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BOILEAU

Comme Molière, dont la supériorité d'âge et de génie nous autorise à supposer qu'il fut en ceci le conseiller, le maîlre ou l'inspirateur même de son jeune ami, le premier objet que Boileau se propose, et le premier article de sa doctrine, c'est d'essayer de ramener l'art, qui depuis si longtemps — depuis^ le temps au moins de Ronsard et de la Pléiade — s'en était diversement, mais tous les jours, écarté davantage, à l'imitation de la nature et à l'expression de la vérité. Car dirai-je qu'alors un peu partout, dans ces m cabinets où la vertu était révérée sous le nom d'Arthénice », comme dans ce logis de la vieille rue du Temple, où M''° de Scudéri « tenait ses samedis », on avait horreur de la nature? Mais, assurément, on la trouvait « commune » ; et les moyens d art qu'il fallait bien qu'on lui empruntât, du moins ne s'en servait-on que pour « l'embellir», c'est-à-dire, en bon français, pour la défigurer. Les uns, sur les traces de l'auteur du Cid et de Hodogune, s'évertuaient pour faire w plus grand », et les autres, sur celles de l'auteur du Roman comique et de Don Japhet d^ Arménie^ y plus « plaisant » que nature. Non seulement au

1. Cet auteur est Scarron (1GI0-16GO), représentant, par excellence, du genre burlesque. Sa verve, plus souvent grotesque que comique, battit en brèche le jar-

barreau, mais jusque dans la chaire même, on ne voulait rien que de « rare », que d*« imprévu», que de « surprenant ». Et tous ensemble, dans les salons comme au théâtre, dans les romans comme à l'Académie, en s'éloip;nant de la nature, on ne semblait travailler qu'à séparer l'art d'avec la vie, qui en est pourtant la matière, le support et la raison d'être. Ce n'est pas l'homme qui est fait pour l'art, mais bien l'art qui est fait pour l'homme. C'est ce que Boileau vit admirablement, avec une promptitude et une sûreté de coup d'œil extraordinaires chez un jeune homme d'une vingtaine d'années; c'est ce qui souleva son bon sens bourgeois; et, comme il avait dirigé contre cette littérature aristocratique jusque dans le burlesque même, et surtout artificielle, tous les traits de sa satire, c'est à ces leçons qu'il résolut d'opposer celles de ses Êpîires et de son Art poétique :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable...

Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant, Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent...

Jamais de la nature il ne faut s'écarter.

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime...

Que la nature donc soit notre étude unique...

L'imitation de la nature, voilà la règle de toutes les règles, celle qui précède, qui enveloppe et qui résume les autres. Ou, mieux encore, il n'y en a pas d'autres; et bien loin d'avoir pour objet de corriger la nature, de lui donner, selon l'expression du temps, le « goût puissant », le v goût terrible », le « grand goût », les principes de Tart ne doivent tendre, en nous apprenant à la mieux voir, qu'à nous faciliter l'imitation de cette nature même...

Mais une question s'élève ici. Chacun de nous a sa manière de voir la nature; et, d'autre part, on ne déforme la nature, dans un sens ou dans l'autre, on ne la « perfec-

gon fastidieux des pastorales et la métaphysique amoureuse des longs romans de l'époque. On a de lui, entre autres, le lionian comique {I66i)<, tableau d'avenliires spirituellement vulgaires, et huit comédies, parmi lesquelles Don Japhet

d'Arménie (1653).

lionne » ou on ne la « dégrade », on ne fait enfin plus laid ou plus beau que nature qu'avec des moyens, quels qu'ils soient, qui sont eux-mêmes encore et toujours de la nature. N'y a-t-ii pas de certaines gens dont le naturel est de n'en pas avoir ? Prendrons-nous donc à la lettre les deux vers de VArt poétique :

Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par Tart imité, ne puisse plaire aux yeux ?

Et croirons-nous qu'effectivement le « naturalisme » de Boileau s'étende à l'imitation de la nature entière ? Nous nous tromperions gravement ; et, pour vouloir faire Boileau trop moderne ou trop contemporain, en le mêlant h nos controverses nous le ferions trop peu ressemblant.

