‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 156 sur 243 · l'n vol. in-12; librairie Calmann-Lcvy · texte numérisé non relu

l'n vol. in-12; librairie Calmann-Lcvy

plus de vingt-six ans et ne possédait pas encore l'autorité. Charles Perrault, goûté du roi, ancien lieutenant très en crédit de Colbert, qui tenait la feuille des pensions et encouragements littéraires, membre et meneur, en plus d'une occasion, de l'Académie française, devint tout naturellement le chef de chœur des modernes contre les anciens. Il ranima la querelle, en l'aigrissant un peu, par son poème le Siècle de Louis le Grand (1687). Il la soutint vigoureusement par ses Parallèles des anciens et des modernes (1688-1698).

Cette querelle des anciens et des modernes n'a pas été du tout oiseuse, comme le donne trop souvent à entendre son historien H. Rigaud. Elle a exercé une influence sensible et heureuse sur la formation et le développement du génie français. Qui avait tort? Qui avait raison? Les anciens ou les modernes? Les modernes et les anciens.

Les anciens : Boileau, Racine, La Bruyère, La Fontaine, etc., apportaient dans la dispute un argument qui mettait en pièces tous ceux de l'adversaire : c'était leurs ouvrages. Les modernes, sur le premier moment, parurent vaincus. Mais bientôt le xviii^ siècle tout entier, Marivaux, avec son réduit enchanté ; Favart *, avec son village où parle le naturel ; Gresset, avec les délices de son couvent de Nevers ; Beaumarchais, avec son éblouissant paa?o de Séville ; Jean-Jacques, avec les Confessions; Voltaire, avec ses notes sur le Siècle de Louis XIV, son Essai sur les mœurs, ses Contes et Romans; vingt autres encore justifièrent la maxime capitale des modernes, qu'un Français pouvait tirer de son inspiration propre et du fonds de mœurs où il vivait, des sujets et des ouvrages qui ne devraient rien à l'antiquité et qui soutiendraient la comparaison avec elle. Les modernes avaient un second précepte sur lequel ils revenaient souvent : c'est que la religion chrétienne toute pure et la foi chrétienne ne sont pas une moindre source de sentiments et d'images poétiques que les fables et les mythes des anciens. Racine réclama, comme Boileau, contre la

1. Favart (1710-1702), auteur dramatique qui dirigea rOpéra-Comique, et Bt la fortune du Théâtre-Italien. On a de lui un grand nombre de pièces pleine d'esprit, de délicatesse et de gaieté.

doctrine ; mais, en pleine publication des Parallèles^ j il donna Esther (1689) et Athalie (1697). Un des modernes, et peut-être le plus acharné de tous, lui avait certainement montré le chemin. Desmarets de Saint-Sorlin avait écrit en 1673 un poème d'Esther,

Sur la poésie épique et tragique de la Grèce, tout en la dénigrant, Perrault et son groupe ont fait quantité d'observations justes, profondes, originales, qui échappaient à Boileau et à ses amis. Sur tout sujet littéraire, aussi bien que sur la Grèce, Perrault et son groupe ont émis et répandu des vues fécondes, qu'ont reprises ou retrouvées depuis, en les portant à plus de précision et de conscience de soi, en les agrandis* sant, en les élevant, Lessing, Herder, Wolff et Gœthe^, Diderot et d'Alembert, Chateaubriand et M"^« de Staël. Le germe a fructifié. L'erreur de tous les modernes, l'un après l'autre, de Bois-Robert, de Desmarets, de Fontanelle, fut de prétendre joindre l'exemple au précepte. Quand les gens de goût lisaient les Pastorales de Fontenelle, après ses Nouveaux Dialogues des morlSf il leur semblait bien que Fontenelle n'avait pas vaincu Théocrite. Perrault commença par commettre la même faute courageuse que ses prédécesseurs et ses compagnons de combat. Lui aussi, en même temps qu'il prêchait les bonnes maximes, se mit à les appliquer intrépidement. Il composa l'idylle héroïque de Saint Paulin, en six chants, moderne, à ce qu'il disait, et chrétienne (1686). Mais, hors le choix des personnages et du sujet, rien n'est inantique dans le Saint Paulin; tout y est déplorablement suranné; tout rappelle les anciens moules, mais déformés ; c'est du Virgile contourné, dilué, affadi, aplati. Ce Saint Paulin donne Favant-goût des épopées de l'époque impériale et des définitions ingénieuses par périphrase, chères à l'école de Delille; c'est tout le moderne qu'inventait Perrault, passant de la spéculation à la pratique. Il fît ensuite Gi'isélidis, où l'on peut cueillir çà et là des choses charmantes (1691) ; cette fois, il

\ . Des Parnlièles fies anciens et fies modernes, par Perrault. 2. Lkssixcî (1720-1791), Hehder (174i-1803), Woi.ff (1757-1824), Goetiik (1749- 1832), poètes ou philologues aUemands, connus aussi par leurs études critiques.

entrevoyait la direction juste. Il fît Peau d'Ane en vers (1694); il brûlait. Ce n*était pourtant pas encore Peau d'Ane en vers qui pouvait passer pour du moderne de bien haut prix.

