurs parfaitement invraisemblable, n'explique pas comment l'épithète de voleur finit par se trouver accolée presque invariablement au nom de Crédeville. D'autres ont raconté, et cette version paraît la plus vraisemblable, que Crédeville était le nom d'un usurier, et que l'inscription infamante fut tracée à dix mille exemplaires pendant les trois journées de juillet 1830 par Henry Monnier, qui profita du désordre causé par la révolution pour assouvir sa vengeance. On a de quoi choisir.
Quelques-uns de nos lecteurs se souviennent sans doute encore d'avoir lu sur les murs, un peu avant 1840, feu Duponchel, — allusion à la mystification fameuse que de lugubres :^irceurs avaient jouée à ce directeur de l'Opéra en envoyant des invitations à son enterrement et en commandant son convoi aux pompes funèbres. Cette inscription tumulaire se pavanait en lettres énormes et multicolores jusqu'au somînet des monuments les plus élevés, et Crédeville voleur en fut définitivement enterré du coup. Depuis lors, combien de noms se sont succédé encore sur les pages de cet album des
murailles : Alexandre Dumas, Gh. Matharel^ le critique dramatique du Siècle; Galimard, Barbey d'Aurevilly, Nadar, Courbet, tous flanqués d'adjectifs plus ou moins malsonnauts! Grâce à cette épigraphie effrontée, le nom de Galimard est resté tout aussi populaire dans les rues de Paris que le fut en 1848 le Battur légendaire des affiches électorales : Nommons Battur, et de 1863 à 1870, Bertron, le candidat humain^ mort en janvier 1887.
Peut-être faudrait- il encore ajouter un nouvel appendice à notre galerie pour y comprendre les personnages purement légendaires des rues de Paris, depuis le Moine bourru, qui courait la nuit en effrayant les femmes et en battant les enfants jusqu'au Petit Homme rouge, qui apparaissait dans le palais des Tuileries chaque fois qu'une catastrophe en menaçait les habitants, et qui a eu l'honneur d'être chanté par Béranger. Mais les frontières de ce chapitre s'étendraient indéfiniment, et notre Musée populaire prendrait des proportions inquiétantes, comme s'il voulait rivaliser avec celui du Louvre.