vol. in-1;;; Paris, librairie Hachette et C
pareil à celui de la ligne voisine ; tout le monde peut fabriquer des lignes semblables, c'est affaire de menuiserie... Pour moi, j'aimerais mieux être obligé de commander une armée, que d'écrire ces terribles lignes Jion finies; je trouve plus difficile de composer six beaux vers que de remporter une victoire ; en pareil cas, du moins, j'aurais la chance d'avoir un imbécile pour ennemi ; mes généraux me remplaceraient; et il y a telle occurrence où les soldats tout seuls ont gagné la bataille. Mais trouver six beaux vers! — C'est que les vers sont tout autre chose que des lignes non finies. Je ci^ois que, s'ils ont tant de puissance, c'est qu'ils remettent l'àme dans l'état sensilif et primitif. Ceux qui ont inventé le langage n'ont point noté les objets par des signes abstraits, à la façon des algébristes ; ils ont joué en leurprésence et pour les exprimer un drame figuratif et une pantomime ; ils ont imité les événements avec leurs attitudes, avec leurs cris,^ avec leurs regards, avec leurs gestes ; ils les ont dansés et chantés. Un poète indien, dit la légende, vit tomber à ses pieds une colombe blessée, et son cœur soulevé en sanglotsayant imité les palpitations de la créature mourante, cetteplainte mesurée et modulée fut l'origine des vers. Encore aujourd'hui, sous tant de raisonnements accumulés, la nature sympathique persiste. Notre corps se redresse à la vue d'un' noble chêne ; notre main décrit une ligne sinueuse à l'aspect d'une eau ployante et penchée ; notre pas se mesure sur lerythme d'un air que nous entendons : les sons nous pénètrent, et retentissent en passion au plus profond de notre cœur ; le monde extérieur trouve encore son écho en nous-mêmes, et notre vieille âme, entourée et façonnée par la grande âme naturelle', palpite comme autrefois sous son contact et sousson effort. C'est pour cela que l'homme qui peut traduire sa pensée par des sons et des mesures- prend possession denous ; nous lui appartenons, et il nous maîtrise ; nous ne lui donnons pas seulement la partie raisonnable de notre être :.