Les critiques et pamphlets de Guyot Sainte-Hélène
'^ 'est un véritable plaisir et un devoir pour moi r^J ^^ faire revivre le nom de Guyot Sainte-Hélène. vIlV Plaisir d'abord, car les pamphlets sont bien nivernais (i) et c'est un genre auquel beaucoup dé nos compatriotes ont excellé, mais nul autant que Guyot Sainte-Hélène ! Devoir, car si le nom de Guyot Sainte-Hélène, historien et pamphlétaire, est à peine connu, il figure en bonne place dans les Recherches historiques sur Nevers de Louis de Sainte-Marie, Et c'est bien le moins que le petit -fils se ressouvienne de celui qui fut d'un si précieux secours à son aïeul.
En Nivemois, les littérateurs ne sont pas rares, mais les hommes de droit sont encore plus nombreux. Ils se servent de la littérature pour exprimer des idées fortes, solides, et qui font leur chemin.
Guy Coquille, si injustement attaqué par Guyot Sainte-Hélène dans son pamphlet d'Arnaud Sorbin, est un homme dé droit qui fait de l'histoire, c'està-dire des lettres. Homme de droit aussi Florimond Rapine, le chroniqueur des Etats-Généraux de 1610, dont les accents passionnés, dit Michelet, annoncent la Révolution.
(i) Comme plus tard, Claude Tillier, Guyot s'adresse à la Société tout entière, par-dessus la tête des personnes qu'il attaque. Il veut la réformer^ mais plus acerbe, il mord et c'est un jeu de vilains. Guyot, comme Tillier, s'il fait honneur à son pays, mérite mieux qu'une notoriété locale.
PREFACE
Nous avons en Nivernais, des poètes : Adam Billaut, Carpentier de Marigny (i), le Duc de Nivemois. Mais chez nos meilleurs prosateurs : Guyot Sainte- Hélène, le grand Dupin, Claude Tillier, Jules Renard, c'est la thèse, le côté pratique qui dominent (2).
Chaque province de la France, chaque coin de notre terre française, pourrait -on dire (3), a produit des
(i) Adam Billaut, surnommé le Virgile au rabot; Carpentier de Marigny (xyh^ siècle), le poète de la Fronde, contemporains et amis.
(2) Claude Tillier est un professeur de sciences sociales: le mot a été dit par Marins Gérin (^Etudes sur Claude Tillier), c'est sa supériorité sur Guyot. Que dire de Jules Renard, apportant autant de conscience et la même facilité dans l'administration de sa commune (Chitry-les- Mines) que dans ses travaux littéraires ?
N'oublions pas Théodore de Bèze, né à Vézelay, littérateur et homme de droit, auteur des Poemaia Juvenilia et de beaucoup d'autres poésies, et qui devint un des principaux fondateurs de l'Eglise Réformée en France.
Théodore de Bèze a écrit le Sacrifice d'Abraham, tragédie en vers français, représentée à Lausanne vers 1552 ; Traduction en vers français des psaumes omis par Marot. Il passe pour l'auteur de quelques brochures satiriques : Le Réveille-matin des Français ; l'Histoire de la Mappemonde papistique, par Frangidelphe Escorche-Messes ; VEpître de Benoît Passavant au Président Lizet, satire écrite en latin burlesque. Enfin son œuvre historique se compose essentiellement de l'Histoire Ecclésiastique des Eglises Réformées du Royaume de France, à laquelle a collaboré, dit-on, le ministre Des Gallars ; sa Traduction du Nouveau Testament l'occupa quarante année^. Il faut ajouter à l'Histoire des Eglises Réformées en France, les Icônes virorum illustrium, images des hommes illustres de la Réforme, et un panég^'^rique : la Vie de Calvin. (Nouveau Larousse illustré. — Théodore de Bèze).
(3) Ainsi Ravisius Textor (Jean Tixier de Ravisi), humaniste français, né vers 1480 àSaint-Saulge, mort en 1524 à
PRÉFACE
hommes de talent dans toutes les branches de l'activité humaine : en plein Centre, en Nivernais, c'est le droit qui l'emporte ; car nulle part autant d'hommes de loi et de savants juristes (i).
Guyot Sainte-Hélène est un de ceux-là. Il fut injuste envers le Duc de Nivernais, injuste envers son temps, injuste envers tout et tous (2). Mais quel talent ! et quel but ! au service duquel il met son talent. Il veut fonder ia Révolution, mais il déteste
Paris, où il était recteur de l'Université, après avoir' enseigné la rhétorique au collège de Navarre.