Non, assurément, Boileau ne veut pas qu'on imite la nature tout entière, mais seulement la nature humaine ; car, pour Tautre, la nature extérieure, cette nature mouvante, sensible et colorée que Rousseau découvrira plus tard, — en haine de la civilisation et de la société de son temps, — le xvii® siècle ne l'a pas connue. Je précise et j'appuie. Le xvii° siècle a joui de la nature, mais il ne l'a pas connue. Boileau lui-même, entre deux satires, a joui de son jardin d'Auteuil, puisqu'il se l'est payé, puisqu'il l'a vendu quand il n'en a plus pu jouir; il s'est plu à Hautile, chez son neveu, « l'illustre monsieur Dongois », greffier en chef du parlement, puisqu'il y est allé; ou à Bâville, chez les Lamoignon; il a aimé, comme nous, le soleil, les bois et la verdure; il a chassé, il a même péché à la ligne, mais « sans phrases » ; et il n'a point fait de la « littérature » avec des plaisirs qui lui paraissaient trop naturels, je crois, sinon pour être rappelés ou contés en souriant dans les vers d'une épitre agréablement familière, du moins pour être « célébrés » ou « chantés ». Ce n'en est pas la mode en son temps. Pour Boileau, comme pour Molière, le mot de « nature » ne signifie que ce qu'il peut signifier pour des Parisiens du xvu° siècle; et nous ne devons l'entendre uniquement que de la nature humaine.

Encore, elle-même, celte nature humaine, la copierons-

barreau, mais jusque dans la chaire même, on ne voulaitrien que de « rare », que d* « imprévu», que de « surprenant ». Et tous ensemble, dans les salons comme au théâtre, dans les romans comme à l'Académie, en s'éloi^nant de la nature, on ne semblait travailler qu'à séparer l'art d'avec la vie, qui en est pourtant la matière, le support et la raison d'être. Ce n'est pas l'homme qui est fait pour l'art, mais bien l'art qui est fait pour l'homme. C'est ce que Boileau vit admirablement, avec une promptitude et une sûreté de coup d'œil extraordinaires chez un jeune homme d'une vingtaine d' années; c'est ce qui souleva son bon sens bourgeois; et, comme il avait dirigé contre cette littérature aristocratique jusque dans le burlesque même, et surtout artificielle, tous les traits de sa satire, c'est à ces leçons qu'il résolut d'opposer celles de ses Êpîtres et de son Art poétique :

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable...

Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant, Mais la nature est vraie, et d'abord on la sent...

Jamais de la nature il ne faut s'écarter.

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime...

Que la nature donc soit notre étude unique...

L'imitation de la nature, voilà la règle de toutes les règles, celle qui précède, qui enveloppe et qui résume les autres. Ou, mieux encore, il n'y en a pas d'autres; et bien loin d'avoir pour objet de corriger la nature, de lui donner, selon l'expression du temps, le « goût puissant », le v goût terrible », le « grand goût », les principes de fart ne doivent tendre, en nous apprenant à la mieux voir, qu'à nous faciliter l'imitation de cette nature même...

Mais une question s'élève ici. Chacun de nous a sa manière de voir la nature; et, d'autre part, on ne déforme la nature, dans un sens ou dans l'autre, on ne la « perfec-

gon fastidieux des pastorales et la métaphysique amoureuse des longs romans (le l'époque. On a de lui, entre autres, le lioniaa co/}itg«e (1662), tableau d'avenlures spirituellement vulgaires, et huit comédies, parmi lesquelles Don Japhet

d'Arménie (1653).

lionne » ou on ne la « dégrade », on ne fait enfin plus laid ou plus beau que nature qu'avec des moyens, quels qu'ils soient, qui sont eux-mêmes encore et toujours de la nature. N'y a-t-ii pas de certaines gens dont le naturel est de n'en pas avoir ? Prendrons- no us donc à la lettre les deux vers de r Art poétique :

Il n*cst pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par Tart imité, ne puisse plaire aux yeux ?

Et croirons-nous qu'effectivement le « naturalisme » de Boileau s'étende à l'imitation de la nature entière ? Nous nous tromperions gravement ; et, pour vouloir faire Boileau trop moderne ou trop contemporain, en le mêlant à nos controverses nous le ferions trop peu ressemblant.

