‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 20 sur 243 · PASCAL · texte numérisé non relu

PASCAL

Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des « barres » et des « ronds », avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis Tantiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans Tentendement ; qui, à vingt-trois ans, démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion ; qui, depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort ; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du dieu que de l'homme : cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal.

Il est difficile de ne pas rester confondu d'étonnement lorsque, en ouvrant les Pensées du philosophe chrétien, on tombe sur les six chapitres où il traite de la nature de l'homme. Les sentiments de Pascal sont remarquables surtout par la profondeur de leur tristesse et par je ne sais quelle immensité : on est suspendu au milieu de ces sentiments comme dans Finfini. Les métaphysiciens parlent de cette « pensée abstraite » qui n*a aucune propriété de la matière, qui louche et tout sans se déplacer, qui vit d'elle-même, qui ne peut périr

parce qu'elle est invisible, et qui prouve péremptoirement l'immortalité de l'âme : cette définition de la pensée semble avoir été suggérée aux métaphysiciens par les écrits de Pascal.

Il y a un monument curieux de la philosophie chrétienne et de la philosophie du jour : ce sont les Pensées de Pascal commentées par les éditeurs. On croit voir les ruines de Palmyre, restes superbes du génie et du temps, au pied desquelles l'Arabe du désert a bâti sa misérable hutte.

Voltaire a dit: « Pascal, fou sublime, né un siècle trop tôt. »

On entend ce que signifie ce « siècle trop tôt* ». Une seule ■observation suffira pour faire voir combien Pascal sophiste eût été inférieur à Pascal chrétien.

Dans quelle partie de ses écrits le solitaire de Port-Royal s'est-il élevé au-dessus des plus grands génies? Dans ses six chapitres sur l'homme. Or, ces six chapitres, qui roulent entièrement sur la chute originelle, n'existeraient pa5 si Pascal •eût été incrédule.

Il faut placer ici une observation importante. Parmi les personnes qui ont embrassé les opinions philosophiques., les unes ne cessent de décrier le siècle de Louis XIV ; les autres, •se piquant d'impartialité , accordent à se siècle les dons de Vimagination, et lui refusent les facultés de la pensée. « C'est le xviii® siècle, s'écrie-t-on, qui est le siècle penseur par excellence. » Un homme impartial qui lira attentivement les écrivains du siècle de Louis XIV s'apercevra bientôt que rien n'a échappé à leur vue; mais que, contemplant les objets de plus haut que nous, ils ont dédaigné les routes où nous sommes entrés, et au bout desquelles leur œil perçant avait découvert un abîme.

{Ibid., troisième partie, liv. II, ch. vi.)

i. Voltaire voulait dire que Pascal, né au xviii» siècle, eût partagé les idées des philosophes. Est-ce bien certain? Et Pascal, sceptique à l'égard de la raison humaine, Tétait-il à Tégard de la foi?

Page 1