ESCHYLE
Entre les poètes de la Grèce, Eschyle apparaît comme un colosse parmi des statues. Il est antique dans l'antiquité même, sacerdotal au milieu d'un peuple laïque. Contemporain de Sophocle, Eschyle a moins l'air de son aîné que de son ancêtre. Son théâtre est à celui du poète d'Antigone ce qu'une pyramide d'Egypte est au Parlhénon ^. Leur difiérence d*âge est
1. Ebchylb (525-456 av. J.-C), né à Eleusis, près d'Athènes, introduisit un second acteur dans les tragédies, et fit prendre aux personnages le cothurne, le masque et les vêtements amples. Il nous reste de lui sept tragédies, sur quatrevingt-dix qu'il aurait composées : Prométhée enchaîné, les Perses, les Sept Chefê (levant Thèbes, Agameninon, les Choéphores, les Euméntdes, tes SupplianteÊ,
1. Temple consacré à Pallas, protectrice d'Athènes, sur l'Âcropoie de cette ville. 11 fut élevé par Phidias, sous le gourernemedt de PÊnicLks.
SAINT-VICTOR 22t
de vingt-sept ans, et Thorizon d'un siècle semble s'étendre entre eux deux...
Le style d'Eschyle est extraordinaire comme son génie; il fait le bruit d'un orage, il a le cours d'un torrent. Ses contours grecs sont tourmentés par l'hyperbole asiatique. Saumaise^ s'offusquait de le trouver « pétri d'hébraïsmes », et le savant voyait juste, si le pédant avait tort. Eschyle a parfois la voix d'un psalmiste ou d'un prophète d'Israël. Mêmes ellipses énigmatiques, même âpreté de ton et d'accent, mêmes ruissellements de larmes et mêmes éclats d'anathèmes...
On dirait l'arc de David tendu par la main d'Apollon... Rien de comparable à ses chants lyriques pour l'emportement de Tallure, l'audace effrénée des tons et des rythmes, le débordement des images... Les métaphores sont prodigieuses, elles ont moins de beauté que d'énormité. 11 appelle la poussière « sœur altérée de la boue », la fumée « sœur chatoyante du feu » ; la mer est la « marâtre des vaisseaux ». Après les naufrages des Grecs revenant de Troie, il la voit « toute fleurie de cadavres ».
Aristophane 2 raillait Eschyle de ce tonnerre qui détonait dans l'atmosphère athénienne. Cependant l'admiration perce sous ses moqueries. On dirait le Satyre du bas-relief, qui mesure avec une grimace effrayée l'orteil de Polyphème^ endormi.
[Les Beux Masques ^)