LES AFFECTIONS PORTÉES A LA DEMOISELLE GRAVELINE
A vous palier de Graveliiie En conscience et vérité, J'estime autant sa bonne mine Que je crains sa sévérité, Et croy que cette demoiselle En fera mourir pour elle.
Lorsqu'on approche son visage Pour en remarquer les beautez, Ce n'est que colère et que rage , Elle est en feu de tous costez ; Enfi^, jamais nulle autre prude N'eut la négation plus rude...
Mais tant plus elle se chagrine, Plus on rit de l'ouyr sonner ; Elle a beau faire la mutine, Tout cela n'est que façonner.
Et suis trompé si la rebelle N'est mise en bas en dépit d'elle.
Cette effusion lyrique avait excité l'admiration de Saint- Amant, qui appréciait la verve poétique partout où il la trouvait. Dans une Epître héroï-comique à M^"" le duc d'Orléans, pendant que son Altesse était au siège de Gravelines. il lui apprend qu'il est chanté par le Savoyard :
Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'âge, Et sous qui gronde, au détriment du Tage, La riche Seine, agréable en son cours.
De tes vertus s'entretient tous les jours. Là, son aveugle, à gueule ouverte et torse, A voix hautaine et de toute sa force,
Se gorgiase à dire des chansons
Où ton bonheur trotte en mille façons ;
Là, sa moitié, qui n'est pas mieux pourveue
D'habits, d'attraits, de grâce ni de veue.
Le secondant, plantée auprès de luy.
Verse au badaut de la joie à plein muy.
Bref, ce beau couple , en rimant Saincte-Barbe,
Dit que dans peu tu prendras , à la barbe
De l'Espagnol et du brave Sienois,
Ce qui t'oblige à porter le harnois.
Le Recueil nouveau des chansons du Savoyard , par lui seul chantées dans Paris (1665) est rarissime (1), puisqu'il n'y en a qu'an seul exemplaire connu, qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal. Ce volume, où l'on trouve bien d'autres pièces, trop souvent ordurières, est imprimé sur du papier à sucre, avec des têtes de clous. La rime n'est pas riche, et le style en est vieux; les fautes de mesure y coudoient à chaque pas les fautes de français ; en maintes pages, la langue que parle le Savoyard est un vrai patois, à peine intelligible, et qui ne s'élève pas même à la hauteur des élucubrations journalières, débitées par les poètes de carrefour. Tout, en un mot, permet généralement de croire, sans trop d'invraisemblance, que l'Orphée du Pont-Neuf composait luimême, c( dans le loisir du cabinet, » les strophes qu'il chantait ensuite aux crocheteurs de la Samaritaine. Ces chantres du dix-septième siècle étaient parfois d'assez savants personnages, qui avaient beaucoup lu et beaucoup retenu : qu'on se rappelle seulement Bruscambille et Tabarin.
A l'occasion, le Savoyard complétait son répertoire avec les chansons de Gaultier-Garguille et d'autres compères de la même farine. Nous avons reconnu au passage quelques traits que la chanson bachique a gardés comme une tradition, et
O) On en a fait une réimpression à très petit nombre.
qu'il avait empruntés sans doute aux Vaux-de- Vire d'Olivier Basselin ou aux Chevilles de maître Adam. J'ai été surpris de retrouver dans ses œuvres d'antres vers encore, que les
Fig. 72. — Le Savoyard, l'Orphée du Pont-Neuf. D'après P. Richer. XVII» siècle.
chanteurs de dessert ont conservés précieusement dans leur répertoire, ceux-ci par exemple :
0 puissance divine %
Qui veillez sur nos jours, ^
Conservez -nous toujours
La cave et la cuisine!
Les avait-il pris lui-même à quelque source ignorée? Je n'en sais rien, et dans le doute il est juste de lui en faire honneur.
Les allusions aux hommes et aux choses du jour revienneot assez souvent dans ce recueil. Tous les événements courants, — entrées d'ambassadeurs, de rois ou de reines, victoires, traités de paix, affaires d'Etat, — retrouvaient un écho dans ses rimes. Ici, il s'adresse à Saint-Amant, avec lequel il était décidément en échange réglé de courtoisies ; là, il chante les louages du duc d'Enghien. Quelques-unes de ses chansons ont une tendance satirique, et frondent les usages et les modes du temps.
Le Savoyard n'a-t-il rien publié de plus? Le vers bien connu de Boileau (1) semble répondre que non. Mais, d'un autre côté, le titre de Recueil nouveau, paraîtrait indiquer le contraire, bien qu'à la rigueur le mot puisse s'expliquer différemment.'En outre, à côté de ce Recueil nouveau^ je trouve tout au long l'indication suivante, dans le catalogue de la bibliothèque de l'Arsenal : Les Chansons de V Escalade, faites par le Savoyard, contre les murs de la ville de Genève (avec figure. Amsterdam, 1702, in-12). Est-ce la réimpression d'un ouvrage dont l'édition originale a disparu? Est-ce simplement une supercherie de libraire ou d'auteur, voulant placer sa muse pseudonyme sous la protection de ce nom glorieux? Je ne le puis dire. Malgré toutes les recherches entreprises sur ma demande, le volume est resté introuvable, et cette grave question d'histoire littéraire doit rester indécise.
De temps en temps, quand il avait épuisé Paris jusqu'àla lie, quand les échos du Pont-Neuf étaient fatigués de sa voix tonnante, le Savoyard allait courir la province, accompa-
(1) Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages
Occuper le loisir des laquais et des pages, Et souvent, dans un coin renvoyés à l'écart, Servir de second totne aux airs du Savoyard !
(Satire ix.)
gué d'un petit garçon qui lui servait de guide et chantait en sa compagnie (fig. 72). Ce fut dans une de ces excursions que Dassoucy, rhapsode ambulant lui-même, le rencontra sur sa route, et eut avec lui cette conversation qui n'est pas le moindre ornement de ses Aventures d'Italie.
Le Savoyard arriva, de son vivant, à une véritable gloire. Ce n'est pas seulement Boileau, Saint- Amant, Dassoucy qui ont parlé de lui; son nom se trouve dans une multitude d'ouvrages de circonstaoce, de plaquettes et de feuilles volantes, en particulier dans un grand nombre de mazariuades : le Courrier burlesque, de Saint- Julien, le Ministre d'État âambé, la Lettre de Bélier oze à l'abbé de la Rivière, etc., ce qui prouve qu'au temps de la Pronde, il était déjà en pleine possession de sa renommée. En 1716, lorsque Brossette écrivit son commentaire sur Boileau, on vantait encore ses chansons.
Je viens de parler de la Fronde. Il est probable que le Savoyard se mêla pour sa part à la grande levée de boucliers qui se fit alors de toutes parts contre Mazarin, quoiqu'il ait eu la prudence de ne garder dans son recueil aucune trace de cette échappée dangereuse à travers les passions politiques du moment.
On sait que les chanteurs et débitants de couplets satiriques avaient choisi le Pont-Neuf pour foyer de leur propagande contre le cardinal (1). Le métier, s'il était lucratif, avait bien ses périls, et plus d'un chanteur expia rudement ses prouesses. On peut croire que le souvenir de ces impru-
(1) Sur le Pont-Neuf c'est le contraire,
Et ses chantres à l'ordinaire Chantent les soirs et les matins Des défaites de Mazarins, Ne se passant nulle semaine Sans en crier une douzaine.
(Loret, Muse historique, 17 mars 1G52,)
dentés audaces ne fut pas étranger à l'ordonnance de police datée du 20 octobre 1651, c'est-à-dire du moment où Mazarin s'établissait sur la frontière, tout prêt à rentrer en France, ordonnance qui, non contente de défendre sous peine du fouet les couplets diffamatoires dans les carrefours et sur les placés publiques, allait jusqu'à interdire absolument toutes chansons sur le Pont-Neuf.