Tandis que Perrault cherchait de parli pris le moderne sans le rencontrer, il le rencontra tout à coup sans le chercher. Un jour quMl ne s'en doutait pas, de son cerveau, mis en mouvement par un enfant, jaillirent quarante pages les plus nourries de choses et de notations diverses, les plus légères d'allure qu'on ait écrites dans notre langue. Ce sont les Contes de ma mère l'Oie, Par ces contes, Perrault créa de toutes pièces un genre intégralement neuf. 11 n'en avait eu de modèles ni chez les Grecs, ni chez les Romains, ni, quoi qu'on ait dit, chez les bas Bretons. 11 n'a transmis son secret à personne, ni en France ni ailleurs. Les frères Grimm ne lui ressemblent point et n'en approchent pas, ni M™® d'Aulnay, ni l'honnête Charles Deulin, notre contemporain, dont Sainte- Beuve, qui ne laissait rien échapper, admira tout de suite le Poirier de misère; mais ce n'était pas Perrault.

Comment Perrault s'y était-il pris ? Perrault, en quittant les affaires, s'était consacré à l'éducation de ses enfants tout autant qu'aux lettres. Il aimait les contes de nourrice ; son fils ne les haïssait pas. 11 en choisit quelques-uns dans le fonds indéterminé delà tradition populaire, et il leur donna figure pour son amusement et pour celui de son petit élève. M. André Lefèvre fait ici une supposition très fine : c'est que, avant d'écrire ses contes, Perrault se les sera fait raconter par ce fils âgé de dix ans, et que, de chaque légende, il n'aura retenu et fixé dans sa rédaction définitive que les circonstances restées en saillie dans l'esprit de l'enfant. Je suis tenté de le croire comme M. Lefèvre, et d'expliquer par l'emploi de ce procédé plus d'une qualité rare des Contes, C'est un prodige avec quelle sûreté l'imagination en fraîcheur et en appétit de l'enfance tombe toujours sur la vraie proie. Voilà comment Perrault, aidé d'un bambin, fit enfin du pur moderne, qu'il n'avait pas réussi à faire avec le précieux secours des traités et des raisonnements de Bois-Robert, de Desmarets, de Fontenelle, avec sa pppre esthétique!

dans le Paradis perdu * et même la Messiade 2 ! Et combien pourtant les deux pièces d^Esther et d'Athalle sont plus selon les conditions ordinaires de l'art profane et de la nature humaine !

L'objurgation de Mardocbée, la prière d'Esther, l'exposition de la vraie doctrine aux Gentils dans le discours d'Esther à Assuérus, la sublime vision de Joad, l'effusion des chœurs, la morale divine imposée aux rois, la glorification des humbles, sont dans toutes les mémoires ; elles ont pénétré, elles ont façonné des générations de chrétiens. C'est un cœur gonflé de Dieu qui y déborde ; c'est un esprit vivifié de Dieu et tout plein de la plus saine extase religieuse, qui y frémit et qui y prophétise. La magnificence, l'action et la majesté du langage y semblent comme un reflet de Dieu, et, si ce n'était un sacrilège, on serait tenté de dire qu'Esther et Athalie achèvent la révélation et la couronnent. A s'en tenir au premier des deux drames et au personnage principal de ce drame, Esther est un type adorable de la fille et de la femme selon Dieu. Oh I si l'on comparait d'un peu près l'Esther du Livre d'Eslher^ avecl'Esther de la tragédie de Racine, on trouverait que Racine a un peu changé et embelli l'Esther originale.

Dans le langage de l'exégèse orthodoxe, on exprimait la métamorphose en disant que Racine a substitué à TEsther selon la loi ancienne une Esther selon la loi nouvelle. Mais il faudrait se corriger tout aussitôt; c'est un point que je note en réponse à ceux qui, comme Saint-Évremond, accusaient Racine de ne point observer exactement les mœurs historiques; il faudrait, aussitôt après avoir relevé dans Esther Tempreinte chrétienne, revenir sur la chose dite et ajouter qu'Esther est cependant bien une femme biblique, une fille de Jacob et d'Abraham, une Juive enfin, une fieur de vie patriarcale et domestique.

On m'élevait alors solitaire et cachée...

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