I. Se donne carrière
tation de la nature liumaine n'est poussée plus loin. Au théâtre nous ne voyons pas seulement la forme et la figure de rhomme, nous voyons les mouvements de son cœur^ Nous trouvons un plaisir de curiosité morale à observer nos sem- ^ blables, à voir comment ils vivent et comment ils agissent, à plaindre leurs malheurs, s'ils, sont malheureux, et à rire de leurs défauts, s'ils sont ridicules. Le théâtre satisfait à ce sentiment par la comédie, qui plaît à la malignité de l'homme, et par la tragédie, qui excite sa pitié. Non pas que l'homme aime le malheur d'autrui, mais il aime la pitié qu'il en éprouve 2; et, comme au théâtre la souffrance des personnages n'a rien de réel, il jouit à son aise de son émotion 3. L'âme se fait un plaisir de l'agitation que lui donne le spectacle des passions humaines, et un plaisir d'autant plus doux qu'elle sait que ces passions ne sont qu'une image et qu'une illusion qu'elle croit sans dangers. Ces sentiments impétueux qui poussent au crime les héros tragiques, ces amours qui font leur joie et leur tourment, nous émeuvent et nous attendrissent sans nous inquiéter. Nous nous rassurons, sachant fort bien que nous ne sommes pas en jeu dans les périls de ce ^enre, et nous jouissons sans scrupule de la vue et du voisinage de ces passions, qui, comme ledit fort bien Nicole S sont tournées en plaisirs. Il y a cependant dans cette jouissance quelque chose de dangereux; et ce que reprochent au théâtre
i. En ce sens que Tautcur dramatique met en action les sentiments et les passions qui agitent le cœur de ses personnages.
i. L'émotion qu'on éprouve au théâtre est donc purement esthétique.
3. Un poète délicat , M. Ernest Ddpuy, a exprimé cette même pensée, dans les Parques, poème couronné par TAcadémie française (Jouvet édit.) :
Mais l'Art rend à ta vue attentive et ravie Tous les déchirements douloureux de la vie Sann rapprébens>ion «le la réalité.
Il fait du jeu sanglant des amoarit et des haines Une suave anKoi:«se aux pleurs voluptueux, Kt dore, à la lueur des illusions vaincs.
L'obscure destinée aux sentiers tortueux.
4. Essais de morale, t, V, p. 380, édit. de 1758. — Nicole (1025-1695), janséniste, collaborateur d'ÂRNAULD. Il est célèbre surtout par ses Essais de moral f^ qui le placent immédiatement au-dessous des grands maîtres. On connaît l'admiration de M"* de Sévigné pour Nicole : elle disait qu'elle aurait voulu faire de son œuvre « du bouillon pour l'avaler ».
H. et M. — Extraits des critiques.
Déjà couronné trois fois par rAcadémie française, à vingt-sept ans, Saint-Marc Girardin dut à ses opinions libérales , lors de la révolution de juillet, la suppléance de Guizot à la Sorbonne. En 1834, il fut appelé à la chaire de poésie française et, la même année, fut nommé député de Saint- Yrieix. 11 ne se laissa pas, toutefois, absorber par la politique, et continua à occuper sa chaire durant près de vingt-cinq ans. En 1844, il fut élu membre de rAcadémie française, et après s'être tenu à l'écart de la politique, sous l'Empire, il vint, en 1871, siéger à l'Assemblée nationale, où il représentait le département de la Haute- Vienne.
Les principaux ouvrages de Saint-Marc Girardin, sont : le Cours de littérature dramatique, l'étude sur La Fontaine et les Fabulistes, et l'étude sur J.-J. Rousseau, sa Vie et ses Œuvres.
Appliquante psychologie à la critique, Saint-Marc Girardin fait de cette dernière une véritable étude morale. Elle devient, entre ses mains, une peinture de nos travers, de nos idées, de nos mœurs. Il explique les talents par les caractères, et associe étroitement le goût à. la conscience de l'écrivain. Aussi ses jugements sont-ils toujours élevés, un peu exclusifs peut-être, et exprimés d'une façon piquante, dans un langage simple et presque familier.
On peut dire avec M. de Sacy que chez lui le critique « ne se compose pas pour son auditoire ; il se donne à lui tel qu'il est. Sa parole ne se gonfle pas ; elle est simple , naturelle et vive comme sa pensée même. »
DE LA NATURE DE l'ÉMOTION DRAMATIQUE
La sympathie que Thomme sent pour Thomme est la cause du plaisir que donnent les arts qui procèdent de Timitation de la nature humaine. C'est par là que nous aimons les statues et les tableaux. Mais c'est au théâtre surtout que cette sympathie s'exerce * et se développe, parce que nulle part Fimi-
i. Se donne carrière.