Non, assurément, Boileau ne veut pas qu'on imite la nature tout entière, mais seulement la nature humaine ; car, pour l'autre, la nature extérieure, cette nature mouvante, sensible et colorée que Rousseau découvrira plus tard, — en haine de la civilisation et de la société de son temps, — le xvii® siècle ne l'a pas connue. Je précise et j'appuie. Le xvii° siècle a joui de la nature, mais il ne l'a pas connue. Boileau lui-même, entre deux satires, a joui de son jardin d'Auteuil, puisqu'il se l'est payé, puisqu'il l'a vendu quand il n'en a plus pu jouir; il s'est plu à Hautile, chez son neveu, « Tillustre monsieur Dongois », greffier en chef du parlement, puisqu'il y est allé; ou à Bâville, chez les Lamoignon; il a aimé, comme nous, le soleil, les bois et la verdure; il a chassé, il a même péché à la ligne, mais « sans phrases » ; et il n'a point fait de la « littérature » avec des plaisirs qui lui paraissaient trop naturels, je crois, sinon pour être rappelés ou contés en souriant dans les vers d'une épitre agréablement familière, du moins pour être « célébrés » ou « chantés ». Ce n'en est pas la mode en son temps. Pour Boileau, comme pour Molière, le mot de « nature » ne signifie que ce qu'il peut signifier pour des Parisiens du xvu° siècle; et nous ne devons l'entendre uniquement que de la nature humaine.

Encore, elle-même, cette nature humaine, la copierons-

nous au hasard, sans discernement et sans choix. Et s'il y a, par exemple, des actions indifférentes; s'il y en a de basses; s'il y en a môme d'ignobles, fonctions plutôt qu'actions, qui nous rabaissent et qui nous humilient, naturelles pourtant, faudra-t-il qu'en faveur de leur naturel nous pardonnions h leur ignominie? Ce serait le pur naturalisme, tel que de leur temps môme, s'ils l'eussent osé, Molière et La Fontaine y eussent volontiers incliné. Boileau, lui, toutgaulois qu'il soit, ne va pas jusque-là. Des convenances le retiennent, des préjugés peut-être, une manière habituelle de vivre décente et ordonnée, la difiicullé d'oser sur le papier ce qu'à peine hasarderait-il dans la liberté du vin. 11 est bourgeois, vous disje, et le senliment de la respectabilité fait partie d'une âme vraiment bourgeoise. S'il consent donc, s'il veut, s'il demande avec Molière que Ton imite la nature, il veut au moins que ce ne soit qu'en ce qu'elle a de plus humain. Et, en effet, pourquoi le poète essayerait-il de nous intéresser à la ressemblance des choses dont les originaux ne nous intéressent point, quand encore ils ne nous sont pas importuns ou odieux? L'influence de Port-Hoyal, où Boileau s'honore d'avoir ses plus illustres amis, celle de Pascal en particulier, — dont je ne fais que paraphraser une pensée bien connue sur « la vanité de la peinture », — vient ici contre-balancer l'intluence, unique et souveraine jusque-là, de Molière.

iGonséquemment à ce principe, nous éliminerons donc d'abord du domaine de l'art la représentation des parties inférieures de la nature humaine. Puisque effectivement elles nous sont communes avec les animaux, ce n'est point par elles que nous sommes hommes, c'est en dépit d'elles; et notre humanité ne relève évidemment pas de nos sens, puisque au contraire ce qui nous rend hommes, c'est le pouvoir que, seuls dans la nature, nous sommes capables d'exercer sur eux. L'animal est véritablement le produit de ses instincts; nous, nous en sommes les maîtres. C'est pourquoi le tumulte que les appétits excitent quelquefois en nous ne tombera sous l'imitation qu'extraordinairement, hors tour, à titre d'exception ou presque de licence, dans des occasions strie-

