CICERON
Cicéron devait être le favori, et il est presque un des disgraciés de l'histoire. Un admirable génie qui a également excellé dans le plaidoyer et le réquisitoire, dans le discours d'apparat, la harangue politique, l'élude morale, le traité philosophique et le genre épistolaire; un caractère aimable et charmant, des mœurs infiniment plus pures que celles de ses contemporains célèbres, assez de défauts pour ne pas nous écraser de sa vertu, une vie publique dont nous ne saurions condamner les irrésolutions et les faiblesses sans faire le procès de toute une variété de l'espèce humaine, tout cela devrait, semble-t-il, soulever notre enthousiasme, et l'on se borne, en général, à un sentiment beaucoup plus froid. On admire le grand lettré; peu s'en faut qu'on ne le traite de merveilleux rhéteur; rien de plus, et même parfois un léger grain d'ironie, comme si l'on était de l'avis de Voltaire, qui a
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appelé Cicéron un illustre bavard. D'où vient cette injustice? Comment se fait-il que les mêmes hommes, en fonds d'indulgence pour les vices de César, la fausse grandeur de Pompée', les stériles vertus de Brutus^ et de Caton, soient enclins à regarder Cicéron comme un beau diseur, une superfétation brillante, la cinquième roue du char qui conduit au Capitole les vainqueurs et les vaincus?
Est-ce que nous le rendons solidaire de nos ennuis de collège, des secrètes rancunes dont nous ne pouvons nous défendre en songeant à nos malheureux efforts pour attraper la période cicéronienne? N'est-ce pas plutôt parce que Cicéron a été, dans son temps, un juste milieu, un éclectique, opinion qui n'a qu'une chance pour obtenir le suffrage de la postérité, c'est de réussir? Or Cicéron n'a pas réussi; ses tentatives pour former un grand parti de modérés en un moment où l'univers était livré aux opinions, aux ambitions ou aux passions extrêmes, ont compromis, par leur insuccès, tout ce qu'il a fait et dit de beau et de bien pour le salut ou la gloire de son pays.
Nous verrons plus tard contre quels obstacles s'est brisée sa bonne volonté politique. Jetons d'abord un regard sur son intérieur ; il ne perd rien à être vu de près. Malgré ses défauts, son goût de dépense, son habitude de se contredire du jour au lendemain, plus invétérée qu'il ne convient à un avocat et à un homme politique; malgré ses complaisances loquaces pour les hauts faits de sa vie publique, lesquelles rappellent un peu la manière dont Chateaubriand parlait de sa guerre d'Espagne; malgré ses grandes ou petites vanités de littérateur et d'artiste, Cicéron est sympathique, et l'on peut
1. Pompée (107-48 av. notre ère), général romain qui, après avoir soumis l'Esijiagne, purgé la Méditerranée des pirates, abattu la puissance de Mithridate en Asie, forma avec César et Crassus le premier triumvirat, puis entra en lutte contre César, qui ruina ses espérances en écrasant son armée à Pharsale.
2. BncTus (86-42 av. notre ère) suivit le parti de Pompée contre César, qu'il assassina en plein sénat. Il fut vaincu à Philippes, par Antoine et Octave, et se tua pour ne pas survivre à sa défaite. — Caton (04-40 av. notre ère), surnommé iVUtiqùe, du lieu où il se tua, en voyant la république perdue, après la défaite de Pompée, dont il avait suivi le parti. — Brutus et Caton avaient embrassé la ■doctrine sto'icienne.
Ijien.appliquer à un Romain ce mot qui nous vient de l'Italie. On sourit des difficultés qu'il éprouve à mettre ses dépenses d'accord avec ses revenus; du penchant qui l'entraine, au milieu de ses embarras d'argent, à bâtir ou à orner ses villas, à acheter des tableaux, des statues, des objets d'art. Quand on le voit faire de beaux projets d'économie, tout en cédant à sa passion et en laissant ses amis ou son fldéle Tiron^ se débattre avec ses créanciers, on songe malgré soi à quelquesuns de nos contemporains illustres. Il fut aimé, sincèrement aimé de plusieurs de ses adversaires et même de ses amis. (Juant à sa femme Térentia, elle a droit à une mention toute particulière.
Cicéron était sage, ce qui n'est pas un mince mérite au temps de César et de Catulle-, de Cythéris et de Clodia. Sa première jeunesse fut protégée contre le dévergondage des mœurs romaines par l'ambition et le travail. Il fut même, pendant fort longtemps, un très bon mari; mais Térentia avait un mauvais caractère : aigre et désagréable ! Vous voyez d'ici le ménage : Cicéron, spirituel et bonhomme, fort dépensier, peu blasé, mettant d'abord dans ses relations et sa correspondance avec sa femme assez d'imagination et de tendresse pour suflîre au duo conjugal et masquer les dissonances ; puis il s'aperçoit peu à peu que le duo est un monologue, qu'il est seul à se passionner et à écrire des douceurs, que sa revêche moitié oppose toutes les sécheresses du strict nécessaire à ses effusions spirituelles et amoureuses. 11 change de ton, il se refroidit; Térentia reste sans influence sur sa pensée intime et son esprit ; c'est tout au plus s'il lui laisse carte blanche pour certaines opérations financières qui scandalisent même le sceptique et accommodant Atticus. Une fois lancée sur cette voie, Térentia ne s'arrête plus ; après avoir trempé dans des affaires véreuses, elle finit par voler son mari, qui se voit finalement forcé de recourir au divorce; la dernière taquinerie de Térentia, et la plus longue, a été de vivre cent