On lui doit plusieurs remarquables ouvrages d'enseignement (Officines, Epistolœ, etc.).
Dom de Laveyne, religieux de l'Ordre de Saint-Benoît, fondateur et supérieur général de la Congrégation des Sœurs de la Charité de Nevers, etc.
( I ) Nos hommes de droit sont innombrables. Mais nous avons aussi des hommes de guerre ; témoins Vauban, seigneur de Vauban, près de Lormes ; Bussy-Rabutin, " de la noblesse du Nivernois ", à la fois homme de lettres et guerrier, est né à Epiry (Bourgogne), « terre fort ancienne dans sa maison » ; Villars, le vainqueur de Denain, était marquis de La Nocle, en Nivernais.
« L'Empereur, en 1809, a fait placer à Epiry (Niver- « nois) une plaque- de marbre portant ces mots: « Ici « fut la demeure de Vauban. Il y médita les travaux qui « le rendirent immortel. La France reconnaissante a « déposé le cœur de ce grand homme non loin des restes de « Turenne, sous le dôme des Invalides ».
La terre d'Epiry vint à Vauban par sa femme, Claude Lepelletier d'Aunay. (Album du Nivernais, de Morellet et Bussières).
(2) Guyot Sainte-Hélène appelle les hommes de loi la peste des campagnes et la désolation du pauvre monde. Ils n'ont pas changé ! (V. Patatras). Notre Province a trop le sens de la justice pour ne pas se méfier, par expérience, des hommes qui l'appliquent.
PREFACE
les Révolutionnaires comme Chaumette (i) ; de là, ses contradictions apparentes.
Le grand tort de l'ancien régime avait été de tenir à l'écart du pouvoir des hommes de cette valeur, parce qu'ils n'étaient pas nobles, classés.
Guyot ne pardonna pas au duc de Nivernais ses façons dédaigneuses. Que d'hommes intelligents, traités ainsi avec légèreté par de grands seigneurs, devinrent révolutionnaires !
L'Empire plus habile répara cette erreur. Guyot Sainte-Hélène mourut à la place qu'il devait occuper, magistrat éclairé et consciencieux, de la bonne école, songeant à ce moment à faire ime histoire du Nivernais, qui eut été un monument d'érudition et d'exactitude.
(i) Chaumette, né à Nevers le 24 mai 1763. Fils d'un cordonnier de cette ville, il fut destiné par ses parents à l'état ecclésiastique. De . int journaliste avec Camille Desmoulins qu'il abandonna quand il le vit en danger, ainsi que Danton et les Cordeliers, accusés de « modérantisme >>. Devint l'ami d'Hébert qu'il renia, quand Hébert fut attaqué à son tour et arrêté. Saint- Just, qui est aussi notre compatriote, accusa Chaumette qui fut condamné et exécuté le 24 germinal an II (13 avril 1794). Il faut reconnaître que si sa vie publique prête à la critique, il expia ses erreurs par la mort, et que dans sa vie privée il fut un honnête homme. Il a écrit des Mémoires sur la Révolution du 10 août 1792, la Journée du 20 /«m et ses suites, la Journée du 10 aoiXt, etc. (Voir V. Guéxeau : Dictionnaire biographique du Nivernais). Saint-Just de Richebourg (Louis-Antoine de, né à Decize le 25 août 1767) fut plus courageux quand, le 9 thermidor, pendant la fameuse séance de la Convention, il défendit presque seul Robespierre son ami, dont l'arrestation venait d'être votée avec celle de Couthon et la sienne. Il suivit leur fortune et monta le lendemain sur l'échafaud (28 juillet 1794). Il avait contribué à la victoire de Fleurus un mois avant (26 juin 1794).
PREFACE
Peut-être retrouverons -nous, plus tard, un de ses « grands verds » (i), « beaux raisins dont on n'a pas entièrement pressuré la grappe » (2). Ce jour-là, nous verrons un autre Guyot Sainte-Hélène dont le talent de juriste et d'historien vaut bien celui de pamphlétaire. Ce qui nous intéresse dans ses pamphlets, c'est leur forme si pittoresque et qui donne une saveur toute spéciale aux renseignements que nous y trouvons. Ce sont aussi ces renseignements euxmêmes, malgré leur exagération évidente. Il est certain que les Nivernais avaient quelque raison de se plaindre des droits particuliers exercés par leur duc et qui n'empêchaient pas les droits du roi de s'exercer. Le bailliage provincial ou ducal siégeant à Nevers, la Chambre des Comptes de Nevers, la Maîtrise ducale des Eaux et Forêts, etc., faisaient du duc un véritable souverain au petit pied, « le dernier des grands vassaux ».