C'est aussi à cette même date de la deuxième Fronde que se rapporte le passage suivant de M"® de Motteville : <L M™® de Brienne me dit qu'une certaine coureuse, nommée dame Anne, qui dans Paris gagnoit de l'argent en chantant parles rues des chansons infâmes contre le respect qui étoit dû à cette princesse (Anne d'Autriche), étoit alors en prison et dans un pitoyable état. Je le dis à la reine... Cette princesse ne me répondit rien et je ne lui en parlai plus. Quelques jours après, la même M"® de Brienne me dit qu'elle avoit été voir cette dame Anne, et qu'elle ne l'avoit plus trouvée dans sa prison; qu'elle étoit alors dans une chambre voisine, bien servie, bien couchée et bien nourrie, et qu'on ne savoit pas d'où pouvoit procéder cette merveille. Nous sûmes alors que la reine seule avoit fait cette belle action, et, quand nous lui en parlâmes, elle ne voulut pas nous écouter (1). » Les audaces des chanteurs populaires n'avaient pas toujours de si heureux dénoûments.
La muse populaire des rues ne perdit jamais, d'ailleurs, ce penchant à l'épigramme et à la satire, qui se laissait souvent emporter au delà des bornes légitimes. Tous les événements scandaleux, tous les personnages ridicules ou détestés étaient de son ressort et tombaient sous sa férule. Elle procédait par allusions, toujours happées au vol eX
(1) Mémoires de M^' de Motteville. Cette dame Anne était une revendeuse des halles, insolente, hardie et très connue.
saisies à demi-mot par la foule-, quand elle n'osait ou ne pouvait y aller plus franchement :
... S'il faut que sur vous on ait la moindre prise, Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise,
dit Olirysale à Arnolphe, dans VÉcole des femmes. Et pins loin, Arnolphe Ini-même avertit Agnès en ces termes :
Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines Dont par toute la ville on chante les fredaines.
De tout temps, ce sujet fat cher à la verve gauloise des chansonniers. Beaucoup des couplets ultra-satiriques, enregistrés dans le Recueil de Maurepas et dans le Nouveau Siècle de Louis XI V, ont été ramassés dans la' rue. Tout se traduit en France par des chansons ; il le savait bien, ce prince italien qui, lorsqu'il apprenait une nouvelle venant de notre pays, demandait tout d'abord : U la canzone? Mazarin le savait aussi, comme le prouve son mot : « Ils chantent, ils paieront. »
Le Pont-Neuf écrivait donc jour par jour l'histoire à sa façon : il chansonuait M™® de Maiutenon, Villeroy, les ambassadeurs de Siam et de l'Académie : il lançait par centaines les noëls et les complaintes sur le procès du surintendant Fouquet; il raillait les maladresses ou Timpéritie des généraux, et n'épargnait même pas nos défaites. Le malheureux siège de Lerida par le grand Condé, en 1647, avait inspiré des vaudevilles à n'en plus finir. « Nous fîmes, D dit le chevalier de Grammont par la bouche de son biographe Hamilton, ce quelques couplets sur ces Lerida, qui ont tant couru, afin qu'on n'en fit pas de plus mauvais. Nous n'y gagnâmes rien : on en fit à Paris oh l'on nous traitait encore plus mal. d
Le maréchal de Grammont, nous apprend Tallemant des Eéaux, avait été surnommé le maréclial Lampon, parce qu'on avait composé sur lui, après la perte de la bataille d'Honnecourt, beaucoup de vaudevilles avec ce refrain populaire.
Parmi les pièces sanglantes lancées au dix-huitième siècle contre M"^^ d'Averne, il y en a une où l'on fait dire au maTquis d' Al incourt qu'il la méprise, et qu'elle finira bientôt par être chau sonnée sur le Pont- Neuf. C'est là aussi que la Belle Bourbonnaise, qui roulait sur les mésaventures d'une courtisane fameuse, et qu'on appliqua ensuite à la Dubarry, a dû prendre naissance et apparaître pour la première fois. Sous la Fronde, on bâtonnait le coupletier ou le chanteur trop hardi ; sous Louis XV, on jetait à la Bastille les auteurs de vaudevilles contre M°^° de Pompadour ; sous le Directoire, on déporta à Cayenne, comme nous le verrons tout à l'heure, un chansonnier de la rue, qui avait osé s'attaquer à Barras. La police avait toujours les deux oreilles et les deux yeux ouverts sur les Orphées de la place publique.
Revenons au dix-septième siècle.
Après Guedron et les deux Boësset, les fournisseurs habituels des mélodies du Pont-Neuf étaient tous ces auteurs d'Airs de cour et diAirs à boire, dont les innombrables recueils encombraient la boutique de Ballard : Le Camus, Sicart, Dubuisson, Lambert enfin, et surtout Lnlli. Les poètes crottés alimentaient les chanteurs de rimes qu'ils adaptaient tant bien que mal à la musique en vogue.
On voyait même parfois de pauvres diables d'auteurs, mourant de faim, chanter leurs propres œuvres sur le Pont- Neuf, en se déguisant de leur mieux, pour amasser de quoi dîner (1). Mais la plupart, comme Neufgermain, le baron
(1) Hist. du poète Sibus, dans le Recueil de Sercy (1661), 2* partie.
de Plancy, Maillet, se contentaient de trafiquer de leurs productions, que les ménestrels de la Samaritaine obtenaient à bon compte. Ce dernier surtout, le type des poètes crottés, ne se faisait pas faute, malgré son orgueil, de descendre clandestinement jusque-là, lorsque son escarcelle était plus vide encore que d'habitude.
Un jour, raconte Tallemant, pressé par la nécessité, il s'en fut proposer un ouvrage de sa façon à une chanteuse du Pont-Neuf. Celle-ci se défiait de la mine et de la muse du poète, mais il déploya une si triomphante éloquence qu'il parvint à la séduire et à en tirer un petit écu. Maillet lui remit, en échange, une chanson magnifique où il n'était question que d'astres et de soleils, et s'en alla faire bombance au cabaret, avec la légitime fierté d'un poète à qui pareille fortune n'arrive pas tous les jours. Par malheur, la chanteuse ne put vendre un seul exemplaire du chefd'œuvre, écrit d'un trop haut style pour sa clientèle ordinaire. La voilà furieuse : elle se plaint amèrement, elle tempête, elle jette feu et flamme pour qu'on lui rende son écu; bref, elle finit par intenter une action contre celui qui l'a trompée. Il fallut que le secourable Gombault s'interposât, en désintéressant la chanteuse de sa propre bourse.
A côté du Savoyard, et d'un bout à l'autre du Pont, ou plutôt d'un bout à l'autre de Paris, on lui faisait une active concurrence. Gilles le Niais et la plupart des farceurs en plein vent joignaient les charmes de la chanson à ceux de leurs exercices ordinaires. Au pont Saint-Michel, au pont au Double, à la Grève, à la Vallée de Misère, au carrefour Guillery, à la porte Baudet, les lampons, les turelure, les laridon, les oui-da, les toc mon tambourinet, les lustucru, les guéridon don don, égayaient continuellement les échos. De l'aube à la nuit retentissaient sur tous les
tons les voix des crieurs des complaiutes, des AmphioDs burlesques, célébrant en couplets primitifs le dernier assassinat, le dernier vol, la dernière victoire, et débitant, pouila modeste somme de six blancs, le cahier qui contenait leur répertoire.
Çà et là, ou rencontrait de simples virtuoses, un aveugle avec sa vielle, un laquais en grève avec son violon, un gueux avec la flûte et le tambourin, enfin quelqu'une de ces physionomies pittoresques que Callot et vingt autres ont si souvent croquées au passage, un homme-orchestre, comme ceux dont Mercier, dans son Tableau de Paris, a décrit plusieurs spécimens.
A côté de l'Orphée du Pont-Neuf, J. Lagniet et son rival moins connu, P. ficher, dont l'œuvre se confond parfois avec le sien, nous montrent toute une série d'autres chanteurs nomades.
