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Un regard rapide jeté sur les deux premiers diagrammes (n03 9 et 10) suffit pour nous faire voir que les fluctuations des mariages, de la mortalité, du paupérisme et de la criminalité ont été de 1831 à 1870 bien plus irrégulières que pendant la période précédente. La courbe des mariages dans les comtés agricoles subit une baisse un peu plus forte en 1854 et en 1833, de 18130 à 1802, et en 1867 ; toutes ces années sont des années de mauvaises récoltes. Entre les variations de la courbe de la mortalité et celles des mariages
on peut, (le 1851 à 1838, observer une certaine dépendance, mais, de 1860 à 1870, il n'y a plus de dépendance aucune et la courbe de la mortalité se meut plutôt dans le même sens que la courbe des mariages qu'en sens contraire. Le lien entre les variations du paupérisme et celles des mariages apparaît plus clairement. La courbe de la criminalité descend fortement en 1855 et 1856; la cause en est dans une modification de la procédure criminelle intervenue en 1855, qui eut pour conséquence une diminution considérable du nombre des comparutions devant la cour d'assises.
Dans les comtés industriels (diagramme n° 10), on remarque une plus grande corrélation entre les fluctuations de la courbe des mariages et celles du paupérisme, tout comme autrefois. Presque toujours, lorsque le nombre des indigents augmente, le nombre des mariages baisse et vice versa. Le nombre des mariages diminue fortement et le nombre des indigents augmente dans les années 1854-1855, 1858, 1862 (c'est en 1863 que le paupérisme atteint son maximum) et en 1867. La diminution du nombre des mariages en 1855, dans les comtés industriels, fut provoquée par la réduction du commerce anglais au moment de la crise australienne. En 1858, malgré l'excellente récolte, le nombre des mariages baissa dans les comtés industriels par suite de la crise industrielle de l'année précédente. La famine de coton a, comme on peut le voir sur le diagramme, exercé une influence énorme sur la situation de la grande masse de la population anglaise dans les centres de l'ind ustrie cotonnière. Le nombre des pauvres s'est multiplié et le nombre des mariages est tombé à son minimum. 11 est instructif de rapprocher de ce fait les paroles plus haut citées de l' Economisl sur « l'apogée de l'industrie anglaise de 1860 à 1865 ». De 1867 à 1870 (période de dépression), le nombre des mariages diminue, comme il fallait s'y attendre.
Les variations de la mortalité ne correspondent pas tou-
jours aux variations du paupérisme. En 1866 notamment, une divergence considérable se manifeste ; alors que le nombre des mariages augmente fortement, et que le paupérisme diminue, le nombre des décès s'accroît dans les comtés industriels. La cause de cette divergence a été l'apparition d'une forte épidémie de choléra dans le Lancashire en 1866.
La courbe de la criminalité baisse, tout en présentant des variations considérables ; les maxima de la criminalité correspondent aux années 1854, 1857, et 1863 \ les deux premières furent des années de dépression, la dernière une année de famine de coton.
Le diagramme n° 11, qui concerne toute l'Angleterre, est, pour ainsi dire, la somme des deux premiers et n'offre rien de nouveau. Sans doute, il faut reconnaître que l'influence du cycle industriel sur la vie nationale pendant les premières vingt années de libre-échange a été fort obscurcie par l'influence de différents facteurs occasionnels et d'événements fortuits.
Nous avons dit plus haut que les crises industrielles pèsent de tout leur poids sur la classe ouvrière, tandis que les entrepreneurs peuvent couvrir les pertes des mauvaises années par les gains des années favorables. Les fluctuations périodiques de l'industrie et les fluctuations de la vie nationale qui les accompagnent sont dues à la tendance qu'ont les entrepreneurs, de profiter de toute occasion favorable pour donner de l'extension à leurs affaires. Non seulement tout accroissement de la demande est immédiatement suivi d'un accroissement de l'offre, mais encore on suscite artificiellement la demande par la vente des marchandises à des conditions favorables, à crédit. Faire tout son possible pour donner de l'extension à ses affaires et vendre le plus pos. sible de marchandises, voilà où va l'effort de tout entrepreneur. Il est possible que tous les entrepreneurs, pris dans leur ensemble, voient les inconvénients d'un accroissement excessif de Toflre ; mais, il n'est pas au pouvoir de chacun Tougan-Baranowsky 21
d'entre eux de combattre l'abus qu'il reconnaît lui-même, il ne peut espérer se sauver que par la progression de ses affaires et par l'éviction de ses concurrents, c'est-à-dire par des procédés commerciaux qui engendrent ce même abus.
