‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 136 sur 223 · L ESPRIT DE SWIFT · texte numérisé non relu

L ESPRIT DE SWIFT

Il a fallu ces passions et ces misères' pour inspirer les Voyages de Gulliver et le Conte du tonneau. Il a fallu encore une forme d'esprit étrange et puissante, aussi anglaise que son orgueil et ses passions.

Il a le style d'un chirurgien et d'un juge, froid, grave, solide, sans ornements, ni vivacité, ni passion, tout viril et pratique. Il ne veut ni plaire, ni divertir, ni entraîner, ni toucher; il ne lui arrrive jamais d'hésiter, de redouhler, de s'enllaramer ou de faire effort. Il prononce sa pensée d'un ton uni, en termes exacts, précis, souvent crus, avec des comparaisons familières ; abaissant tout à la portée de la main, même les choses les plus hautes, surtout les choses les plus hautes, avec un tlegme brutal et toujours hautain. Il sait la vie comme un banquier sait ses comptes, et une fois son addition faite, il dédaigne ou assomme les bavards qui en disputent autour de lui.

Avec le total il sait les parties. IN'on seulement il saisit familièrement et vigoureusement chaque objet, mais encore il le décompose et possède l'inventaire de ses détails. Il a l'imagination aussi minutieuse qu'énergique. Il peut vous donner sur chaque événement et sur chaque objet un procès-verbal de circonstances sèches, si bien lié et si vraisemblable qu'il vous fera illusion-. Les voyages de son Gulliver sembleront un journal de bord. Les prédictions de son Bickerstaff seront prises à la lettre par l'inquisition de Portugal. Le récit de son M. du Baudrier paraîtra une traduction authentique. Il donnera au roman extravagant Fair d'une histoire certifiée. Par cette science détaillée et solide, il importe dans la littérature

1. Les passions et les misères de sa vie. Swift (1667-1743), surnommé le Habelais anglais, à cause de la verve satirique de son inspiration. Les malheurs de sa vie unirent par altérer sa raison. Les plus connus de ses ouvrages sont le Conte fhi Tonneau, satire allégorique oii sont attaqués Rome, Luther et Calvin, et les- Voyages de Gulliver, dans lesquels l'auteur fait ressortir les ridicules des mœurs et coutumes de notre civilisation, par contraste avec celles de peuples im.iginaires^ -. Swift excelle dans ce genre de plaisanterie à froid que les Anglais appellent humour.

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l'esprit positif des hommes de pratique et d'affaires. Il n'y en a pas de plus fort, ni de plus borné, ni de plus malheureux ; car il n'y en a pas de plus destructeur, ^'ulle grandeur fausse ou vraie ne se soutient devant lui ; les choses sondées et maniées perdent à l'instant leur prestige et leur valeur. En les décomposant, il montre leur laideur réelle et leur ôte leur beauté fictive. En les mettant au niveau des objets vulgaires, il leur supprime leur beauté réelle et leur imprime une laideur fictive. Il présente tous leurs traits grossiers et ne présente que leurs traits grossiers. Regardez comme lui les détails physiques de la science, de la religion, de l'État, et réduisez comme lui la science, la religion et l'État à la bassesse des événements journaliers; comme lui, vous verrez, ici, un Bedlam de rêveurs ratatinés, de cerveaux étroits et chimériques, occupés à se contredire, à ramasser dans des bouquins moisis des phrases vides, à inventer des conjectures qu'ils crient comme des vérités ; là, une bande d'enthousiastes marmottant des phrases qu'ils n'entendent pas, adorant des figures de style en guise de mystères, attachant la sainteté ou l'impiété à des manches d'habit ou à des postures, dépensant en persécutions et en génuflexions le surplus de folie moutonnière et féroce dont le hasard malfaisant a gorgé leurs cerveaux; là-bas, des troupeaux d'idiots qui livrent leur sang et leurs biens aux caprices et aux calculs d'un monsieur en carrosse, par respect pour le carrosse qu'ils lui ont fourni. Quelle partie de la nature ou de la vie humaine peut subsister grande et belle devant un esprit qui, pénétrant tous les détails, aperçoit l'homme à table, au lit, à la garderobe, dans toutes ses actions plates ou basses, et qui ravale toute chose au rang des événements vulgaires, des plus mesquines circonstances de friperie et de pot-au-feu? Ce n'est pas assez pour l'esprit positif de voir les ressorts, les poulies^ les quinquets, et tout ce qu'il y a de laid dans l'opéra auquel il assiste ; par surcroît, il l'enlaidit, l'appelant parade. Ce n'est pas assez de n'y rien ignorer, il veut encore n'y rien admirer. Il traite les choses en outils domestiques: après en avoiV compté les matériaux, il leur impose un nom ignoble ;

H. et M. — Extraits des critiques. i;t

pour lui la nature n'est qu'une marmite où cuisent des ingrédients dont il sait la proportion et le nombre. Dans cette force et dans cette faiblesse, vous voyez d'avance la misanthropie de Swift et son talent.

{Histoire de la littérature anglaise, t. III de l'éd. in-S», ch. V, 2, Swift'.)

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