En voici deux, par exemple, pris au hasard dans cette curieuse collection, l'un que Richer appelle le superius, c'est-àdire le soprano; l'autre, le contraténor, tous deux portant un double baudrier croisé et armés chacun d'une espèce de hallebarde (fig. 73 et 74).
Au bas du premier portrait on lit :
Suivant de son père la trace Et gueulant de tout son pouvoir, Ce petit magot nous fait voir Qu'un bon limier chasse de race.
Et au bas du second, représenté les yeux levés et le chapeau tendu vers quelque fenêtre :
Pour ne rien céder à son frère, Ce chantre à la gueule de bois, Tant du geste que de la voix, Se rend digne fils de son père.
Puis vient un chanteur à la figure idiote, un livre entre les mains, le chapeau serré du bras contre la poitrine, et auquel il donne par dérision le nom d'Orlande de Lassns, le célèbre compositeur flamand, comme on qualifierait de Raphaël un mauvais rapin (fig. 75) :
Ainsi cette illustre personne Va chantant par les carrefours Hymnes et noëls aux bons jours, Sans refuser ce qu'on lui donne.
rig. 7b. — Le Contraténor. Fig. 74. — Le Supérius.
D'après P. Richer. XVII* siècle.
Ensuite un boiteux à la figure narquoise :
Si ce boiteux, dans sa musique, Fait voir la grâce d'Apollon, n montre, étalant sa boutique, L'éloquence de Cicéron.
Plus loin, Jacques l'Audouille (fîg. 76), « chantre des Petites Maisons, » passe, par une sorte de lucarne dont le volet est tiré, sa main qui implore et sa lamentable figure :
Jacque entonne mille chansons, Ainsi qu'un sansonnet en cage ; Hommes, filles, femmes, garçons, Viennent écouter son ramajre.
Fig. 75. — Orlande de Lassus. D'après P. Riclier. XVII*^ siècle.
N'oublions pas Georges l'altéré, le Fifre de Bacchus, ni le bel Apollon, que Lagniet nous montre assis, sa jambe malade relevée, son chapeau à côté de lui, raclant un violon sur lequel il chante : On ma bien apprins — A my lever, my lever, my lever matin, — et sous l'effigie duquel se lit le quatrain suivant :
Ainsi ce boiteux que tu vois, D'une piteuse contenance, Marie au violon sa voix, Branlant sa quille à la cadence.
Presque tous ces chanteurs populaires avaient ainsi quelque infii-mité caractéristique, qui les faisait ressembler
Fig. 76. — Jacques rAndouille. D'après Laguiet. XVII* siècle.
à Homère ou à Tyrtée, et nous savons justement d'autre part que Pun de ceux qui avaient conquis le plus de réputation après le Savoyard était connu sous le nom du Boiteux (1). C'est probablement Guillaume de Limoges,
(1) Préfontaine, le Poète extravagant, dans le Recueil de diverses pièces comiques, 1671.
renommé pour sa gaieté autant que pour sa belle voix, et dont la collection Hennin, aujourd'hui an Cabinet des estampes, nous a conservé un très curieux portrait (fig. 77) avec un éloge en vers :
Ce gaillard boiteux fait la nique
Par ses gestes et ses façons
Aux plus grands maîtres de musique,
Quand il entonne ses chansons.
La bourgeoise et la demoiselle,
Ti'artizan et l'homme de cour,
S'il chante ime chanson nouvelle,
Viennent l'entendre tour à tour...
Sa conduite est assez subtile,
Cet homme a plus d'esprit qu'un boeuf
D'enseigner à toute une ville,
Sans jamais sortir du Pont-Neuf.
Voici maintenant l'Apollon de la Grève (fig. 78) : un aveugle avec son violon, accompagné d'une femme avec sa musette et de deux chanteurs. Un nombreux auditoire les écoute. Au-dessus de la femme se lisent ces vers :
Mon nom est Margot la l\liisette;
D'esprit je suis assez bien faite.
L'on me croit néanmoins insensée à Paris;
Mais je suis plus sage que folle,
Puisque j'attrape leur pistole D'un nombre de badauds qui me tiennent en mépris (sic).
On nous montre ensuite Louis, organiste des carrefours, personnage hideux, vêtu d'une longue robe :
Pour entonner d'un bel accent Quelque chant d'hymne qui résonne Et fredonner en innocent, Ce beau mignon ne craint personne.
Richer représente aussi un autre chanteur, qu'il appelle
Gusman, chef de police, espèce de bohème en haillons, coiffé d'un bonnet chinois avec deux petites plumes :
Gusman fait éclater sa voix Qui fait autant de bruit que trois, Qu'il accompagne de cliquettes Qui font la nique aux castagnettes.
Fig. 77. — GuUlaume de Limoges, dit le Gaillard boiteux. D'après Audran. XVII* siècle.
Brebiette n'a eu garde d'oublier non plus ces musiciens des rues dans sa curieuse série des Cris de Paris (1640), et son burin nous les montre dans un costume inouï, qui est à lui seul tout un poème de misère pittoresque. Leur chantre
se tient debout avec soaJ)âton, sa flûte et son tambourin : il est chaussé de sandales faites de bribes et de morceaux, couvert d'un manteau rapiécé, troué, effrangé ; coiffé enfin, pour l'achever de peindre, d'un vieux chapeau défoncé, sur lequel, toutefois, plane orgueilleusement à l'arrière un panache de plumes. Mais il serait impossible de mettre un nom sous le portrait typique de cet Orphée ambulant : c'est un de ces mille personnages anonymes qui passent sans bruit et meurent sans nom sur le pavé de Paris.
Dans une estampe postérieure d'un demi-siècle au moins nous retrouvons le chanteur populaire curieusement accoutré et coiffé d'un chapeau bizarre, fabriqué avec la dépouille d'un oiseau de grosse taille, qui semble nager sur sa tête, comme un canard sur un bassin (1). Un de ces musiciens des rues, nommé Sulpice, s'était acquis alors quelque réputation tant par son habileté sur la flûte, dont il jouait de façon à rendre jaloux l'illustre Philibert, que par l'intelligence et les bons tours du chien qui ne le quittait jamais.
Vers la fin de sa carrière seulement, ou un peu après, le Savoyard vit se dresser devant lui, sur le théâtre même de sa gloire, un rival redoutable et plein d'ardeur, qui tint la victoire en suspens et brilla jusqu'aux premières années du dix-huitième siècle, composant des couplets sur chaque événement du jour. C'était le cocher de M. de Vertamont, père du premier président du Grand Conseil (2). La livrée surtout^
(1) Les Véritables Cris di Paris, chez Daumont, rue Saint-Martin.
(2) Nommé à cette place en 1697, en remplacement de Bignon. Tallemant des Eéaux a une historiette sur M™® de Yertamont. ( Ch. Nisard, les Chansons populaires, I, 360.)
Près du cocher de Verthamont Je me contente d'une place,
disait Coulanges dans une chanson. ]\I™« de Sévigné en parle en l'une de ses lettres au chansonnier, du 6 août 1696.
ne fût-ce que par esprit de corps, dut déserter eu masse le Savoyard, pour se presser autour de cet aucieu collègue, dont les talents la flattaient dans son amour-propre. Nous ne savons quel mobile poussa le cocher de Vertamont à dé-
Fig, 78. — L'Apollon de la Grève. D'après Lagiiiet. XVII« siècle.
serter le carrosse de son maître pour le tabouret du chanteur ambulant. Ce fut sans doute l'iiifliience secrète de son astre, le sentiment de sa force et le désir de la gloire. Cette gloire ne lui a pas été refusée, mais il ne l'a obtenue qu'indirectement, sous le titre qui a caché son vrai nom à la postérité.
