‹ LES CRITIQUES LETTERAIRESChapitre 227 sur 243 · Lecène et Oudin éditeurs, Paris · texte numérisé non relu

Lecène et Oudin éditeurs, Paris

nien définir, c'est voir exactement, sans confusion de ce qu'on regarde avec ce qui est à côté ; bien peindre, c'est trouver les mots qui exprimeront l'objet vu avec tout son relief et sa couleur. Une galerie de portraits, voilà, en effet, ce qu'il a laissé.

Ce qu'il excelle à saisir, c'est le geste et l'attitude caractéristique. Ses défauts mêmes lui servent ici, son peu de profondeur, son penchant aux observations superficielles. Il est très moderne en cela. Le mot pittoresque, tout moderne, vient à l'esprit constamment en le lisant. C'est ce qui fait sa place bien à part dans son temps.

On a trop dit que c'est son style, très intéressant du reste; mais son style vient précisément de cette faculté de voir vivement, d'un regard subtil et aigu, « d'asséner ses regards », comme dit Saint-Simon, sur les gens qui passent. C'est là sa vraie et curieuse originalité. D'autres (Nicole, Bossuet, Bourdaloue, Massillon) ont fait des observations pénétrantes sur les mœurs des hommes. Mais le portrait, d'un dessin si net, d'un puissant relief, rendant comme vivants la physionomie, le geste, l'expression de visage, l'allure, là il est passé maître^ au-dessous de La Fontaine, de pair avec Saint-Simon.

De là, comme pour Saint-Simon, son succès chez les modernes. Le goût des généralités (quoiqu'on ait beaucoup exagéré ce point de vue) est vraiment très répandu au xvii® siècle, et se continue, s'accuse peut-être au xviii». Voltaire fait remarquer que les Caractères ont baissé dans l'estime des hommes « quand une génération entière attaquée dans l'ouvrage fut passée », mais qu'ils ne seront pourtant jamais oubliés, (( parce qu'il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux ». C'est, jusqu'à un certain point, au contraire^ par les menus détails significatifs que ce livre plaît aux générations dont nou5 sommes, très curieuses du petit fait vrai,. caractéristique d'une époque, et pittoresque.

Les observations de La Bruyère, comme il est naturel de la part d'un habile observateur qui n'était point un grand esprit, sont intéressantes et piquantes, à proportion qu'elles portent sur de plus petits objets. 11 y a dans ce livre des (7a-

ractères de grands portraits historiques (Louis XIV, prince de Condé, Guillaume d'Orange) : ce sont les plus faibles; des mractères généraux (l'ambitieux, l'hypocrite, l'égoïste, le bel esprit, le vaniteux, l'avare), bien meilleurs déjà, un peu froids encore. Enfln il y a des portraits de personnages secondaires du temps\ sans aucune généralisation, et peints d'après nature (l'archevêque de Harlay, Fontenelle, Benserade, La Fontaine, Santeuil, Lauzun): ils sont excellents; des peintures de menus travers (le distrait, l'homme qui parle de lui, le nouvelliste, l'homme qui sait tout, le faux savant) ou de manies (l'amateur de médailles, l'amateur d'estampes, d'oiseaux, de tulipes, de femmes). C'est cette dernière partie de l'ouvrage qui est la meilleure, la plus originale, la plus vivante, la plus pénétrante et la plus soignée peut-être, si l'on peut dire qu'il y ait quelque chose dans son œuvre que La Bruyère aitmoms soigné que le reste.

A n'en pas douter, cet homme très sérieux, et qui se prenait au sérieux un peu plus peut-être qu'il ne fallait, du fond de son esprit tendait au burlesque, dans une juste mesure de goût du reste, et toujours retenu par ses opinions littéraires toutes classiques et son grain de prétention aux grandes vues philosophes. Mais c'est encore dans la liberté d'un portrait satirique des ridicules vulgaires qu'il est le plus lui-même, et que son talent distingué, mais un peu court d'ailleurs, et de faible haleine, devient verve abondante et brillante.

11 a fait, à tout prendre, une esquisse de philosophie très pâle, une analyse des sentiments du cœur plus touchante que forte, un tableau du grand monde où l'amertume supplée un peu à la vraie connaissance des choses; enfin une manière de « Roman comique^» ou de «Roman bourgeois» de la Ville

1. La BiiuYkiiK a protesté contre ces interprétations qui lui attribuent la volonté d'avoir voulu peindre djs personnages de son temps. Il est vrai que les contemporains eui-mômes crurent à des allusions, et que M. de Malézieux dit k La BnuYtKK qui lui montrait son livre : « Voilà de quoi vous procurer beaucoup (le lecteurs et beaucoup d'ennemis. »

2. Le Roman comique, par ScAnnoN, est une histoire de comédiens ambulants, dans laquelle on a voulu, à tort, voir une allusion aux pérégrinations de Molière, «Ml province, avec sa troupe de V Illustre Théâtre,

tout à fait supérieur, abondant en observations vraies, fines et ptaisantes, fourmillant de silhouettes vives, de profils enlevés à la pointe d'un crayon effilé, d'attitudes vraies et qui sautent aux yeux, de gestes où se trahit un caractère. {Les Grands Maîtres du dix-septième siècle, La Bi^uyère, IV'.)

Page 1