Guyot Sainte-Hélène fut souvent l'écho de ses compatriotes. C'est à son tour d'être jugé maintenant, et avec plus d'indulgence qu'il ne jugea beaucoup de ses victimes, entre autres cet homme de progrès, cette belle et noble figure de notre dernier Duc de Nivernais.
Henri Rapine de Sainte-Marie.
Si-Martin, le 15 mars 1912.
(i) Les « grands verds >> de Guyot Sainte-Hélène se composaient, dit Duvivier, « de 19 gros volumes in-folio, à reliure verte, vaste cavtulaire ow le laborieux écrivain avait transcrit une énorme quantité de chartes relatives à notre province, vaste magasin où il avait déposé, entassé les pièces justificatives de ses « Notices ». Ce sont les « grands verds » qui sont perdus.
(2) Comme le dit Duvivier, dans les Archives de Nevers de Parmentier .
NOTES BIOGRAPHIQUES
(TIENNE Guyot Sainte-Hélène, né à Nevers, le 13 septembre 1740, était l'aîné de huit enfants d'Etienne Guyot, garde général et receveur delà maîtrise royale des Eaux et Forêts de Nivernais.
Doué d'une vive intelligence, il fit d'abord, sous la direction des Jésuites, de brillantes études au Collège de Nevers, puis entra au Grand Séminaire ; mais peu enclin à l'état ecclésiastique et d'une très grande susceptibilité sans doute, il quitta Nevers en avril 1760, à la suite d'ime réprimande — bien méritée, paraît-il — que lui avait adressée son père.
Tout en professant dans une maison d'éducation de la capitale, il y prépara son droit ; et, reçu avocat au Parlement en 1768, il abandonna l'instruction pour se consacrer au barreau.
Guyot embrassa avec ardeur les idées nouvelles.
Mais la Révolution apporta cependant quelque trouble dans son existence. Il ne traversa pas sans émotions cette période agitée, puisque pour sa propre sûreté, il brûla les lettres que lui avaient adressées le duc de Nivernais et l'évêque Séguiran ; cachant en outre ses mémoires contre le Duché, au lieu de les confier à Chaumette (i), qui les lui avait demandés.
Défenseur officieux près le tribunal révolutionnaire.
(i) Notices Nivernaises. Tome III, feuillet 300. 0 13 o
NOTES BIOGRAPHIQUES
sa conduite fut alors, dit A. Duvivier, « celle d'un intègre citoyen (i) ».
Sous le Consulat, il fut magistrat de la sûreté du VU» arrondissement de Paris. Nommé en 1810 substitut du procureur impérial, puis juge au Tribvinal civil de la Seine, il y siégea jusqu'en 1815, date de son admission à la retraite, et mourut à Paris, au mois de septembre 1821.
Guyot Sainte-Hélène est un des Nivernais qui ont le plus étudié leur province ; il avait recueilli d'abondants matériaux qu'il comptait utiliser pour une Histoire du Nivernais et son Commentaire sur la coutume de ce pays, travaux restés l'un et l'autre à l'état de projet.
L'historien, chez lui, se doublait du pamphlétaire ; la seule publication faite de son vivant sous sa signature est la Lettre d'un Ctiré de campagne à l'occasion de la Convocation des Etats-Généraux de 1789.
Outre d'autres écrits qui, à tort ou à raison, lui furent attribués, son Patatras, paru dans VAlmanach de la Nièvre de 1845, témoigne de beaucoup d'esprit ; néanmoins, dans leur ensemble, ses œuvres décèlent un caractère mordant, caustique, et manquant trop souvent de générosité. En outre, ses appréciations sur les personnes qu'il met en cause, comme sur les faits qu'il énumère, sont aussi souvent exagérées, étant bien compris que, souvent, on appelle exagéré celui qui ne craint pas de dire aux grands la vérité.