Sans le mettre sur le même rang que le Savoyard, et quoiqu'il n'ait pas eu comme lai l'heureuse chauce d'être immortalisé par le législateur du Parnasse, tous les témoignages s'accordent à reconnaître l'immense popularité dont jouit ce personnage. C'est grand dommage qu'il n'ait jamais recueilli en volume les produits de sa verve, et que les feuilles volantes où il les consignait aient été, pour la plupart, dispersées par le vent ; mais c'est dommage pour les curieux et non pour les amateurs de poésie classique, car le Savoyard lui-même était un aigle, un Pindare, à côté du coclier de Vertamont, à en juger par le peu qui nous reste de celui-ci.
La Eégence et la première partie du règne de Louis XV devaient être l'âge d'or de la chanson. On pourrait faire un recueil, plus gros que celui de Maurepas, de tous les couplets et refrains qui nous en ont été conservés. L'avocat Barbier, à lui seul, nous en a transmis par centaines.
On chansonnait tout le monde : le duc d'Orléans, les roués, M*"® de Parabère, ]\P® de Prie, les ministres, Law, d'Argenson, le parlement, le duc de la Force, le prince de Conti, le comte de Clermont, la Pélissier (de l'Opéra), le curé Languet, Hérault et Chauvelin, les miracles du diacre Paris, les jésuites, le maréchal de Belle-Isle, le cardinal de Fleury, etc., sur l'air des Pendus, de Margot la ravaudeuse, de Laire la, de Barbari, mon ami, de Et vite, et vite, apportez du coco! de Cest M. Dudicourt qui na pas le nez court , de la Béquille du père Barnabas, cette chanson type qai s'était multipliée en variantes innombrables, et dont le rythme, le timbre et le refrain persistèrent longtemps encore après qu'on avait perdu le souvenir de l'aventure plus ou moins apocryphe qui l'avait inspirée.
La légèreté va jusqu'à la licence, et la hardiesse jusqu'à l'effronterie, dans la plupart de ces couplets délurés ; mais
la plupart se murmuraient à Toreille dans les salons et les cafés, ou se colportaient sous le manteau sans se chanter dans la rue. On connaît beaucoup mieux les chansons d'alors que les chanteurs. Barbier se borne généralement à nous dire qu'elles ont couru partout, sans s'expliquer autrement.
Pour quelques-unes des moins hardies , comme les couplets sur Dodun, contrôleur général des finances, il nous j,pprend qu'elles étaient chantées jusque par les décrotteurs, ou bien dans les foires.
Quelquefois, comme lors du projet de descente en Angleterre, qui échoua par la défaite de notre flotte au sovtir du port de Brest (1759), la police faisait crier, vendre et chanter dans les rues, pour agir sur l'opinion populaire, des chansons où l'on tâchait d'imiter la naïveté des bardes nomades. Elle avait, d'ailleurs, des escouades de chansonniers à ses ordres, pour amuser et distraire la populace par des couplets de circonstance (1). Le plus souvent les chanteurs des rues se bornaient aux complaintes sur les exploits de Cartouche et de ses émules ou sur la Lescombnt.
Pendant le cours du même siècle, le Savoyard et le cocher de Vertamont retrouvèrent plusieurs héritiers qui ont laissé un nom comme eux, dans l'histoire de la rue.
Duchemin, qui s'intitulait l'Enfant de chœur du Pont- Neuf, brillait dans la seconde noiJé du dix-huitième siècle, et il continua la tradition avec les progrès qu'exigeait une civilisation plus avancée. Indépendamment de ses propres élucubrations, il s'était composé un répertoire varié, en faisant un choix parmi les vaudevilles anciens, qu'il avait en
(1) Mémoires secrets, t. XX, p. 130. S'il faut en croire Mercier {Concert ambulant), la police, dans les moments de fermentation, faisait doubler la musiqv.e ambulante et prolongeait pendant deux heures chaque jour le tapage des clarinettes et des tambourins dans les carrefours.
quelque sorte rendus sieus, à force de les chanter tous les jours, et qu'il publiait même sous sou nom (1).
Le père Lajoie, son successeur, visa toujours à justifier son nom : la gaieté de ses refrains, de sa physionomie, de ses gestes, de sa voix et de ses grimaces, fit longtemps les délices des badauds. Tous deux ont travaillé dans les divers genres : ils ont cultivé la chanson badine et la chanson guerrière, la chanson anacréontique et la chanson morale. Mais le sérieux même du père Lnjoie a toujours quelque chose de folâtre. Chaque mode nouvelle, chaque nouvel engouement du Parisien, lui inspiraient des couplets moqueurs, où Ton retrouve plus d'un écho de la vieille basoche. 11 savait aussi pincer agréablement la fibre militaire et patriotique de son auditoire, et les racoleurs du quai de la Ferraille devaient l'ouïr d'une oreille favorable, quand il chantait son chefd'œuvre, que je le soupçonne d'avoir composé tout exprès pour leur complaire :
J'ai servi Sa Majesté,
Je viens d'avoir mon congé.
En sortant d'apprentissage,
Je n'étais pas dégourdi ;
A présent, j'ai l'avantage
D'être beaucoup plus hardi (2).
La gravure a consacré les types de deux autres chanteurs populaires du dix-huitième siècle : Michel Le Clerc et Charles Minart (fig. 79 et 80).
Le premier s'accompagnait sur la vielle, et on le voit, dans l'estampe d'Ingouf, sa tête barbue enveloppée d'un capuchon, chaussé de grosses bottes, vêtu d'un costume tout populaire. Le second jouait du violon, et le même artiste
(1) Voy. Chansons, vaudevilles et ariettes, choîsisjjar Duchemin.
(2) Gouriet, Personnages célèbres dan.i les rues de Paris, t. II, p. 103.
nous le montre coifTé d'un tricorne, en habit effrangé et rapiécé, avec un long tablier, et, au dos, une hotte d'où débordent des feuilles de chansons. Celui-ci surtout était le fa-
Fig. 79. — Michel le Clerc, musicien ambulant. D'après ingouf. XVII* siècle.
vori de la foule, et quand, de sa voix flûtée et tremblotante, avec sa physionomie mobile et narquoise, il exécutait la vieille chanson fameuse : Robin a une vache, l'auditoire ne pouvait contenir les transports de sa jubilation. A l'exemple
de la plupart de ses confrères, hélas! Charles Minart cultiva,it de préférence le genre grivois. On peut le conjecturer, du moins, par les petits échantillons de ses refrains qui nous ont été conservés.
Un peu plus tard, Baptiste, qui, comme plusieurs antres chanteurs des rues, et particulièrement son contemporain Mercier, se surnommait lui-même le divertissant , faisait, avec sa commère M™® Baptiste, les délices du quai de la Ferraille, par son interminable répertoire de chansons dans tous les goûts, qu'il tirait souvent de sa propre veine et qu'il réunissait en petits livres pour les amateurs. Ses concerts en plein vent avaient lieu de sept- à neuf heures, chaque soir; les dimanches et fêtes, ils commençaient à cinq heures, et il y avait, en outre, une première séance de midi à deux heures, suivant l'avis inséré à la fin de ses cahiers.
<r Tout lui était bon : la gaudriole épicée, la romance sensible, le refrain gaillard, le couplet bucolique, pourvu qu'à la chute du trait final, il vît tomber dru comme grêle, sur son tapis, liards et sols marqués. C'est lui qui chantait le mieux la chanson à la mode en 1783 : Changezmoi cette tête, et qui contribua le plus, de toute la force de son gosier, au réveil populaire de la vieille chanson populaire de Marlborough . Les perles de son répertoire étaient les Nouvelles Ecosseuses, de Sa composition ; l'Heureux Moment, romance pastorale dont il se disait aussi l'auteur; V Éloge des grands nez. Cadet sans souci, VÉloignement de Myrtil, ariette villageoise , etc. » Il triomphait aussi, comme Minart, dans Robinet les Deux sœurs (1).
Les chansons gaillardes et les cantiques sacrés alter-
(1) Ed. Fournier, Histoire du Pont-Nevf^ p. 411-2. C'est sans doute à lui que fait allusion Restif de la Bretonne dans ses Nuits de Paris (154* nuit) en parlant du heou chanteur du quai de la Ferraille.