D'ailleurs, il se peut même que l'apparition périodique de moments de dépression soit à l'avantage des grands entrepreneurs capables de supporter les tempêtes industrielles qui ruinent le petit entrepreneur. C'est ainsi que la grave crise de l'industrie cotonnière provoquée par la famine de coton, amena, en même temps qu'une diminution du nombre des manufactures de coton, une augmentation du nombre des fuseaux.
Nombre des fabriques
de coton
dans le Royaume-Uni (1)
Nombre des fuseaux dans ces fabriques (par milliers) (1)
Il y avait, en 1862, plus d'un tiers des filatures de coton dont la force motrice ne dépassait pas vingt chevaux ; la plupart de ces petites fabriques sombrèrent par suite du renchérissement du coton et de l'arrêt de la production ; de grandes fabriques prireut leur place.
Tout autre est l'effet produit par les crises industrielles en ce qui concerne les ouvriers. Les ouvriers ne bénéficient que très peu de la période de prospérité et ils ont durement à souffrir de la dépression qui suit. Pour les ouvriers, les dépressions périodiques sont un mal d'une gravité extrême, contre lequel ils ont à combattre de toutes leurs forces. On peut juger par la diminution des mariages et l'accroissement de la mortalité et de la criminalité de 1862
(i) Report of Inspecter of Factories Baker, 1869.
à 1864, dans les centres de l'industrie cotonnière, de la grave répercussion qu'a eue la réduction de la production sur la classe ouvrière. L'extension de la production, si avantageuse pour l'entrepreneur, signifie pour l'ouvrier un surplus de travail, qui ne s'accompagne pas toujours d'une hausse du salaire. Aussi l'effort des ouvriers va-t-il naturellement vers le pius de stabilité possible dans la production et les salaires. Qu'on lise l'historique d'une importante * grève des mineurs dans le comté d'York en 1858 (1).
Vers 1850, les prix du charbon dans le comté d'York augmentèrent de 60 0/0. Les salaires des mineurs, payés à la tâche, augmentèrent aussi, mais seulement de 30 0 0. La différence entre la hausse des prix et celle des salaires constituait le surcroit de bénéfice des entrepreneurs. Ainsi, l'entrepreneur et l'ouvrier avaient vu leur gain s'accroître ; mais ils suivirent alors une ligne de conduite tout à fait opposée. Les entrepreneurs se mirent aussitôt à agrandir les anciens puits et à en aménager de nouveaux; ils firent tous leurs efforts pour étendre leur production et profiter de la hausse des prix. Les ouvriers, au contraire, virent dans la hausse des prix la possibilité de raccourcir la journée de travail. Ainsi, au dire des entrepreneurs, les mineurs réduisirent la durée de leur travail quotidien dans une proportion telle que leurs salaires restèrent ce qu'ils étaient avant la hausse. Par suite, les entrepreneurs ne purent accroître la production qu'en engageant de nouveaux ouvriers ; mais ceux-ci n'étaient pas habitués au travail de la mine et ils travaillaient mal.
Malgré tout, l'accroissement de la production fut atteint; les prix du charbon se mirent alors à baisser. Les industriels cherchèrent à les maintenir à leur hauteur anormale
(1) Cf. West-Yorkshire Coal-Strike and Lock out by J. M. Ludlow. [T rades Societies andStrikes. Report of the Commitlee appointed by the National Association for the Promotion of Social Sciences, 1860;.
