‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 190 sur 243 · Lara, poème de lord Byron · texte numérisé non relu

Lara, poème de lord Byron

7. René, titre d'un roman d'inspiration mélancolique et maladive par Cha-

TEALCRIAND.

gré des générations successives*, et enrichis de sentiments et d'idées dont leurs créateurs n'avaient peut-être pas songé aies doter. En réalité, l'Alceste de Molière n'est qu'un honnête bourru, estimable et ridicule, aux colères vertueuses et disproportionnées, insurgé contre l'hypocrisie de la politesse mondaine. Notre Alceste à nous, celui que nous avons repétri en mêlant à sa pâte l'âme de deux siècles, souffre du mal universel. Ce n'est plus un misanthrope, c'est un pessimiste; ce n'est plus contre le mensonge inoffensif de Philinte qu'il se soulève, c'est contre le mensonge atroce de l'éternelle Maya : « mes amis, disait Socrate de Platon, que de belles choses ce jeune homme me prête auxquelles je n'ai jamais songé! » — « Hélas! pourrait dire Molière, qu'a-t-on fait de mon homme aux rubans verts 2? Quels horribles rubans noirs on lui a donnés! »

Et ce n'est pas seulement Alceste qui s'est transformé, enrichi, assombri avec le temps ; le doux Philinte n'a pas échappé à ce travail d'ail uvion morale. La pensée de Molière est assez claire quand on lit sa comédie avec simplicité. 11 a de la sympathie pour Alceste : il lui prête quelque chose de lui-même, principalement dans la scène où ce sauvage est si faible devant la femme aimée. Mais s'il a pitié de ce fou, c'est bien Philinte qui est son homme. On n'en saurait douter, quand on se rappelle la vie de Molière. Ce n'est certes pas Alceste qui eût été un si habile directeur de théâtre, un amoureux si éclectique ni un si souple amuseur du roi. Alceste eût eu, je pense, quelque scrupule d'écrire Amphitryon^ au moment du moins où la pièce fut écrite. La sagesse de Philinte, sagesse d'épicurien, faite de beaucoup d'expérience et de scep-

1. C'est ainsi que le type du misanthrope est représenté, dans rantiquitc, par ic Timon du philosophe grec Lucien, plus tard par le Timon de Shakespeare. i. De même, Alfred de Musset a pu dire :

Cot homme aux rubans verts,

Oui ?o fàt'hait ja<lis pour quelques mauvais vci-s, S'il rentrait aujoiirU'hui dans Paris la grand'ville, Il y Irouverait mieux pour émouvoir sa bile Ou'une méchante femme et qu'un méchant sonnet.

( Une Soirée perdue.)

licisme et d'un peu de mépris des hommes, faite aussi d'indulgence et de bonté réelle, est proprement la sagesse de Molière. Mais il faut croire quePhilinte avait, lui aussi, des parties malléables, ou mieux des dessous indéterminés, car dans les temps cruels et grossièrement idéalistes*, où Alceste était devenu le juste, le philosophe, le citoyen intègre et le bon jacobin, Philinte était considéré par Fabre d'Églantine^ et parles terroristes comme un lâche, un hypocrite, un modérantiste. Aujourd'hui nous avons réconcilié Alceste et Philinte. Nous disons: Philinte le philosophe accommodant, c'est encore Alceste, un Alceste mûri et plus renseigné, qui, après la protestation douloureuse contre le mensonge etl'injustice et contre le mal universel, nous propose en exemple la résignation ironique et la curiosité détachée : si bien que l'âme de Molière est également dans l'un et dans l'autre, et qu'il présentera tour à tour les deux attitudes du poète. Philinte, plus savant 3, a plus d'amertume au fond. Alceste, plus naïf, en a plus à la surface. Mais voici qu'avec le temps les deux se sont fondus en un, soit que Philinte ait emprunté à Alceste sa mélancolie, soit qu'il lui ait prêté son dilettantisme. Alceste, après être devenu Saint-Preux '% Werther", Benedict^ et je ne sais qui encore, a été gagné, vers 1850, par la raillerie froide de Philinte. 11 a gardé l'intégrité de son jugement moral, mais il a beaucoup perdu de sa naïveté. Philinte l'a conduit dans de mauvais endroits pour y faire ses expériences, et Alceste, n'ayant plus le droit de s'indigner, a donné dans l'ironie à outrance.

Philinte-Alceste s'est alors appelé Desgenais, Olivier de Jalin, de Ryous et Lebonnard ". Et, comme il y a en effet deux façons de prendre la vie, nous avons nous-mêmes re-

Page 1