îiaieut sans cesse sur le Pont-Neuf et dans ses alentours. Ici, l'on célébrait un mystère, on entonnait une liymne en l'honneur de la Vierge et des saints ; là, des espèces de pè-
Fig. 80. — Charles Minart, musicien ambulant. D'après Ingouf. XVli* siècle.
lerins, portant une croix et un scapulaire, pour se distinguer des cliauteçirs de chansons bachiques et joyeuses, parcouraient les rues à pas lents , en psalmodiant d'une
voix lamentable la complaiote nouvelle (1) sur les crimes et la condamnation des grands criminels du jour. On chantait Cornus, Bacchus et Margot, en alliant le style auacréontique de Crébillon fils au style poissard de Vadé. Une fois par semaine, quelques quinze-vingts avaient permission de s'installer sous les portes cochères, où ils ânounaient tant bien que mal des cantiques' pieux.
Est-il besoin de dire que les Orphées profanes étaient les plus courus? En vain, le chanteur sacré, debout sur son escabelle, montrait de sa baguette le diable peint en rouge, avec sa queue et ses cornes, sur le tableau qui lui servait d'étendard; en vain, entre chaque couplet, il offrait ses scapulaires bénits aux passants ; la foule désertait le théâtre de ces successeurs des vieux pèlerins de la Sainte-Baume et de Jérusalem, pour porter son admiration et ses pièces de deux sols à son concurrent (2).
Parmi ces chanteurs profanes, généralement très profanes, du dix-huitième siècle, il ne faut pas oublier les vielleurs, surtout les vielleuses. Ils ne datent pas, sans doute, de cette époque, et, dès le siècle précédent, le vielleur Boniface avait acquis assez de renom pour mériter d'être gravé par Bonnart. Mais on n'en avait jamais tant vu qu'alors, et ils furent une des grandes modes du temps.
La fine pointe de Saint-Aubin a croqué au passage la plus illustre de toutes les vielleuses, celle dont le nom, devenu pour ainsi dire générique, a si bien été repris et usurpé par d'autres qu'il n'est pas toujours facile aujourd'hui de discerner nettement ce qui regarde sa propre personne dans la légende collective formée autourd'elle.Fanchonla vielleuse a eu l'honneur d'être célébrée dans les romans et les romances, d'être mise en vaudeville et en drame ; elle a eu la
(1) p. Lacroix, XVI 11^ siècle, \nA°.
(2) Mercier, Tableau de Pniis, t. V, chap. m.
non moindre gloire da donner son nom, comme M"^ de Fontanges, à une mode popularisée par elle, car on appelle encove une /anc/wn la coiffure familière, faite d'un mouchoir noué sous le' menton, qu'elle avait coutume de porter.
Fanchon, la vraie, florissait un peu après le milieu du dix-huitième siècle. Bacjiaumont et les autres chroniqueurs du temp§ ont plus d'une fois esquissé sa figure. Bouilly et Joseph Pain en ont fait l'héroïne d'une pièce fameuse (1803), qui fit longtemps courir tout Paris, grâce au sentimentalisme dont elle est pleine et aux grâces de M"^° Belmont, chargée du rôle principal; mais la tradition qu'ils avaient recueillie et qu'ils ont vulgarisée, en ajoutant encore à ce qu'elle avait de faux, pour obéir à la mode du temps et à la tendance de leur esprit, n'a guère de rapport avec la réalité. Née de pauvres parents, aux montagnes de la Savoie, selon la chanson qu'ils mettaient dans sa bouche Fanchon serait venue à Paris n'apportant pour tout bagage que <( ses quinze ans, sa vielle et l'espérance ». Par bonheur, ses quinze ans avaient de beaux yeux, une bouche, charmante, des bras mignons, une main potelée; et, ainsi pourvue, la petite vielleuse ne pouvait manquer d'enchanter en même temps toutes les oreilles et tous les yeux. Mais elle était aussi vertueuse que belle. Amie des grands seigneurs et des poètes célèbres, en tout bien tout honneur, elle ne profitait de ses relations, comme de la fortune acquise par ses talents, que pour protéger l'innocence, et, après avoir épousé un colonel déguisé en artiste, elle finissait par quitter son brillant hôtel de Paris pour retourner au village.
Voilà le roman. Mais, hélas! que la vérité est loin de cet idéal de candeur!
Il ne suffit pas de dire, avec Rougemont dans le Rôdeur (1), que la Ninon savoyarde, comme il l'appelle, étair.
(1) Quatrième édition, t. III, chap. XI, p. 139.
« d'un naturel excellent, d'une complaisance excessive », qu'elle « ennoblit sa richesse parï'usage agréable qu'elle en fit, et termina joyeusement une vie qui fut entièrement consacrée à faire des heureux, i> phrase significative sous la plume d'un vaudevilliste; il paraît qu'il faut aller beaucoup plus loin, si l'on en croit le Dictionnaire critique de M. Jal, qui ramène la légende de Fanchon à une histoire d'un réalisme repoussant, mais, il faut ea'convenir, beaucoup plus vraisemblable.
Suivant les documents découverts par M. Jal, Fanchon la vielleuse s'appelait de son vrai nom Françoise Chemin, et, bien que d'origine savoyarde par ses parents, elle était née à Paris, le 5 mars 1737, dans la rue Neuve- Saint-Méiard, sur la paroisse de Saint- Jacques du Haut-Pas, d'un pauvre gagnedeniers. Sans doute, elle fut lancée tout enfant au milieu des vielleuses qui couraient les cabarets en renom, les remparts et les réunions pubhques. Grâce à sa gentillesse et à sa beauté, elle y obtint 'beaucoup de succès et passa naturellement pour Savoyarde, comme la plupart de ses compagnes, dont elle portait le costume, et dont elle parlait plus ou moins le jargon, appris dans la maison paternelle. Ce fut probablement un calcul de sa part de se laisser prendre pour Savoyarde (fig. 81).
A dix-huit ans, le 10 février 1755, Fanchon épousa à Saint-Médard un gagne-deniers et marchand forain, faisant partie, comme son père, de la colonie niçarde du faubourg Saint-Marceau : Jean-Baptiste Minard, à qui elle donna quatre enfants. En 1763, la vielleuse émancipée faisait scan-' dale pas ses chansons, sa tenue et ses propos dans les cafés et cabarets habituellement fréquentés par ses pareilles, quoiqu'on y fût peu prompt à se scandaliser, si bien que l'inspecteur de police du quartier Saint-Antoine la mandait devant lui, par ordre du lieutenant général M. de Sartines,
pour lui ordonner « de se comporter avec plus de décence d. Au lieu de se rendre à cette première sommation, Fanchoii lit publiquement la lettre de rinsj^ecteur en plein café, et
la livre aux risées; sur de nouveaux ordres, elle comparaît et fait toutes les promesses qu'on Ini demande, pour les violer aussitôt. Bref, le 28 février 1767, à la suite d'une scène de tapage nocturne, Fanclion, condamnée sommairement
par M. de Sartines à être enfermée pendant une donzaine de jours, était arrêtée par le même inspecteur, comme étant d'ailleurs une personne de mauvaise conduite notoire, <r qui s'enivre journellement et insulte tous ceux qui lui déplaisent ».
Après cette courte incarcération, Fanchon recommença sans doute la même vie. Les documents trouvés par M. Jal ne vont pas plus loin. En voilà bien assez, en voilà trop pour qu'aucune illusion nous reste sur son compte.