La lecture des travaux de Guyot Sainte-Hélène semble révéler également que s'il fut d'abord parti -
(i) Parmentier, Archives de Nevers. Introd., p. xlvi. Tout ce qui concerne cette période révolutionnaire est toujours d'un intérêt passionnant, et il y a constamment à glaner dans les mémoires ou les pamphlets du temps-
NOTES BIOGRAPHIQUES
san du pouvoir monarchique maître absolu, il ne tarda pas à concevoir l'Etat tel qu'on le comprend de nos jours ; et sur ce point son gallicanisme peut rivaliser avec celui d'im autre Nivernais bien connu, le grand Dupin.
Il est profondément regrettable, comme le dit Duvivier (i), que la très grande majorité de ses Notes sur le Nivernais ne soient pas parvenues jusqu'à
(i) « Guyot Sainte-Hélène a beaucoup étudié, beau- « coup écrit sur le Nivernais, mais il n'a pas publié, que « nous sachions, autre chose qu'une Lettre, iort remarqua- « ble, d'un curé de campagne à l'occasion de la Convoca- « tion des Etats-Généraux de 1789. De tous ses manus- « crits, nous ne connaissons que les Notices Nivernaises, « 3 volumes in-8° contenant : le i^r, des notes diverses sur « Nevers et la province du Nivernais ; le 2^, l'histoire « des évêques de Nevers, et le 3^, celle des Comtes et Ducs « avec leurs armoiries et quelques pamphlets intercalés « dans les Notices.
« Ces Notices, bien qu'elles ne soient, à vrai dire, qu'une « réunion de notes classées, mises en ordre et sans rédac- « tion, accusent d'immenses recherches et un esprit judi- <f cieux, mais parfois trop mordant et trop caustique. « Elles renferment des documents assurément très impor- « tants pour l'histoire de notre province ; cependant, f on- « dus dans l'excellent ouvrage de Louis de Sainte-Marie, « dont nous parlerons tout à l'heure (*), ces documents ne « sont plus, selon nous, que comme de beaux raisins dont « on a pressuré la grappe.
« Mais il est d'autres manuscrits de Guyot Sainte-Hé- « lène, qui n'ont jamais été pressurés, et qui ne le seront « jamais peut-être, car ils ont probablement disparu « pour toujours.
« Ces manuscrits qu'ir désigne souvent dans le cours « de ses Notices Nivernaises, l'un sous le titre de Mon « Recueil, in- 12 ; l'autre sous celui de Mes Livres verds et « le plus ordinairement Mes Verds, se composaient : le i"
(*) Recherches historiques sur Nevers, parues en tSio. o 15 o
NOTES BIOGRAPHIQUES
nous. Nous souhaitons que ces pamphlets dont quelques-uns sont inédits et les autres devenus introuvables, rencontrent bon accueil près de tous ceux qu'intéresse l'histoire de notre pays et des hommes d'esprit qu'il a produits (i).
« de dix gros vol. in- 12 ; le 2« de douze gros vol. in-folio, « vaste cartulaire où le laborieux écrivain avait transcrit « une énorme quantité de chartes et de pièces relatives à « notre province ; vaste magasin où il avait déposé, entas- « se les pièces justificatives de ses Notices, avec les maté- <i riaux de l'Histoire du Nivernais qu'il avait le projet « d'écrire et ceux de son Commentaire sur la coutume du « Nivernais.
« Malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu décou- « vrir ce qu'étaient devenus ces précieux manuscrits ; la « famille de Guyot Sainte-Hélène l'ignore elle-même. A sa « mort, ses héritiers étaient loin de lui ; des mains étran- « gères ont dispersé, gaspillé sa nombreuse et riche biblio- « thèque.
« Une des sœurs de Guyot Sainte-Hélène avait épousé « Claude-Louis Réveillé, qui fut comme leur père garde « général et receveur de la maîtrise royale des Eaux et « Forêts de Nivernais. Un de ses enfants, M. Réveillé- « Parise, né à Nevers et domicilié à Paris, membre de « l'Académie de Médecine, chevalier de la Légion d'hon- « neur, est auteur d'ouvrages estimés. »
(Note de M. Antony Duvivier, correspondant du Ministère de V Instruction publique pour les travaux historiques, membre de plusieurs sociétés savantes,, extraite de /'Introduction aux Archives historiques de la ville de Nevers, par Parmentier, publiée en 184s.
L'avocat Parmentier fut, en 1770, nommé Procureur général de la Chambre des Comptes du Nivernais, par le duc de Nivernois).
(i) Nous avons divisé les pamphlets en trois parties (les Ducs, les Evêques, Nevers), comme le sont les Notices Nivernaises dans lesquelles ils ont été intercalés par l'auteur.