lement définies, et qui devront toujours porter leur excuse ou leur justification avec elles. Ainsi, dans la tragédie, qui ne purge les passions qu'en en étalant l'atrocité sous nos yeux; ainsi dans la comédie, qui ne corrige les mœurs qu'en les ridiculisant ; ainsi encore dans la satire. Mais alors même, et s'il nous faut absolument présenter de semblables spectacles, nous aurons toujours soin de choisir des mois qui transposent les choses, en les faisant passer de l'ordre de la sensation dans celui du sentiment ou de la pensée. Nous ne déchaînerons pas la brute sur le théâtre; et, pour inspirer l'horreur du vice, nous ne le peindrons pas sous des traits qui aient l'air d'en caresser l'idée. Jusque dans le désordre de la passion, nous conserverons aux victimes de l'amour ou de l'ambilion ce caractère d'humanité, faute duquel cène serait plus à la littérature, mais à la médecine, qu'elles appartiendraient. Et nous imiterons ainsi d'autant mieux la nature, que ces représentations, moins conformes peut-être à la vérité d'un moment, le seront davantage à la vérité de tous les temps et de tous les lieux.

Pour des motifs analogues, c'est-à-dire pour que la peinture demeure vraiment humaine, nous éliminerons encore du domaine de l'art le bizarre et l'accidentel. Car, à les bien prendre eux aussi, ne sont-ils pas en dehors, ou en marge do la nature, puisque, à vrai dire, le nom même dont nous les nommons les en excepte, et que leur existence n'est qu'une transgression ou une dérision de ses lois? Ainsi, d'être borgne ou boiteux, c'est manquer à la définition de l'espèce, et ce n'est pas se distinguer de l'humanité, c'est plutôt en sortir. Je veux bien plaindre celui qui n'y voit que d'un œil, mais je n'admets point qu'il dise que j'ai tort, moi, d'en avoir deux'. Pareillement, nous éliminerons ce que la coutume et la mode superposent en nous d'apparences passagères aux caractères fixes et durables qui constituent notre nature. Tel est l'usage de porter perruque. Les modes ne font point partie de la nature, puisque leur institution même n'a pour objet que de la déguiser ; et, qui ne sait qu'il y a des modes en fait de sentiments comme d'habits, et d'idées comme de

coiffures? Le haut-de-chausses n*est point inhérent à Tespèce. Et nous éliminerons enfin de chaque homme, à commencer par nous-mêmes, ce que nous trouverons en lui de plus personnel ou déplus particulier. Car la véritable originalité consiste-t-elle à différer des autres? Non pas du tout, puisqu'on ce cas elle nous échapperait, n'ayant pas avec nous de commune mesure; mais, ce que les autres sont ou pourraient être, Foriginalité consiste à l'être plus et plus complètement qu'ils ne le sont eux-mêmes. Et, d'ailleurs, — la vie quotidienne est là pour nous l'apprendre, — à quoi voyons-nous que nous nous intéressons effectivement dans les autres, si ce n'est à ce qu'ils ont de commun avec nous? Or, ce qu'il y a de plus commun entre les hommes, « la chose du monde la plus répandue », la mieux partagée*, la seule même en vérité qui le soit à peu près également, n'est-ce pas la raison? Différents que nous sommes les uns des autres en tout le reste, — de taille et de visage, d'humeur et de complexion, de condition, de goûts et d'habitudes, ou pour ainsi dire encore quelque chose de plus, différents de nous-mêmes, selon l'occasion et le temps, — n'est-ce pas là la raison, éternellement subsistante et constamment identique en tout homme, qui rétablit d'heure en heure l'intégrité de notre personne, et qui continue d'âge en âge l'unité de l'espèce humaine ? Conséquemment, n'est-ce pas elle qui nous fait hommes, puisque c'est elle seule qui nous distingue de tous les autres êtres; non la sensibilité, qui peut se trouver aussi vive, plus vive même en eux, ni l'instinct, qui est toujours plus sûr? Aimons donc la raison. Opposons la fixité de ses enseignements à la mobilité des impulsions des sens ou des rêves de l'imagination. Entendons que c'est elle qui nous fait contemporains d'Auguste ou de Périclès, elle qui nous rend concitoyens d'un homme jaune ou d'un homme noir, puisque enfm, tout ayant changé depuis dix-huit cents ans, et rien n'étant le même à deux ou trois mille lieues de nous, nous n'avons qu'elle de commun avec eux. Et, dans tous nos écrits, convenons enûn

1. Souvenir d'une pensée exprimée par Descartes au début du Discours de la

Méthode.

que c'est elle qu'il faut réaliser, si nous ne voulons pas que, participant de la fragilité des circonstances, ils ne périssent eux-mêmes avec l'occasion qui les a vus naître.