Mais, s'il faut rabattre de sa vertu, il ne faut rien rabattre de ses succès. Au contraire, elle était la reine du boulevard du Temple, alors dans toute sa vogue. Il n'y avait point de souper sans elle chez Bonalin, au Cadran Bleu, dans le café de la dame Hast, et autres lieux de plaisir dont le boulevard était rempli. On la faisait monter ; elle chantait à volonté les airs naïfs de la Savoie oa les couplets de Collé, de Lattaignant, de Piron, et la mode voulait qu'on la payât largement. Aussi devint-elle assez vite beaucoup plus riche que la plupart de ceux qui croyaient lui donner l'aumône. Elle coud alors des dentelles de Chantilly à son long tablier blanc et à ses manches ; sa vielle est suspendue à un large ruban de soie bleue. C'est une vielleuse de Lancret et de Watteau. Puis elle disparaît.
Vers la même date, en 1760, un vielleur qui se tenait habituellement sur le Pont-Neuf était devenu un personnage assez marquant pour tenter aussi le crayon de Saint- Aubin, qui n'a eu garde, d'ailleurs dans sa Promenade des remparts et ses spirituelles revues des boulevards, non plus que Carie Vernet, Bouchardon et tous les peintres des mœurs parisiennes, d'omettre ce type alors si répandu de la vielleuse montagnarde, coiffée d'une marmotte, ou dti petit vieillard, espèce de pijfcraro du temps, implorant le passant d'un sourire, montrant la marmotte en vie et poursuivant de son
agaçante harmonie les promeneurs et les oisifs attablés en plein air. La \ielleuse tient dans le Tableau de Paris , de Mercier, la place qu'elle mérite. Rétif de la Bretonne ne l'a pas négligée non plus dans sa galerie populaire ; il en a peint plus d'une fois, avec sa crudité triviale, la physionomie, le costume, le langage et les aventures, et nous la montre, chez les traiteurs à la mode, appelée d'une table à l'autre, prenant part aux conversations et parfois aux repas, jouant la Fur 8tenherg , la Fricassée ou la contredanse de l'Ecu, se prêtant enfin à tous les caprices des convives. '
Il était de tradition que la vielleuse fût Savoyarde, comme celui qui faisait danser des marionnettes sur une planche au son de la cornemuse et du hautbois était Catalan, et comme le virtuose représenté par Bouchardon, qui jouait de la flûte à bec, tout 'en tapant de la main gauche sur un long tambour suspendu par une courroie à son bras droit, était Provençal.
Grâce à la célébrité de Fanchon, son nom fut plus d'une fois usurpé, comme nous l'avons- dit, par des rivales peu scrupuleuses; il devint d'ailleurs une espèce de nom légendaire qui se transmit de l'une à l'autre pendant longtemps, si bien qu'il serait possible que les renseignements donnés par des historiens de diverses dates sur Fanchon la vielleuse ne se rapportassent pas au même personnage. L'énorme succès de la pièce de Bouilly, sous le Consulat, vint renouveler cette vogue et remettre plus que jamais le nom et la profession de Fanchon en honneur. On vit s'abattre sur les boulevards une nuée de pseudo-Fanchons qui, les yeux baissés et la joue couverte d'une rougeur pudique, chantaient des romances pathétiques en s'accompaguant de la vielle, et exploitaient avec fruit l'attendrissement causé par le sentimental vaudeville. C'est à, ce genre qu'appartient la Fanchon posthume de la Restauration, qui groupait la foule
208 LES CrJS DE PARIS.
autour d'elle sur les boulevards et voyait les offrandes les plus multipliées pleuvoir daus sa corbeille (1).
Sous la RévolutioD, la race des cli au leurs en plein vent ne fit que pulluler de plus belle. Il semble que la Terreur eût dû mettre en désarroi la Muse des rues comme celle des salons et des académies ; mais la chanson populaire vit de passion et fleurit au milieu des tempêtes. Toutes les colères, tous les sentiments de l'époque furent arrangés en rimes. Les musiciens aveugles, dont l'orchestre ambulant avait escorté le char de la Raison et retenti dans les fêtes nationales, raclaient, du matin au soir, dans tous les coins de Paris, les airs qui composaient le répertoire patriotique.
En 1789, on chantait par les rues la Prise de la Bastille, la ChoMSon des EmigraJits, la Milice nationale, la Cocarde parisienne ; en 1790, on chansonnait l'abbé Maury, les couches et les relevailles de maman Target; en 1791, des complaintes sur Mirabeau retentissaient le soir même de sa mort, et de grossiers refrains raillaient le départ de la ménagerie royale; en 92, c'étaient la Marseillaise et ili^° Veto', en 93 et 94, la Carmagnole et la Ronde des guillotinés; en 95, le Réveil du peuple.
Mais la réaction avait aussi ses chanteurs populaires, qui toutefois n'osèrent généralement donner signe de vie en pleine Terreur. Après le 9 thermidor, apparut le plus célèbre de tous, le courageux Louis-Ange Pitou.
Pitou est une figure à part dans la galerie des chanteurs de la rue; il mérite que l'histoire recueille son nom. Tous les soirs, de 1795 à 1797, un homme de petite taille, à figure mobile et caractérisée, vient s'installer devant le portail de Saint-Germain l'Auxerrois, et là, chantant et parlant tour à tour, assaisonnant ses hardis couplets de lazzi, d'épigrammes
(i) Petite Chronique de Paris, 20 oct. 181G.
et de gestes expressifs, il crible la République de sarcasmes et livre son gouvernement aux risées de la multitude. Jusqu'à onze heures du soir, il promène et retient son immense public, dans l'espace qui j^'étend de la rue (ai Coq et de la
Fig. 82. — Ange Pitou sur la place Saint-Germain l'Auxerrois. D'après la gravure placée en tête du Chanteur parisien (1808).
place des Victoires jusqu'au carrefour de l'Arbre-Sec, en ramenant toujours son quartier général sur la place de Saint- Germain l'Auxerrois (fig. 82). La foule, attroupée par sa voix mordante, sa verve et son audace, s'épuise en conjectures sur le chanteur, dans lequel les uns veulent voir uu
prêtre déguisé, d'autres ua évêque, d'autres encore un professeur, ou l'homme de confiance de la maison de Rohan. Pitou tirait parti du mystère au profit de sa popularité.
C'était tout simplement un jeune Orléanais, natif d'un village près de Châteaudim, âgé de vingt-cinq ans à peine, qui, venu à Paris sans savoir pourquoi, après avoir fait bien des métiers pour vivre, descendit dans la rue, poussé par la misère, les poches pleines de couplets qu'il avait composés dans la fièvre, et dès les premiers jours y réussit de telle sorte que ce qui n'avait été d'abord qu'une ressource extrême devint bien vite une habitude et un besoin pour lui. Celui qu'on appelait /Ig Chanteur jparisien, le Garât des Carrefours, élargissant son genre et s'enhardissant chaque jour, était devenu bien vite une sorte de journaliste, de pamphlétaire, de joyeux tribun de la réaction en plein vent.
Louis-Ange Pitou, « dit Yalainville, né à Moléans, district de Châteaudun, âgé de 27 ans, écrit-il en 1794, dans le second numéro de ^ovl ^Tableau de Paris en vaudeville j acquitté au tribunal révolutionnaire le 5 prairial (24 mai 1794), demeurant rue Percée- André-des- Arts, n° 22, y> avait déjà fait un vaudeville contre la queue de Robespierre, et publié son hardi journal, le Tableau de Paris, mêlé de prose et de vers, quand il descendit dans la rue.
Parmi les nombreuses chansons qu'il renferme, je ne citerai que quelques couplets de la suivante, qui n'est pas l'une des plus hardies, mais qui me paraît l'une des meilleures :
C'est un être bien étrange Que ce peuple de Paris !
Il a la douceur d'un ange Aussitôt qu'il se voit pris ; Quand on le lâche, il se venge, Et, lorsqu'il se voit repris, Il se tait, il est soumis.
Bon, méchant, simple et volage, Ne fixant aucun objet.
Tout en sortant de sa cage.
Il court vite au trébuchet :
Rien ne peut le rendre sage, Le malheur l'abasourdit Et le bonheur l'éblouit.
Toujours franc, toujours novice, Aveugle en sa volonté.
