M. Jules Lemaitre
devoir et abaisser le niveau de Fart s'il ne relevait jusqu'au moindre défaut qu'une raison maîtresse d'elle-même discerne jusque dans les chefs-d'œuvre ; il ne laisse passer aucune faute, il signale toutes les lacunes, il fait loucher tous les points faibles; non, sans doute, pour le vain plaisir de faire la leçon aux plus grands maîtres, mais, si j'ose le dire, par un excès d'exactitude et de conscience professionnelle ^ Celuici, par la vivacité et la souplesse de son intelligence, par la délicatesse de son goût, fait presque de la critique un art. Il se laisse aller librement à ses impressions, sans esprit de système. Soit qu'il ait des principes moins arrêtés, soit qu'il craigne de les laisser trop paraître et d'encourir le reproche de pédantisme, il suit une méthode moins rigoureuse, évite de se montrer dogmatique et ne porte guère de jugements absolus ; mais on sent que les belles choses lui donnent d'exquises jouissances; il les goûte pleinement, et il aime à les faire goûter aux autres. Celui-là, par la fermeté de son esprit, par la solidité de ses connaissances, conduit la critique jusqu'aux confins de la science, détermine avec précision le caractère des ouvrages qu'il étudie, le genre auquel ils appartiennent, le rang qu'on doit leur assigner; plus didactique, plus désireux d'instruire que de charmer, plus soucieux de définir et de classer les productions de l'esprit qu'avide d'en jouir, il excelle à poser des principes, à en tirer les conséquences avec une logique inflexible; et son œuvre sévère a l'autorité d'un enseignement. Comme la vie, la critique a ses optimistes et ses pessimistes; comme la morale, elle a ses épicuriens et ses stoïciens.
Des différences analogues se retrouvent parmi les critiques moralistes.
Ceux-ci voient dans l'homme un être enclin au mal, en qui dominent les instincts pervers, qu'il faut mater si on le croit incurable, et corriger si on le croit perfectible. Ceux-là croient à la bonté native de l'homme, accusent la civilisation de corrompre ou d'égarer ses instincts, qui vont naturellement au bien, et demandent qu'on le ramène à l'état de nature, qui est, à leurs yeux, l'état d'innocence. Il en est qui professent le culte de la justice absolue, qui demandent qu'en toute circonstance on sacrifie l'utile au bien, l'intérêt au de-