On peut, si l'on veut, reconnaître et noter ici, dans la doctrine de Boileau, l'influence des leçons de Descartes, mais en prenant garde pourtant de ne rien exagérer, et que, si l'on retranchait le cartésianisme de l'histoire littéraire du xvii® siècle, il n'y a pas un vers des Êpîtres ou de VArt poétique qui ne subsistât tout entier. C'est qu'avant de l'être de Descartes, Boileau est le disciple déclaré des anciens ; et ce que l'on veut qu'il ait emprunté à l'auteur du Discours de la Méthode, il le doit à la Poétique d'Aristote ou à VÊpître aux Pisons, Je ne puis du moins expliquer autrement que les préceptes les plus généraux de son Art poétique, — sur les bornes de l'imitation, par exemple, ou sur l'autorité de la raison, — se trouvent déjà dans celui de Vauquelin de La Fresnaye*, qui écrivait plus de trente ans avant que Descartes eût paru. Boileau ne paraît pas avoir connu le poème de son prédécesseur. Mais tous les deux, à soixante-quinze ans de distance, ils sont allés puiser aux mêmes sources. En quoi d'ailleurs, beaucoup moins révolutionnaire qu'il ne croyait Têtre lui-même, Boileau continuait la tradition de Honsard et de la Pléiade, purgée seulement de ce que l'italianisme y avait mêlé de préciosité, l'alexandrinisme^ de pédanterie, et ainsi ramenée à sa pureté première.

L'imitation des anciens n'a pas en effet beaucoup moins d'importance à ses yeux que celle même de la nature, et ce n'est pas lui qui dirait avec Molière : « Les anciens sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. » Ce langage est celui d'un auteur comique, dont la grande règle est de plaire, acteur lui-même et directeur de troupe, qui ne saurait jamais en cette qualité se détacher entièrement de la considération de la recette : il faut vivre et faire vivre les siens. Mais Boileau, qui voit certes moins loin et moins

1. Vauqueun de La Fiiesnaïe (loGC-tOOG), a composé entre autres poèmes un Art poétique en trois livres inspiré d'Aristote et d'Horaee.

'£. C'est-à-dire la subtilité et l'an'éteric familières aui poètes grecs de Técolc d'Alexandrie an* siècle de notre ère}.

profondément que Molière, vise plus haut. Puisque nous ne sommes pas les premiers ni les seuls qui ayons écrit, il trouverait quelque chose d'insolemment barbare dans cette prétention de ne vouloir dater que de nous-mêmes. 11 sait le pouvoir de la tradition ; qu'elle est, pour ainsi dire, le trésor lentement accumulé de Texpérience humaine; et que les anciens, en général, plus voisins que nous de la nature, s'ils ne Tout sans doute pas mieux connue, l'ont mieux attrapée, à cause qu'ils l'ont fait presque sans le savoir. N'y a-t-il pas d'ailleurs un peu de superstition encore dans ce culte que Boileau professe pour les anciens? ou un peu de pédanterie même? S'il ne confond plus, comme Honsard, dans une admiration commune et presque égale Homère et Lycophron*, ou, comme Corneille, Virgile et Lucain, comprend-il bien toujours Homère, et n'est-ce pas une admiration de commande que celle qu'on l'entend exprimer pour Pindare? Je lé craindrais, en vérité, si je ne pensais qu'il se laisse ici guider aux conseils de son ami Hacine, grâce à qui, s'il n'admire pas toujours très sincèrement les anciens, du moins les admire-l-il toujours aux bons endroits et pour les bonnes raisons. Mais, en tout cas, en prescrivant l'imitation des modèles, il a maintenu les droits de la tradition contre les assauts de la « modernité », — si l'on me passe le néologisme, — et, en le faisant, il a rendu dans sa doctrine une part et une place à l'originalité, qu'il semblait avoir exclue.

En effet, à n'imiter ainsi de la nature ou de l'humanité que ce qu'elles ont de plus universel, on courait le risque, évidemment, de n'en imiter aussi que ce qu'elle a de plus vulgaire ou, pour mieux dire, de plus plat.

{Revue des Deux Mondes : EMhéllquc de Boileau,)

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