en se concertant entre eux pour ne pas vendre de charbon à un prix inférieur au tarif fixé. Mais la concurrence entre les entrepreneurs détruisit bientôt les effets de l'entente et les prix continuèrent à descendre. Alors, les producteurs conclurent un nouvel accord, qui fut exécuté avec plus de succès : au congrès des producteurs de charbon de mars 1858, on décida à i'unanimité d'abaisser les salaires des ouvriers de 15 0/0. Pour donner plus de force à leur résolution, ils s'engagèrent en même temps à suspendre le travail dans tout le district, si les ouvriers n'acceptaient pas cette réduction. Les producteurs pensaient ainsi faire d'une pierre deux coups : dompter les ouvriers et, en restreignant la production, faire monter lesprix du charbon. La réduction de la production pendant les périodes de baisse des prix est envisagée par les entrepreneurs comme un moyen de tout repos pour mettre un terme à la situation fâcheuse créée par la surproduction. Au dire de personnes compétentes, les producteurs de charbon n'ont rien tant désiré, à ce moment, qu'une petite grève des mineurs. "Ainsi, ils bénéficiaient de la plus grande partie des avantages dus à l'augmentation de la production et les ouvriers avaient à porter tout le poids de la réduction de celle-ci.
Le projet des entrepreneurs provoqua une grève générale des mineurs et la formation de la première organisation corporative puissante parmi les mineurs du Yorksbire. Celte association décida que pas un de ses membres ne travaillerait plus de 8 heures par jour et ne gagnerait par jouiplus d'un salaire maximum déterminé. Cette dernière disposition était particulièrement désagréable aux entrepreneurs, car elle équivalait à la régularisation de la production. S'il faut en croire un producteur de charbon, ce fut cette disposition qui fut le plus vivement combattue par les entrepreneurs.
La grève dura plus de deux mois et se termina par un compromis. L'association corporative s'était affirmée et elle maintenait la disposition qui déplaisait tant aux entrepre-
neurs ; pourtant, les ouvriers acceptaient une réduction de salaire.
Dans cette grève se manifeste très clairement la différence d'attitude des entrepreneurs et des ouvriers en présence des fluctuations de l'industrie. Les ouvriers s'efforcent de rendre la production aussi régulière que possible et renoncent même à un accroissement de leur gain ; les entrepreneurs, au contraire, visent à donner le plus d'extension possible à la production pendant les périodes de prospérité, ce qui amène ensuite la réduction de la production pendant les périodes de dépression. Pour les entrepreneurs, et c'est sur cela qu'il faut particulièrement insister, la crise est un correctif naturel de la prospérité précédente, une difficulté passagère, qui sera complètement compensée par les avantages à venir, tandis que, pour les ouvriers, la crise industrielle, c'est la détresse et la misère, que ne peuvent compenser des salaires un tant soit peu plus élevés pendant les phases favorables du cycle industriel.
32<f) PART. III. CONSEQUENCES SOCIALES DES CRISES
Fluctuations de la vie nationale de 1870 à 1900
Les trente dernières années du siècle précédent sont caractérisées par un ralentissement relatif du développement de l'industrie anglaise et par une décadence de la suprématie industrielle de l'Angleterre, de même que par un changement dans le caractère des crises industrielles. Des dépressions de longue durée ont succédé aux crises aiguës. Mais, en même temps, cette période se distingue par des traits tout opposés : la hausse des salaires et, en général, une meilleure situation de la classe ouvrière. Cette contradiction s'explique par l'accroissement continu de la force sociale des ouvriers anglais. Malgré la situation défavorable du marché des marchandises, la classe ouvrière a su conquérir une plus grande somme de bien-être. La législation sur les fabriques et le puissant développement du système des trade-unions, de même que le mouvement coopératif parmi les classes ouvrières, ont extrêmement lenforcé la situation de l'ouvrier sur le marché du travail. Par suite, l'influence du cycle industriel sur la vie nationale est devenue bien plus faible, comme on peut le voir par le tableau et les diagrammes suivants : (Voir tableau, p. 327).
On peut voir par le diagramme n° 1*2 que, dans les comtés agricoles, les fluctuations du paupérisme ont été très minimes. La courbe du paupérisme baisse fortement de 1871 à 1879; puis la baisse s'interrompt pendant quelques années. Après 1880, elle reprend avec non moins de rapidité. A partir de 1885, la courbe du paupérisme reste presque immobile.
On sait que les salaires des ouvriers agricoles ont considérablement augmenté de 1870 à 1880, ce qui fut dû en partie aux syndicats de travailleurs des champs, dirigés par
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