tation de la nature humaine n'est poussée plus loin. Au théâtre nous ne voyons pas seulement la forme et la figure de rhomme, nous voyons les mouvements de son cœur^ Nous trouvons un plaisir de curiosité morale à observer nos sem- ^ blables, à voir comment ils vivent et comment ils agissent, à plaindre leurs malheurs, s'ils sont malheureux, et à rire de leurs défauts, s'ils sont ridicules. Le théâtre satisfait à ce sentiment par la comédie, qui plaît à la malignité de Thomme, et par la tragédie, qui excite sa pitié. Non pas que l'homme aime le malheur d'autrui, mais il aime la pitié qu'il en éprouve 2; et, comme au théâtre la souffrance des personnages n'a rien de réel, il jouit à son aise de son émotion^. L'âme se fait un plaisir de l'agitation que lui donne le spectacle des passions humaines, et un plaisir d'autant plus doux qu'elle sait que ces passions ne sont qu'une image et qu'une illusion qu'elle croit sans dangers. Ces sentiments impétueux qui poussent au crime les héros tragiques, ces amours qui font leur joie et leur tourment, nous émeuvent et nous attendrissent sans nous inquiéter. Nous nous rassurons, sachant fort bien que nous ne sommes pas en jeu dans les périls de ce l^enre, et nous jouissons sans scrupule de la vue et du voisinage de ces passions, qui, comme ledit fort bien Nicole S sont tournées en plaisirs. Il y a cependant dans celte jouissance quelque chose de dangereux; et ce que reprochent au théâtre
i. En ce sens que Tauteur dramatique met en action les sentiments et les passions qui agitent le cœur de ses personnages.
2. L'émotion qu'on éprouve au théâtre est donc purement esthétique.
3. Un poète délicat , M. Ernest Ddpuy, a exprimé cette même pensée, dans les Parques, poème couronné par l'Académie française (Jouvet édit.) :
Mais l'Art rend à ta vue attentive et ravie Tous les déchirements douloureux de la vie San<« l'apprèbeniiion de la réalité.
Il fait du jeu snnfçiant de« amoant et des haines Une suave anKoi:«âe aux pleurs voluptueux, Kt dore, à la lueur des illusions vaines, L'obscure destinée aux sentiers tortueux.
4. Essais de morale, t, V, p. 380, édit. de 1758. — Nicole (10-25-1695), jan- •séniste, collaborateur d'ÂRNAULD. Il est célèbre surtout par ses Essais de morale^ qui le placent immédiatement au-dessous des grands maîtres. On connaît l'admiration de M"* de Sévigné pour Nicole : elle disait qu'elle aurait voulu faire de «on œuvre « du bouillon pour l'avaler ».
H. et M. — Extraits des critiques.
les prédicateurs et les moralistes, Bossu et*, Nicole 2, J.-J. Rousseau-^, c'est de croire qu'en amollissant Tàme il ne la corrompt point, et qu'en remuant à plaisir le levain des passions il ne • les fait pas fermenter.
{Cours de littérature dramatique ^.)
DE l'ÉMOTIGiN dramatique
Les Grecs, pour être émus, n'avaient besoin que des fictions ^ de leur théâtre; et c'est là ce qui fait leur gloire dramatique. Ils restaient dans les limites de l'illusion. A Rome, au contraire, le peuple, pour être touché, avait besoin de spectacles grossiers ®. Les plaintes harmonieuses d'un Philoctète, d'un Œdipe ^, ne remuaient point le cœur des Romains ; il leur fallait les cris des gladiateurs mourants. Rome méprisait les petites terreurs de la tragédie grecque : elle préférait ses jeux du cirque, c'est-à-dire des hommes se ballant, se blessant, se tuant. Une arène rouge de sang, un sol ébranlé sous les convulsions des mourants, de vraies agonies, de vraies morts, de vrais cadavres, voilà l'émotion dramatique comme la comprenaient les Romains, voilà le drame de cette société matérialiste. Aussi n'en a-t-elle point eu d'autre. Rome n'a point eu d'art dramatique, parce qu'elle a préféré le cirque au théâtre, les émotions du corps aux émotions de l'esprit...
Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque ; mais il
1 . Les anathèmos de Bosscet contre le théâtre et les comédiens sont restées célèbres. Voir on particulier sa Lettre au père Caffaro, où il s'est montré si dur pour Molière.
±. Dans les Visionnaires, dirigés contre Desmarets de Saikt-Sorlin, et qui attirèrent à Port-Royal une si mordante réponse de Racine.
.\. Lettre à d'Alembert contre tes spectacles.
i. 5 vol. in-ii; Charpentier éditeur, Paris.
5. Des inventions fabuleuses créées par les poètes dramatiques.
(). On rapporte, par exemple, que lors d'une représentation de YHéeyre de TitRENCE, le plus attique des poètes comiques latins, le peuple quitta bruyamment le théâtre dès les premières scènes, pour aller voir des lutteurs et un daûseur de corde.
7. Philnctète, Œdipe roi et Œdipe à Colone étaient des tragédies du poète grec Soi'HocLE.
en est aussitôt puni par une prompte décadence. En effet, les émotions qui viennent du corps sont bornées et monotones : on connaît bien vite toutes les contorsions tragiques des passions exagérées * ; on s'aperçoit prompteraent que ces cris de souffrance et d'agonie qui, la première fois, ont frappé roreille d'un coup inattendu et terrible, rendent toujours le même son, et au bout de quelque temps l'auteur et le spectateur viennent échouer contre l'impossibilité de faire sentir autre chose que ce qu'ils ont fait et senti hier. J'ajoute que c'est sur cet écueil que doivent venir échouer tous les arts qui sortiront du cercle de l'imitation matérielle. La nature matérielle est beaucoup plus bornée que la nature morale, soit pour jouir, soit pour souffrir. L'âme, dans ses douleurs, est patiente et variée, parce qu'elle est immortelle, tandis que le corps, après souffrir, ne sait que mourir : c'est la seule variété et la seule péripétie qu'il sache mettre dans ses douleurs, et de là aussi, au théâtre, la stérilité et la monotonie des souffrances matérielles ^.
(Cours de littérature dramatique^.)