Il commande son supplice Pour voir de la nouveauté ; Ne suivant que son caprice Ou celui de ses bourreaux, Il applaudit à ses maux.
Pitou a raconté à plusieurs reprises ses débuts à Paris, sa première arrestation et son premier procès. Il étudiait depuis six ans dans les séminaires, quand il s'échappe avec huit louis dans sa poche, et tombe dans la grande ville, où la première rencontre qu'il fait, c'est celle de la tête du boulai) ger François, portée au bout d'une pique. Il va se loger rue Saint- Jacques, court les places, tâte de tous les métiers, prend des notes pour le Journal de la cour et de la ville, rédige le mémoire en revision pour le marquis de Favras, entre comme précepteur chez le comte de Mahé, et un jour se fait arrêter pour avoir mal parlé des Jacobins et chanté une chanson contre leur société et contre la Convention. Un hasard le sauve, et il achève sa victoire en entonnant devant le tribunal les couplets du Réveil d Épiménide, empreints du républicanisme le pltis brûlant. On l'acquitte, on l'emporte en triomphe.
Thermidor arrive. Pitou fait imprimer le Tableau de Paris en vaudeville. Puis l'idée lui vient de descendre dans la rue pour y chanter lui-même ses chansons, et, après avoir hésité longtemps, il finit par se décider. Il a raconté la curieuse
histoire de sa carrière d'artiste en plein vent dans la préface de son Chanteur parisien de 1808. Ce récit est peu connu, presque aucun de ses biographes n'ayant eu l'idée d'y recourir avant de parler de lui ; c'e>t pourquoi je vais lui laisser la parole :
c( Toutes les fois que je passe dans la me Saint-Denis, » écrit-il, « je. m'arrête à considérer la maison de l'Homme- Armé, où je débutai en 1795, V^ juillet, à cin(^ heures du matin. Une marchande de la halle, qui s'aperçut que je m'enrouais à force de chanter contre l'agiotîige, me dit, en style énergique, qu'un chanteur sans violon sonnait comme un ])0t cassé... A dix heures et demie, je m'en retournai chez moi, persundé qu'en me retirant tous les jours à la même heure, je ne serais reconnu de personne, le jour ne venant orilinairement qu'à dix heures du matin chez les gens du bon ton ; mais la faim, qui chasse le loup du bois, réveillait alors tout le monde avant l'aurore, et je me trouvai caché au milieu des halles comme la perdrix qui met sa tête sous l'aile pour se dérober au chasseur...
c( A dix heures, j'allai à mon ordinaire rédiger la séance de la Convention pour les Annales patriotiques et littéraires. En revenant, je retrouvai au coin de la place Dauphine un opérateur (le marchand de vulnéraire suisse), entouré de toute sa musique... L'observation de la dame de la halle m'avait frappé. Je parlai à l'oreille d'un membre de l'orchestre du marchand de vulnéraire. Convention faite à partage égal, nous nous donnons rendez-vous, pour le lendemain à cinq heures du matin, dans un petit cabaret de la rue du Puits, près des Halles. Comme l'opérateur ne sortait de chez lui qu'à sept heures du matin, son musicien trouvait son compte à nous servir tous deux. Nous nous attablons : un verre de cassis met de la colophane à l'archet et dérouille le gosier... A dix heures et demie, nous avions f lit quatre
cents francs. (Il est probable qne ces quatre cents francs étaient en assignats.)
a En chantant sur les places, je me trouvai associé à la plupart des gens sans état et sans considération. Le public, qui devina les motifs qui m'avaient réduit là, vint me voir avec autant de curiosité que d'intérêt et de plaisir. L'argent De me manqua plus : je faisais jusqu'à cinquante francs de recette par jour. En 1796, moment où le numéraire ne commençait qu'à reparaître, je nageais dans l'abondance au milieu de la disette. Cette abondance me donna le goût du plaisir et de la dissipation. y>
Notre chanteur frondait tous les ridicules du jour, avec une verve caustique fort appréciée de ses auditeurs. Après avoir attaqué l'agiotage, il s'en prenait aux modes extravagantes et aux engouements insensés. Il chanson nait les Incroyables, les Inconvenables et les Merveilleuses,
On peut, sans être malin, Vous dh'e avec assurance Que c'est l'habit d'Arlequin Qui sied le mieux à la Franco.
Car le démon de la mode Chez nous, du matin au soir, ^ Fait, défait et raccommode
Collet rouge, et blanc, et noir.
Voici qui vaut un peu mieux, et où nous commençons à trouver notre vaillant Pitou. C'est la chanson des Patentes, composée en octobre 1796, à propos d'une nouvelle loi du Directoire :
Républicains, aristocrates, Terroristes, buveurs de sang, Vous serez parfaits démocrates Si vous nous comptez notre argent;
Et, comme la crise est urgente, Il faut vous conformer au temps.
Et prendre tous une patente, Pour devenir honnêtes gens.
La chanson des Patentes^ dit-il, fut une des causes priiici- ^ pales de sa déportation. Il est à croire que le Père Hilarion aux Français j « parallèle des abus du cloître avec les abus de 1793-96, » chanté par lui le 1" janvier 1797, n'y nuisit pas non plus. C'est son chef-d'œuvre, et nous ne résistons pas au désir d'en citer quelques strophes :
Peuple français, peuple de frères, Souffrez que père Hilarion, Turlupiné dans vos parterres, ^ ^ Vous fasse ici sa motion {bis).
Il vient, sans fiel et sans critique, ,
Et sans fanatiques desseins, Comparer tous les capucins Aux frères de la République.
Nous renonçons à la richesse Par la loi de notre couvent :
Votre code, plein de sagesse.
Vous en fait faire tout autant.
Comme dans l'ordre séraphique, ' Ne faut-il pas, en vérité,
Faire le vœu de pauvreté Pour vivre dans la République ?
On nous ordonne l'abstinence Dedans notre institut pieux :
N'observait-on pas dans la France Le jeûne le plus rigoureux ?
Dans votre carême civique Vous surpassiez le capucin ; En vivant d'une once de pain, Vous jeûniez pour la République.
Malgré les négligences de la forme, voilà une spirituelle et verte ironie ! Les instincts monarchiques de Pitou s'affî-
client très nettement daus cette chanson. Mais gardons-nous d'exagérer, en faisant de lui, comme quelques-uns, un royaliste quand même, une espèce de Vendéeu du couplet. Sou recueil donnerait un démenti à cette hypothèse. On y lit des strophes enthousiastes en l'honneur de Napoléon, sur l'air de Vive Henri IV ! Plus tard, il chanta les Bourbons, mais ce ne fut qu'après leur retour.
Ange Pitou était dans ses chansons l'expression de l'instinct populaire, las de la révolution, et aspirant au retour de l'ordre. C'est ce qui explique sa rapide popularité, a: Il s'était fait un si nombreux auditoire, i> dit Mercier, c( que la garde n'osait l'interrompre ; chaque fois qu'il parlait de république, il portait la main derrière lui i> (je demande pardon pour ce détail un peu trop empreint de réalisme).
Suivant Mercier, Pitou fut emprisonné vingt-deux fois pour ses couplets ; peut-être y a-t-il là une légère exagération ; mais il est certain, du moins, que le Bureau central le ■fit appréhender au corps et mettre en accusation à bien des reprises différentes, sans jamais oser dépasser une amende. Le Directoire finit par le faire condamner à mort, le P"" novembre 1797, peine qui fut commuée en celle de la déportation perpétuelle.
Pitou, écrivain en même temps que chansonnier, a publié lui-même le récit de sa transportation et de son séjour, en compagnie de Billaud-Varennes et de Collot-d'Herbois, sous ce ciel meurtrier qui dévora en deux mois plus de la moitié de ses cent vingt compagnons.
