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II. et M. — Extraits des critiques. li

242 EXTRAITS DES PRINCIPxVUX CRITIQUES

sent logiquement d'une situation fondamentale et du choc des passions dominantes et contradictoires. Ily a dans Othello un nombre infini d'incidents infiniment divers. Ils concourent tous vers le même but. Ils enveloppent tous, sous la variété de leurs formes, comme une éclosion inévitable, la fureur finale du More et le destin tragique de la patricienne de Venise. Qu'est-ce que le drame racinien? C'est l'analyse minutieuse des mouvements de l'àme, pour trois ou quatre personnages principaux, dans la crise capitale de leur passion dominatrice ou de leur vie. Le spectateur n'assiste pas aux événements qui la préparent; il n'assiste pas davantage aux actions qui la dénouent. Les uns se sont passés bien longtemps avant le moment du drame; les autres sont perpétrées le plus souvent dans la coulisse. Mais leur réflexion sur le cœur de chaque personnage en scène est présente, vivante et poignante; et ce cœur s'ouvre et palpite jusqu'en ses replis cachés devant le spectateur, qui perçoit à l'instant même l'effet nécessaire des événements et l'explication indubitable des actes. Non seulement, quoi qu'ait dit M. Taine, la tragédie classique, pourvu que ce soit Racine, Corneille, ou à tout le moins Voltaire qui la manie, est une action et un drame, mais encore c'est le drame sous sa forme la plus concentrée et par conséquent la plus saisissante. Quelle que soit d'ailleurs la différence de figure du drame racinien et du drame shakespearien, quelque abîme qui sépare dans l'un et l'autre drame les procédés de composition, les mœurs, la conception historique et poétique, il n'est pas moins vrai que la nature du pathétique et sa genèse restent les mêmes. Moi, spectateur, je ne suis pas affecté d'Othello, en somme, autrement que de Phèdre. Dans l'un et l'autre cas, j'ai devant moi une situation que je saisis sans efïort, des tempéraments qui sont dans la nature et dans l'histoire et qui n'ont pas été arbitrairement forgés par le poète en sa fabrique cérébrale ; des passions puissantes, ici plus brutales et plus nues, là décorées d'un vêtement plus raffiné, simples pourtant, et 'qui sont celles de tous les êtres créés, du lion courageux et du faon timide comme de l'homme lui-même. Le poète a subi le

premier, sincèrement et naïvement, l'émotion tragique qu'il cherche à me communiquer; il a pleuré, il s'est indigné, il a tremblé avant de prétendre me faire m'indigner, ou pleurer, ou trembler. La forme du drame est ce qu'on voudra. La forme mise à part, le poète ne s'est rien permis, pour le fonds de l'âme, d'artificiel et d'arbitraire.

Qu'est-ce que le drame de M. Victor Hugo? C'est une succession de thèmes philosophiques et histoi'iques, où manque presque toujours la psychologie de l'individu comme celle des situations sociales, mais qui sont traités avec une éloquence poétique. C'est du drame de M. Victor Hugo, et non du drame français au xvii" siècle, qu'on doit dire que tout s'y passe en discours et en déclamations. On sourit aujourd'hui quand on songe de quelles épigrammes acérées le cénacle, en 1830, poursuivait le système des tirades de l'ancienne tragédie et l'institution antique et vénérable du confident. C'était bien la peine de tant se moquer du confident de tragédie, pour le remplacer par le monologue interminable, procédé qui n'exige pas, de la part du poète, un plus grand effort d'imagination et qui est beaucoup moins vraisemblable. C'était bien la peine de regarder à la loupe la rhétorique si discrète de Racine et de la dénoncer avec fracas, pour nous apporter à la place les antithèses patiemment construites, les périodes d'une complication implacable et préméditée, les énumérations colossales!

Dans les tragédies ou drames en vers de M. Victor Hugo, on ne sent pas un déroulement progressif de l'action. Le nœud se donne des airs de nœud gordien; il est en réalité le plus lâche du monde ; les incidents sont forcés, inattendus, souvent baroques, toujours trop brusques; tout cela ne fait pas une péripétie. Les costumes, les gestes et les attitudes remplacent les caractères ; les passions sont incertaines ; le poète, qui peint à fresque, ne prend pas même la peine de dessiner nettement les positions réciproques. Quoi de plus inconsistant qu'Hernani, ce bandit aragonais qui ne parle que""de meurtre et d'échafaud, qui joue l'Érinnye attachée aux pas de don Carlos, — De ta îiuUe, j'en suis!... — qui veut

sans cesse le tuer, le tient sans cesse au bout de son poignard et ne le tue jamais ! Quoi de plus incompréhensible que Ruy- Blas, qui, étant favori de la reine et premier ministre dans un État despotique, soufTre d'être menacé et perdu par un scélérat qu'il a vingt moyens de faire taire? Le drame s'efTondre si l'on ne fait pas l'effort très difficile de supposer que ce Ruy-Blas, amoureux, ambitieux et patriote, est paralysé jusqu'à l'idiotisme subit par l'idée qu'il a été laquais! L'a-t-il été seulement? Était-ce être laquais, dans ce temps-là, qu'être attaché à la maison d'un grand seigneur en qualité de valet de chambre secrétaire? Admettons que Ruy-Blas ait été laquais. Il ne l'a été que d'une façon accidentelle ; et ce ne serait pas la peine d'en parler tant, s'il n'éprouvait le besoin irrésistible d'être un homme fatal. Je ne sais si c'est M. Victor Hugo qui a inventé l'homme fatal. Je suis porté à le croire : Hernani est venu avant AntoiiyK Toujours est-il que, s'il n'a pas créé l'homme fatal, il l'a popularisé. C'est son héros favori. C'est lui, c'est ce maudit de la nature et de la société, c'est ce révolté élégiaque, pittoresque, ou furieux contre la société et la nature, que M. Victor Hugo a installé dans tous ses drames. Hernani, Triboulet, Ruy-Blas, Didier, Othbert, jouent tous le personnage de l'homme fatal. En créant l'homme fatal cependant, M. Victor Hugo a plutôt créé un travers qu'un caractère. Othbert, Didier, Ruy-Blas, Hernani, Triboulet lui-même, sont des êtres faibles, titanesques seulement dans leur langage, à qui les rébellions fécondes sont inconnues.

Mais ce qui fait surtout défaut dans le drame de M. Victor Hugo, c'est la passion sincère et l'émotion jaillissante. Il y supplée par l'appareil théâtral. Ses drames sont, avant tout, des spectacles. Il y aurait beaucoup à dire sur ce chapitre. Nous ne contestons pas tout ce que M. Victor Hugo, par le soin du costume et l'activité de la mise en scène, a ajouté au drame de cliquetis et de mouvements. Il faut pourtant quelque autre chose. Les cercueils de Lucrèce Borgia, le cortège

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