Il parvint à s'échapper de la Guyane et, après une série d'aventures extraordinaires, rentra en France, où la révolution du 18 brumaire venait d'éclater. Gracié par le premier consul, le 8 septembre 1803, il s'établit libraire. En 1815, et les années suivantes, il publia VUrne des Stuarts et des Bourbom, et plusieurs brochures royalistes. Après une
existence aussi agitée, il mourut dans le plus profond oubli.
Ange Pitou nous console des chanteurs dégénérés du D'rectoire. Les mœurs de cette époque bâtarde avaient détein sur la chanson populaire, qui de la licence révolutionnaire gardait surtout celle du cynisme. Les chanteurs auibulants se hasardaient généralement peu à faire entendre en plein air les strophes satiriques contre les hommes du jour, telles que le Marchand de bois des Tuileries; ils s'en prenaient plutôt aux Muscadins et aux Incroyables, ce qui était moins dangereux. Les Orphées des piliers des halles se faisaient remarquer entre tous par la crudité de leur poésie, fort goûtée de la jeunesse des deux sexes qui habitait ces parages. Ceux des quartiers élégants fréquentaient le concert Feydeau et en ra])portaient les grands airs et les romances à la mode. On voyait même tous les soirs, au port de Blé, un ménétrier du haut style, dont les roucoulements à la manière de Garât excitaient les transports des sensibles Limousines.
Quelques chanteurs d'église, ruinés par la Révolution, n'avaient eu d'autres ressources que de descendre dans la rue. On y voyait particulièrement l'ancien carillonneur de Saint- Jacques-la-Boucherie. « Qui n'a pas rencontré, » dit Pujoulx, a un petit homme de plus de soixante ans, lèvre supérieure fendue, perruque ronde, vêtu assez proprement, et ne demandant l'aumône qu'en répétant toujours à peu près la même chanson? Il tient une canne avec laquelle il bat, non la mesure, mais chaque note. Ecoutez le refrain de ses couplets, ou plutôt la manière dont il chante, et vous devinerez que cet homme a été longtemps frappé par le tintement redoublé des battants des cloches. »
Sous l'Empire, où le maître n'eût pas souffert un nouveau Pitou, Duverny ressuscita la vogue du Savoyard et
(Vi Paris à la fin du dix-huitième siècle; 1801, in-8o.
du père Lsjoie. Aveugle comme le premier de ces personnages^ il réunissait aussi le double talent de poète et de chanteur, et il variait ses séances par des intermèdes de tours
de cartes, où il voyait })lus clair que tous ses spectateurs. L'influence de la civilisation et le progrès des lumières se marquent de plus en ])lus dans les productions de Duverny. Le Savoyard et le cocher de Vertamont ne sont que des
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saltimbauques illettrés en regard de ce rhapsode, dont les petits vers }»euvent souvent soutenir la comparaison avec ceux des meilleurs chansonniers du Caveau. Jj' Almanach des Muses ne donnait pas toujours des couplets aussi joliment tournés que ceux de l'Heureux zigneron :
Le ciel m'a cru digne Du souverain bien ; J'ai femme, j'ai vigne, Je ne veux plus rien.
Quel mortel au moide A moins de souci?
Ma vigne est féconde, Et ma femme aussi.
Après Duveriiy, les principaux fournisseurs de la chanson des rues, c'étaient Aubert, Collaud, Cadot, etc. Parmi les virtuoses qui attiraient l'attention des amateurs sur divers points de Paris, citons le musicien harmonique, qui donnait des concerts en frappant légèrement les bords de quelques verres remplis d'eau et placés sur une petite table ; un autre, dont l'orchestre était plus sim{)le encore, car, dit Gouriet, « il produit de l'harmonie en faisant claquer ses doigts; il en donne avec sa bouche, avec ses coudes, avec ses genoux, avec ses pieds »; l'Auvergnate, accompagnée d'un sapnjou qui jouait du violon ; l'aveugle du pont au Change, qui, à l'aide de ficelles attachées à ses pieds et correspondant à autant de sonnettes, produisait un carillon pareil à celui de la Samaritaine ; l'aveugle au clavecin, qui exécutait des sonates en plein boulevard et aiii profit duquel Elleviou et Pradher donnèrent une ibis, le 5 messidor an X (24 juin 1802), une séance en plein vent, suivie d'une quête fructueuse (fig. 83) ; l'homme-orchestre, qui jouait à lui seul du double flageolet, de la harpe, du tambourin, des cymbales, des sonnettes, et avec cet atti-
rail accompaguaifc une cantatrice, composant à elle seule toute la partie vocale de ses concerts (fig. 84).
Les chanteurs italiens reniplissaieut les rues sons l'Empire : Tun d'eux faisait traîner par un cheval un orgue superbe de 6,000 francs, qui avait figuré avec quelque éclat à la dernière exposition de l'industrie, et, pendant que sa domes-
Pig. 84. — L'Homme-orchestre. D'après la gravure du journal le Bon Genre, année 1818.
tique maniait l'orgue, il jouait du violon et chantait avec sa femme. Prudhomme, qui nous apprend ces détails, dit qu'il se faisait chaque jour de 70 à 100 francs de recette, et il ajoute, en gardant parfaitement son sérieux, que le Conservatoire, charmé de son talent, lui proposa une place de professeur de 6,000 francs (1).
(1) Miroir de Paris, I, 309.
Quelques-uns de dos lecteurs, parmi ceux qui ont dépassé la jeunesse, se souviennent peut-être encore d'avoir rencontré par les rues l'aveugle Jacquelin, qui vendait, comme il disait lui-même sans y entendre malice, d tout ce qui se chantait de nouveau depuis la Révolution, » et le fameux marquis d' Argent-court, avec le vieil habit à la française, la perruque poudrée, le chapeau à plumes, les talons rouges et le jabot blanc, ou du moins jadis blanc.
Le marquis d'Argent-court, ou plus simplement le Marquis, fut une des figures célèbres de la rue ; Désangiers l'a mis en scène dans : Je fais mes farces^ et M. Dupeuty, dans un vaudeville auquel il a donné son nom pour titre. A la fois grimacier et chanteur, mais plus chanteur que grimacier, le marquis d'Argent-court d'un pied infatigable parcourait Paris, depuis l'aube jusqu'au soir. Il avait d'abord été Turc et ne se fit marquis que lorsque les Turcs furent devenus trop communs. Son fils et son petit-fils lui ont succédé, et peut-être les rencontre-t-on encore l'un et l'autre sur le pavé de Paris, perdus dans cette pénombre banale où s'agitent aujourd'hui les figures éphémères de la rue.
En France, la chanson a toujours été une puissance, la vivante et mobile expression de l'opinion, ou plutôt de la passion publique, — le complément naturel et souvent redoutable de la liberté de la presse. Elle est l'âme et la voix du peuple. C'est elle qui l'a tour à tour amusé, consolé, excité, abruti et perverti. On pourrait écrire l'histoire entière de la France, et surtout l'histoire de Paris, par les chansons; j'entends les vraies chansons plébéiennes, nées bu grandies dans les carrefours, sous l'archet d'un violon de quatre sous. Parmi les artistes de la rue, le chanteur tient la première place : il est le plus populaire et le mieux compris; c'est en lui que la foule aime à se retrouver et
à s'écouter elle-même ; c'est lui qui donne un corps à tous ses instincts bons ou mauvais, à ses haines et à ses doléances, à ses désirs et à ses préjugés, à ses violences et à ses amours, qui les fait voler sur les ailes de la poésie et de la mélodie, en leur prêtant au besoin les fins chuchotements de l'allusion, pour tromper l'oreille de la police toujours ouverte sur ses rimes suspectes. Pour étudier la chanson, il eût fallu la chercher ailleurs encore que sur les places publiques, et la poursuivre dans l'ombre où elle a dû si souvent cacher le bruit de ses refrains. Je le répète : comprise aiusi, l'histoire de la chanson serait l'histoire même de la France.
Fig. 85. — Le Joueur d'orgue de Barbarie. D'après Duplessis-Bertaux.